CHAPITRE V
La guerre de la Wartbourg.
L'enthousiasme et l'admiration des maîtres, pour le chant du fier Henri de Ofterdingen, fit bientôt place à un sentiment plus calme ; et l'on ne tarda
pas à parler du clinquant et de la viduité de cette poésie. La comtesse Mathllde resta seule partisan dévoué du poète qui avait chanté sa beauté et sa grâce , d'une façon que tous les maîtres ( à l'exception de Wolfframb de Eschinbach, qui ne se permettait aucun jugement), traitaient d'hérétique et de barbare. En peu de temps, les manières de la comtesse Mathilde changèrent entièrement. Elle ne traitait plus les autres maîtres qu'avec mépris, et elle retira même ses bonnes grâces au pauvre Wolfframb de Eschinbach. Les choses en vinrent au point que Henri fut appelé pour enseigner à la belle comtesse l'art du chant , et qu'elle commença à faire des chants dans le goût de celui de Ofterdingen. Depuis ce temps , elle sembla perdre chaque jour de sa grâce et de son charme. Négligeant tout ce qui contri-
bue au mérite de la femme, elle devint un être équivoque, haï d'un sexe et ridicule pour l'autre. Le landgrave craignant que la folie de la comtesse n'entraînât les autres femmes de sa cour , leur défendit sous peine de bannissement, de s'occuper de poésie. T>a comtesse Mathilde quitta alors la Wartbourg, et se retira dans un château près d'Eizenach où Henri de Ofterdingen l'eiit suivie, si le landgrave ne lui eût pas ordonné de rester, pour répondre au défi que lui avaient porté les maîtres.
— Vous avez, dit le landgrave à l'arrogant chanteur, vous avez vilainement troublé le beau cercle que j'avais formé ici. Pour moi, vous ne pouviez m'abuser; car je reconnus dès le premier moment que vos chants ne découlaient pas du fond de l'âme d'un véritable maître chanteur , mais qu'ils xiii. 6
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étaient le fruit des leçons d'un faux maître. Que sont l'éclat , la magnificence, s'ils ne servent qu'à parer un cadavre. Vous parlez des effets cachés, des secrets de la nature , non pas tels qu'ils s'offrent à l'âme de l'homme qui contemple une phi5 belle vie, mais tels qu'ils se présentent à l'audacieux astrologue qui veut les mesurer et les scruter au moyen de son art.
Ayez honte, Henri de Ofterdingen, du changement subit qu'a produit eu vous la doctrine d'un indigue maître.
— Je ne sais , répondit Henri , en quoi j'ai mérité votre colère et vos reproches, noble seigneur. Peut-être seriez-vous d'une autre opinion, si vous saviez quel est le maître qui m'a dévoilé les trésors du chant. J'avais quitté votre cour dans une douleur et dans un découragement profond, lorsqu'un petit livre tomba dans mes mains ,
LES MAÎTRES CHAÎÎVTEURS. O7
d'une façon sineulière. C'était l'onvrage du plus habile des maîtres chanteurs; il renfermait quelques chants de sa composition et les principales règles de l'art. Plus je lisais dans ce livre, pUis je voyais clairement que c'est une chose misérable que de s'attacher à rendre uniquement ce qu'on a dans le cœur; bref, je me sentis soumis à une influence inconnue. Mon désir de voir le maître lui-même et d'entendre de sa bouche les principes de la sagesse et de l'intelligence devint irrésistible. Je me mis en chemin et je partis ponr la Transylvanie. Oui ! sachez -le, mon noble seigneur! C'est maître Klingsohr, lui-même, que j'ai visité, et à qui je dois l'élan hardi de mes vers.
Maintenant, je pense que vous jugerez plus favorablement de mes efforts.
— Le duc d'Autriche, répondit le landgrave, m'a dit et m'a écrit beau-
coup de choses à la louange de votre inaitre. Maître Rlingsohr est un homme profondément versé dans les sciences occultes. Il calcule le cours des astres, et reconnaît les rapports merveilleux de leur marche avec celle de nos destinées. Les secrets des métaux , des plantes, des minéraux, lui sont connus, et en outre, il est expérimenté dans les affaires de ce monde, et assiste le duc d'Autriche de son bras et de ses conseils. Comment toutes ces choses peuvent-elles s'accorder avec l'âme pure et naïve d'un véritable maitre- chanteur, je l'ignore ; et je pense bien que c'est justement pour cela que les chants de maitre Klingsohr, si bien tournés et si ingénieusement pensés, ue vont jamais à mon cœur. — Mais aujourd'hui, il s'agit de toi , Henri. Les maîtres presque irrités de ta conduite orgueilleuse, te défient et veulent te disputer quel-
qiies jours durant^ le prix du chant.
Il faut les satisfaire.
La lutte des maîtres eut lieu. Mais soit que les leçons que Henri avait reçues, eussent égaré son esprit, soit que l'enthousiasme eût donné des forces à ses adversaires , il perdit le prix contre chacun d'eux. Irrité de sa défaite , Henri se mit à chanter des airs pleins d'allusions moqueuses contre le landgrave Hermann , et enflés d'éloges pour le duc Léopold VII qu'il nommait l'astre brillant, sous lequel s'étaient réfugiés tous les arts. Il ne s'en tint pas là, et tourna en dérision toutes les femmes de la cour qu'il immola impitoyablement à la comtesse Mathilde. Ce fut alors que tous les maîtres irrités, sans en excepter le doux Wolfframb de Eschinbach , s'emportèrent violemment et l'accablèrent de chansons satyriques. Henri Schreiber
et Jean Bitterolff, montrèrent le faux éclat des poésies de Ofterdiugen et la uîaigreur de ses pensées, qui se cachait sous ce fluant langage. Mais Walther de la Vogelweid et Reinhard de Zweckhstein allèrent plus loin, ils prétendirent que la méchante conduite de Henri demandait une vengeance plus sévère, et ils voulurent se la faire l'épée à la main.
Ainsi, Henri de Ofterdingen vit à la fois son talent foulé aux pieds et ses jours mis en danger. Plein de rage et de désespoir, il alla supplier le landgrave de protéger sa vie, et le pria de faire juger la question du chant par le plus célèbre maître de l'époque, par maître Klingsohr.
— Les choses sont venues au point qu'il ne s'agit plus guère de chant entre les maîtres et vous, dit le landgrave.
Dans vos vers insensés, vous m'avez
insulté gravement, ainsi que les nobles dames de ma cour. De votre lutte ne dépend donc plus seulement votre réputation, mais encore mon honneur et celui des dames. Cependant tout se passera paisiblement , et je vous promets que maître Klingsohr décidera du concours. Un de mes maîtres chanteurs que le sort désignera, concourra avec vous; et tous deux, vous choisirez vous-même lesujet sur lequel vous devez chanter. Mais le bourreau sera derrière vous, le fer nu, et celui qui succombera aura la tête tranchée aussitôt. Allez, faites que maître Klingsohr vienne dans le cours de l'année, et qu'il soit juge de cette lutte à vie et à mort.
Henri de Ofterdingen se retira, et la tranquillité fut ainsi rétablie, pour quelque temps, à la Wartbourg.
Les chansons que les maîtres avaient
composées contre Henri de Ofterdingen , furent rassemblées dans un recueil qu'on nomma : la Guerre de la ÏVartbourg. *
* Ce recueil se trouve dans la collectiou d'antiquités littéraires du chevalier Mauesse. Tr.
jLES MAÎTRES CHANTEURS. "jS
^ailre K.liogsobr vieat 9 Eizenaoii,
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IJif an s'était presqu écoulé lorsqutî la nouvelle vint à la Wartbourg, que maître Klingsohr était réellement arrivé à Eizenach , et qu'il était descendu %iu, 7
chez un bourgeois nommé Helgrefe , devant la porte St.-Georges. Les maîtres se réjouirent fort de voir que le moment de décider de leur querelle avec Ofterdingen approchait ; mais personne n'avait plus d'impatience de voir ce célèbre maître étranger, que Wolfframb de Eschinbach. — Il se peut , se disait-il, que maître Klingsohr soit adonné à une science damnabie , comme disent les gens, et que les puissances infernales soient à ses ordres.
Mais le vin le plus généreux ne croît-il pas sur une lave brûlante ? Qu'importe au voyageur altéré que les grappes , dont il se désaltère , aient mûri au feu de l'enfer? C'est ainsi que je veux de la science et des talens du maître , sans en examiner la source, et sans plus approfondir qu'il ne convient à une âme pieuse et pure.
Wolfframb se rendit bientôt àEize-
îiach. Lorsqu'il arriva devant la maison du bourgeois Helgrefe , il trouva un grand nombre de gens rassemblés qui regardaient tous vers le balcon. II reconnut parmi enx beaucoup de jeunes gens de l'école de chant, qui ne cessaient de s'entretenir du célèbre maître. L'un avait écrit les paroles que Klingsohr avait prononcées lorsqu'il était entré chez Helgrefe ; les autres savaient au juste ce que le maître avait mangé à dîner 5 un troisième prétendait que le maître lui avait souri et parlé, parce qu'il l'avait reconnu pour im chanteur, à sa barette qu'il portait toute semblable à celle de maître Klingsohr; et un quatrième entonnait une chanson qu'il disait écrite à la manière du poète transylviuiien. Bref, cétait partout un tumulte étrange.
Wolfframb perça à grand'peine toute cette cohue, et pénétra dans la maison.
Helgrefe vint amicalement au-devaiït de lui, et courut l'annoncer, selon son désir, au maître qu'il venait visiter; mais il revint en disant que maître Rlingsohr étudiait et qu'il ne pouvait voir personne. Il fallait se présenter de nouveau dans deux heures. Wolfframb fut forcé de se soumettre à ce retard. Après être revenu deux heures plus tard , et avoir attendu une heure encore , Helgrefe eut enfin la permission de l'introduire. Un laquais, singulièrement vêtu de soie de diverses couleurs, lui ouvrit la porte de la chambre, et Wolfframb entra. Il aperçut un homme de haute taille, couvert d'une longue robe de velours rouge avec de larges manches, et richement bordée de martre , qui se promenait gravement dans sa chambre. Ses traits ressemblaient à ceux du Jupiter tonnant, tant son front offrait de majesté
et tant ses grands yeux lançaient des regards étincelans. Une barbe noire et frisée couvrait ses joues et son menton , et une barette bizarre ou un turban , car on ne pouvait distinguer cette coiffure, recouvrait sa tète. Le maître tenait ses bras croisés sur sa poitrine, et prononçait d'une voix sonore, tout en se promenant, des paroles que Wolfframb ne comprit pas. En regardant autour de lui dans la chambre qui était remplie de livres et d'instrumens de toute espèce, Wolfframb aperçut dans un coin un petit homme âgé , pâle , à peine haut de trois pieds , qui était assis devant un pupitre sur une chaise élevée, et qui écrivait soigneusement avec une plume d'argent , sur une grande feuille de parchemin, ce que lui dictait maître Klingsohr. Après quelques momens, les regards sévères du maître tombèrent enfin sur Wolf">
framb de Eschinbach; et, cessant de parler, il s'arrêta au milieu de la chambre. Wolfframb salua alors le maître en vers agréables; il lui dit qu'il était venu pour se délecter dans ses savans entretiens, et le supplia de lui répondre dans le langage poétique , afin de lui procurer quelques instans de délices.
Le maître le toisa d'un regard irrité et lui dit : — Qui ètes-vous , jeune homme, pour oser venir me troubler par vos vers absurdes , et me défier comme s'il s'agissait d'une lutte de chaut ? Ah ! vous êtes sans doute Wolfframb de Eschinbach, le plus inhabile, le plus ignorant des compagnons qui se donnent à la Wartbourg pour maîtres-chanteurs. Non, mon cher garçon , il faut que vous grandissiez encore un peu avant que je me mesure avec vous.
Wolfframb de Eschinbach ne s'était
pas attendu à une telle réception , son sang bouillonna en entendant les paroles insultantes deKlingsohr, il sentit plus vivement que jamais la force et l'énergie que le ciel lui avait départies. Il regarda gravement le maître et lui répondit : — Maître Klingsohr, vous n'avez pas bien agi en répondant aussi amèrement à mon salut bienveillant et amical. Je sais que vous êtes fort verse dans les sciences et dans l'art du chant; mais cela ne vous autorise pas à cette vaine outre-cuidance que vous devriez mettre de côté , comme indigne de vous. Je vous le dis librement , maître Klingsohr; je crois maintenant ce que le monde dit de vous. On assure que vous avez subjugué les esprits infer* naux, et que vous avez des rapports avec eux au moyen des sciences occultes que vous pratiquez. C'est de-là, dit-on, que vient votre talent, mais ce
Sa CONTES NOCTURNES.
iTest pas i'émotion naturelle du cœur qui produit vos triomphes; aussi êtesvous orgueilleux et dur comme ne l'est jamais le chanteur, dont l'âme est pure.
— Oh î oh! répondit Klingsohr, ne Vous montez pas ainsi, jeune compagnon. Quant à ce qui concerne mes rapports avec les esprits, silence làdessus, vous n'y comprenez rien; et pour la source de mon talent, ce que vous avez dit est un bavardage d'eniaut. Dites-moi donc d'où vous vient Vart déchanter? Pensez-vous que je ne sache pas comment maître Friedbrand vous prêta en Ecosse quelques livres que vous eûtes l'ingratitude de ne pas lui rendre, et d'où vous avez tiré toutes vos chansons ? Et ! si le diable a fait mes vers, vous devez les vôtres à un méchant cœur.
Wolfframb tressaillit à ces affreux
LES MAÎTRES CHANTEURS. 8l
reproches. II posa sa main sur sa poitrine et dit : - — Aussi vrai que Dieu me soit en aide, l'esprit du mensonge est puissant en vous, maître Rlingsohr!
Comment, j'aurais trompé mon digne maître Friedbrand ! Sachez , maître KUngsohr, que je n'ai gardé ces écrits qu'autant que mon maître l'a permis, et que je les ai lus et tous rendus. Ne vous ètes-vous jamais aidé des préceptes des autres maîtres?
— Quoiqu'il en soit, dit Rlingsohr, sans répondre aux paroles de Wolfframb, où auriez-vous acquis votre talent, vous qui osez vous comparer à moi? Savez-vous point que j'ai fait laborieusement mes études à Rome, à Paris et à Cracovie, que j'ai parcouru tous les pays d'Orient , recherché les secrets des Arabes, gagné des pris dans toutes les écoles de chant et que j'ai été nommé maître des sept sciences
libérales. Et pendant ce temps, vous étiez dans votre pays de Suisse à déchiffrer les vers d'un maître mal habile.
Pendant queKlingsohr parlait ainsi, la colère de Wolfframb s'était apaisée , car, en dépit de toutes les rodomontades du maître, il était impossible de méconnaître la grandeur de son talent.
Il répondit avec calme et en souriant:
— Eh! mon chermaître, jépourraisbien vous répondre que si je n'ai pas étudié à Rome et à Paris, si je n'ai pas cherché la sagesse des Arabes dans leur patrie , j'ai profité des leçons de mon maître Friedbrand que j'ai suivi jusqu'au fond de l'Ecosse , ainsi que de l'exemple d'autres maîtres habiles que j'ai trouvés dans les cours des princes d'Allemagne. Mais je pense que toutes les leçons, que tous les enseignemens des plus grands maîtres,
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m'eussent été inutiles, si le ciel tout puissant n'eût mis dans mon sein l'étincelle sacrée, si j'avais repoussé loin de moi, avec une âme ardente, tout ce qui est faux et méchant , et si encore je ne m'efforçais de ne chanter que des sentimens purs et tendres.
Et sans y songer lui-même, Wolfframb ne put s'empêcher de dire un chant qu'il avait composé récemment.
Maître Rlingsohr se promenait çà et là, plein de rage; enfin il s'arrêta devantWolfframb, et le regarda comme s'il eût voulu le percer de ses regards de feu. Mais lorsque Wolfframb eut achevédechanter,Klingsohr posa doucement sa main sur l'épaule du jeune maître. — Wolfframb, lui dit-il, puisque vous le voulez absolument, j'accepte la lutte que vous m'offrez. Mais allons dans un autre lieu, cette chambre ne vaut rien pour un semblable
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exercice , et d'ailleurs il faut que vous goûtiez un verre de noble viii avec moi.
En cet instant, le petit homme, qui jusque-là n'avait cessé d'écrire , sauta lourdement de sa chaise sur le plancher qui rendit un son plaintif. Rlingsohr se retourna vivement, poussa du pied le petit homme dans une armoire quise trouvait sous le pupitre, et la ferma à clef. Wolfframb entendit le nain pleurer doucement et gémir. Rlingsohr referma ensuite les hvres qui étaient ouverts autour de lui, et chaque fois que la couverture chargée de lourds fermoirs retombait sur elle-même, un son plaintif, comme le dernier soupir d'un mourant, se faisait entendre dans la chambre. Rlingsohr prit alors à la main des plantes merveilleuses, qui ressemblaient à des créatures humaines, et dont les filamens et les bran-
ches s'agitaient comme des bras et des jambes, du. milieu desquels grimaçait un visage hideux, et pendant ce temps un bruit confus se faisait entendre dans les armoires, et un énorme oiseau volait dans la chambre en agitant ses ailes dorées. La nuit était venue, et AVolfframb se sentit saisi d'une horreur profonde. Le maître s'aperçut de son trouble, et tira d'une boîte une pierre qui répandit autour de lui une clarté égale à celle des rayons du soleil. Tout devint calme, et AVolfframb n'entendit plus rien. Deux valets vêtus d'étoffes de soie bariolée, comme celui qui avait ouvert la porte, entrèrent en portant un costume magnifique, dont ils couvrirent maître Rlingsohr.
Puis maître Rlingsohr et Wolfframb de Eschinbach se rendirent ensemble à la taverne de la Cave-du-Conseil. . .
Ils avaient bu ensemble à leur amitié et à leur réconciliation, et chanté sur différens modes. Aucun maître ne se trouvait là pour adjuger le prix au vainqueur, mais tous eussent déclaré que maître Rlingsohr avait été surpassé; car, quelque grande que fut son habileté , il ne pouvait s'élever jusqu'à la grâce et à l'énergie des simples chansons de Wolfframb de Eschinbach.
Wolfframb venait d'achever un air admirable , lorsque maître Klingsohr renversé dans son fauteuil , les yeux baissés, lui dit d'une voix sourde :
— Vous m'avez regardé comme un homme vain et orgueilleux , maître Wolfframb, mais vous vous tromperiez fort si vous pensiez que mon regard , aveuglé par l'amour- propre , ne peut reconnaître le talent quelque part
qu'il se trouve, dans un désert ou dans une salle de maîtrise. Il n'est ici personne pour juger entre nous; mais, je vous le dis , vous m'avez vaincu , et dans cet aveu vous devez reconnaître la réalité de ma vocation.
— Eh, mon cher maître! répondit Wolfframb, il se peut qu'un enthousiasme extraordinaire ait rendu aujourd'hui mes chants meilleurs que d'ordinaire; mais loin de moi la pensée de me placer au-dessus de vous. Peut-être aujourd'hui votre inspiration ne découlait-elle pas facilement.Quelquefois un nuage sombre pesé sur notre tète , mais assurément demain vous remporteriez la victoire.
— A quoi sert tant de modestie ! dit maître RUngsohr eu s'élançant de sa chaise, et se plaçant le dos tourné à AVolfframb , sous la haute croisée d'où
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il contempla en silence les pâles rayons de la lune.
Il garda cette attitude quelques instans, puis se retourna, alla à Wolfframb , et lui dit d'une voix forte : — Vous avez raison , Wolfframb de Eschinbach, ma science commande aux puissances cachées; nos penclians doivent nous séparer. Vous m'avez vaincu; mais dans la nuit qui suivra celle-ci , je vous enverrai quelqu'un nommé Nasias. Vous aurez une lutte de chant avec lui, et prenez garde qu'il ne vous surpasse.
A ces mots , maître Rlingsohr se précipita hors de la Cave-du-Conseil.