Oeuvres de E.-T.-A. Hoffmann
Vers la fin du siècle dernier, à l'époque où les habitarjs de Bamberg vivaient sous la crosse, c'est-à-dire selon le proverbe connu, qu'ils vivaient
heureux , se trouvait parmi la bourgeoisie de cette belle et riante cité un homme rare et distingué sous tous les rapports.
Il se nommait Jean Wacht, et il était charpentier de son métier.
La nature en pesant et en fixant les destinées de ses enfans suit une voie secrète, impénétrable; et ce que les convenances, ce que, dans cette vie étroite , les égards et les opinions dominantes prétendent établir, comme le vrai but de l'existence , n'est à ses yeux qu'un jeu d'enfans présomptueux qui prennent leur sottise pour de la sagesse. La vue de l'homme est trop limitée pour ne pas trouver souvent une ironie funeste entre la conviction de son esprit et les arrêts incompréhensibles d'une puissance mystérieuse.
Cette ironie le remplit d'horreur et d'effroi , parce qu'elle menace sa propre existence.
Ce ne sont pas toujours les palais des grands ni les appartemens somptueux des princes que la mère de la vie choisit pour ses favoris. Elle voulut que notre Jean, qui pouvait passer pour un de ses enfans gâtés, reçût le jour sur un misérable grabat , dans l'atelier d'un pauvre tourneur d'Augsbourg. Sa mère mourut de chagrin et de misère aussitôt après la naissance de l'enfant et le mari la suivit de près au tombeau.
Le magistrat d'Augsbourg fut obligé de prendre soin du pauvre orphelin , pour qui les premières lueurs d'un heureux avenir commencèrent à poindre, lorsque le charpentier de la ville, homme bienfaisant et respectable, s'opposa à ce que le petit Jean , dont les traits, quoique défigurés par la faim, lui plaisaient, fût placé dans un établissement public, et le recueillit dans
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sa maison pour l'élever lui-même avec ses enfaiis.
Les traits de Jean se développèrent avec une rapidité incroyable, et Von avait peine à croire que cet être, si chétif et si frêle au berceau, chrysalide sans forme et sans couleur , eût laissé échapper, comme un beau papillon, ce garçon si gracieux , si plein de vie , aux cheveux d'or bouclés. Mais outre les grâces extérieures, on remarqua bientôt en lui une supériorité d'esprit qui étonna son pèreadoptif et ses maîtres.
Le charpentier de la ville, étant constamment chargé des entreprises les plus considérables, l'atelier dans lequel Jean fut élevé fournissait tout ce que le métier peut produire de plus grandiose. D'après cela, il n'est pas surprenant que l'enfant, qui saisissait tout avec vivacité , se sentît entraîné de toute son âme vers cette profession.
On conçoit combien cette inclination dut faire plaisir à son père adoptif; elle le détermina à lui enseigner luimême la partie mécanique de sa profession , en maître attentif et zélé, et de plus, lorsque Waclit fut devenu grand, il le fit instruire par les maîtres les plus habiles dans la théorie et la pratique la plus élevée du métier, . dans le dessin , l'architecture, la mécanique, etc.
A la mort du vieux charpentier, Jean n'avait que vingt-quatre ans, et son expérience dans toutes les parties de son état en faisait déjà un compagnon consommé, qui n'avait point son égal à vingt lieues à la ronde. Il commença à voyager, selon l'usage, de compagnie avec Engelbrecht, son camarade et son ami intime.
Vous en savez assez, cher lecteur, sur la jeunesse de notre brave Wachl,
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et il ne me reste plus qu'à dire, en peu de mots, comment il se fit qu'il s'établit à Bamberg et qu'il y devint maître.