‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 8 sur 46 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ÎÇasias vient trouver, dans la nuit , WoltYramb de Eschinbach.

Wolf'framb demeurait à Eizenach , dans la maison d'un bourgeois nommé Gottschalk. C'est un homme pieux et jovial, qui tenait son hôte en honneur. Il se pouvait bien que Rlingsohr et Eschinbach, qui se croyaient seuls

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et retirés dans la Cave-dii-Conseil, eussent été écoutés par les jeunes élèves (le l'école de chant, qui suivaient pas à pas le célèbre »naître, car il ne fut question dans toute la ville que de la victoire remportée par Wolfframb sur maitre Klingsohr. Gottschalk l'apprit aussi, il monta , plein de joie , chez son hôte, et lui demanda comment Torgueilleux maître avait pu se décider à lutter avec lui dans la Cave-du-Conseil. Wolfframb raconta fidèlement comment tout s'était passé, et ne lui cacha pas que maître Klingsohr l'avait menacé de lui envoyer dans la nuit prochaine un antagoniste nommé Nasias.

Gottschalk pâlit alorsde frayeur, il joignit les mains et s'écria d'une voix douloureuse : — Ah ! Dieu du ciel , ne savez-vous pas, mon cher sire, que maître Klingsohr entretient un commerce avec les méchans esprits qui lui

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sont soumis et qui obéissent à ses volontés.Helgrefe, chez qui maître Kling* sohr a pris son logement, raconte à ses voisins de merveilleuses choses. Dans la nuit, on dirait qu'il y a une grande société chez lui, bien qu'on n'ait vu entrer personne dans la maison , et alors commencent des chants singuliers, des bruits extraordinaires , et on voit briller une lumière éblouissante par les fenêtres. Peut-être ce Nasias est l'ennemi du genre humain lui-même. Partez, mon cher sire, n'attendez pas cette fâcheuse visite, je vous en conjure!

— Eh, mon cher hôte! répondit Wolfframb, comment voulez-vous que j'évite la lutte qui m'est offerte? Cela est tout à fait contraire aux règles des maîtres chanteurs. Que Nasias soit un esprit malin ou non, je l'attendrai tranquillement. Peut-être m'assourdira-t'-il de chants infernaux, mais il ne trou*

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blera pas mes pieuses pensées, et il ne pourra nuire à mon âme immortelle.

— Je sais déjà que vous êtes un homme courageux , qui ne craint pas même le diable, dit Gottschalk. Si donc vous voulez absolument rester , permettez que mon serviteur Jonas passe la nuit prochaine avec vous.

C'est un homme pieux et vigoureux , aux larges épaules , que le chant ne saurait engourdir. Si vous faiblissiez devant le diable, et que Nasias voulût vous faire quelque mal , Jonas pousserait un cri, et nous accourrions tous avec des cierges et de l'eau bénite. On dit que le diable ne peut supporter l'odeur du musc quand un capucin l'a porté dans un petit sac sur sa poitrine. J'en aurai, et dès que Jonas criera, nous le porterons sous le nez de maître Nasias.

Wolfframb ne put s'empêcher de rire des précautions de son hôte, et lui ré-

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pondit encore qu'il était préparé à tout. Cependant il consentit à accepter la compagnie de Jonas, cet homme pieux, aux larges épaules, si bien armé contre l'influence du chant.

La nuit était venue. Tout était encore tranquille. Les poids de l'horloge de l'église montèrent et descendirent avec bruit, et minuit sonna. Un grand coup de vent ébranla la maison, des voix discordantes troublèrent le repos des airs, et le cri des oiseaux de nuit se fit entendre. Wolflrarab avait donné cours à ses pieuses méditations, et presqu'entièrement oublié la visite de son adversaire. Un coup violentébraula sa porte, et une grande figure, environnée d'une vapeur rouge, et les yeux ardens, se présenta devant lui. Cette apparition était si horrible, que tout autre que Wolfframb eût été renversé d'effrqi . mais il garda une contenance

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assurée, et demanda d'une voix forte :

— Que venez -vous chercher en ce Heu?

— Je suis Nasias , et je viens pour Uitter avec vous dans l'art du chant.

A ces mots , Nasias ouvrit son grand manteau, et Wolfframb vit qu'il portait une grande quantité de livres qu'il déposa sur une table.

Nasias se mit alors à chanter les sept planètes et la musique céleste des sphères, comme il est dit dans le songe de Scipion , et entremêla son chant de variations fort habiles. Wolfframb s'était assis dans son grand fauteuil , et écoutait tranquillement , les yeux baissés, tout ce que chantait Nasias. Lorsque celui-ci eut fini, Eschinbach commença un chant pieux sur les choses sacrées. Nasias sautait çà et là et semblait vouloir jeter à la tête du chanteur tous les gros livres qu'il

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avait apportés; plus le chant de Woîfframb devenait énergique et cclalant, plus l'éclat des yeux de Nasias pâlissait , plus sa taille se ramassait , si bien que, réduit à la stature d'un pied, il ne faisait plus que geindre et miauler, grimpant le long des armoires et traînant après lui son manteau rouge et sa large fraise. Quand Wolfframb eut achevé son chant, il voulut s'approcher de lui,maisNasias, reprenant aussitôt sa haute taille et ses regards étincelans, lui cria: — Eh! eh! ne plaisante pas avec moi , compagnon. Il se peut que tu sois un bon théologien , et que lu t'entendes aux leçons et aux arsjumens de ton gros livre*, mais tu n'es pas un chanteur capable de te mesurer avec moi et avec mon maître. Chantons une petite chanson d'amour , et prend bien garde à ta réputation.

* U Bible. Tb.

Nasias se mit alors à entonner un chant en l'honneur de la belle Hélène et des plaisirs de Cylhérée, et sa chanson était en effet si séduisante que les flammes qui l'entouraient semblaient les feux de l'amour sur lesquels se jouaient de petits Cupidons. Wolfframb écoutait encore en silence et les yeux baissés; mais bientôt il lui sembla qu'il se promenait dans les sombres allées d'un beau jardin , et qu'une musique délicieuse, se faisant entendre au milieu des fleurs , couvrît les accens funestes du démon. Alors il s'approcha de celle qui était sa vie entière, dans tout l'éclat de sa beauté , et tandis qu'il la saluait de ses soupirs , les feuilles s'agitaient doucement et les jets d'eau s'élevaient en longues gerbes brillantes. Elle s'avança vers lui , aux doux chants des voix inconnues , comme portée sur des ailes, et son regard ra-

dieux ralluma tous les feux de l'amour dans le cœur de Wolfframb. Vainement il cherchait des paroles et des chants pour lui exprimer son ardeur, elle disparut et le laissa plongé dans une rêverie délicieuse. Et pendant ce temps, Nasias chantait , mais Wolfframb n'entendit rien de son chant et se mit à son tour à commencer une chanson où il dépeignit, en poète transporté, toutes les douceurs de l'amour.

Nasias devint de plus en plus impatient et recommença ses bonds désordonnés dans la chambre, en poussant des cris discordans. Wolfframb se leva alors tle son fauteuil et ordonna, au nom du Christ et de son saint nom, au démonde s'éloigner. Nasias, vomissant des flammes autour de lui, ramassa alors tous ses livres, et poussa un grand éclat de rire en s'écriant : — Schiiib , Schnab , qu'es-tu de plus qu'un grosxui. u

sier clerc ; cède donc la place à maître Klingsohr? — Aces mots, il partit comme un coup de vent, et une étouffante vapeur de soufre se répandit dans la chambre.

Wolffrarab ouvrit la fenêtre. La brise matinale pénétra dans l'appartement et effaça les traces du démon. Jonas se réveilla du profond sommeil dans lequel il était tombé, il ne fut pas médiocrement étonné en apprenant ce qui s'était passé. Il appela son maître, et Wolfframb lui raconta les évènemens de la nuit. Gottschalk honorait déjà le noble Wolfframb, cette fois il le regarda comme un saint qui venait de vaincre les puissances de l'enfer.

Mais lorsque Gottschalk leva les yeux par hasard dans la chambre, sa surprise fut grande, car il aperçut ces mots inscrits au-dessus de la porte en lettres de feu : Schnib, Schnab , qu'es-

tu de plus qu'un grossier clerc; cède donc la place à maître Rlingsohr!

Ainsi le malin avait écrit sur la porte, en disparaissant, les paroles qu'il avait prononcées, comme un défi pour l'avenir.

— Je n'aurai pas un moment de repos dans ma propre maison, dit Gottschalk, tant que ces paroles, insultantes pour mon digne sire Wolfframb deEschinbach, luiront sur cette muraille !

Il courut droit chez un maçon , et le fit venir pour eftacer Tinscription , mais tous ses efforts furent inutiles. On étendit sur le mur une couche de chaux d'un doigt d'épaisseur, mais l'inscription paraissait toujours, et même après qu'on eut enlevé le mortier, les lettres de feu reparurent sur les briques rouges. Gottschalk se plaignait fort, et pria messire Wolfframb de faire une bonne chanson pour forcer Nasias à

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venir lui-même effacer ses paroles.

Wolfframb lui répondit en riant que la chose n'était peut-être pas en son pouvoir, mais il le tranquillisa en disant que l'inscription s'effacerait d'ellemême lorsque lui, Wolfframb , aurait quitté Eizenach.

La journée était avancée, lorsque Wolfframb de Eschinbach, joyeux et dispos comme un hommeplein d'espoir, quitta la ville d'Eizenach. Non loin de la ville, le comte Meinhard de Muhlberg et l'échanson Walther de Vargel vinrent à sa rencontre , montés sur de beaux chevaux, avec une nombreuse suite. Ils lui dirent que le landgrave Hermann les envoyait à Eizenach pour chercher solennellement le célèbre maître Rlingsohr, et le conduire à la Waribourg. K-lingsohr avait passé la nuit sur un grand balcon de la maison d'Helgrefe, d'où il avait observé les

^étoiles. Lorsqu'il tira ses lignes, deux élèvesastrologuesquisetrouvaientavec lui remarquèrent à ses regards singuliers, qu'il avait lu dans les astres un secret important, et ils osèrent l'interroger. Alors Klingsohr se leva et leur dit d'un ton solennel : —Sachez que , dans cette nuit, une fille est née à André II , roi de Hongrie. Elle se nommera Elisabeth, et sei'a un jour canonisée à cause de ses vertus et de sa piété par le pape Grégoire IX. Et sainte Elisabeth est destinée à devenir l'épouse de Louis, le fils de votre maître le landgrave Hermann.

Cette prophétie fut aussitôt rapportée au landgrave qui s'en réjouit fort. Elle changea aussi ses dispositions pour le célèbre maître , et il résolut de l'accueillir à la Wartbourg, avec une magnificence digne d'un prince.

Woifframb pensait que la lutte à vie

et à mort n'aurait pas lieu , car Henri de Ofterdingen ne s'était pas encore présenté. Mais les chevaliers assuraient que le landgrave savait fort bien le jour de son arrivée. La cour intérieure du château avait été arrangée pour le champ-clos, et le bourreau Stempel avait, disait-on, été demandé d'Eizenach, à la Wartbourg.

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