‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 2 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lorsque de retour après de longs voyages, Jean vint à passer par Bamberg, on y était précisément occupé de la réparation générale du palais de

l'évéque. A l'endroit où, du fond d'une étroite ruelle , les murs de l'édifice s'élèvent jusqu'aux nues, il fallait construire une charpente entièrementneuve en énormes et lourdes solives. Il s'agissait d'une machine, dont les forces, concentrées dans le plus petit espace possible, fussent suffisantes pour enlever ces pesantes masses. L'architecte du prince-évéque, qui expliquait fort savamment comment on s'y était pris pourdresser la colonne TrajaneàRome, et comment on y avait commis cent fautes dont il ne se serait jamais rendu coupable, avait fait construire une machine, espèce de grue d'assez belle apparence, que tout le monde vantait comme un chef-d'œuvre de mécanique. Mais lorsque les ouvriers voulurent la mettre en mouvement, il se trouva que monsieur l'architecte n'avait compté que sur des Hercules et desSamsons;

les rouages rendirent nn son affreux , un cri lamentable et déchirant, et restèrent immobiles; etles manœuvres, le front en sueur, déclarèrentqu'ils aimeraient mieux transporter des arbres de Hollande au haut de l'escalier le olus rapide, que de consumer ainsi leurs forces en efforts inutiles.

Assis à quelques pas de là, Wacht et Engelbrecht étaient témoins de ces faits ou plutôt de ces méfaits, et il se peut que l'ignorance de rarchitecte ait fait sourire le premier.

Un vieux compagnon aux cheveux gris, reconnut la profession des étrangers à leur costume. Il les accoste sans autres formalité, et dit , en s'adressant à Wacht , qu'à en juger d'après son air capable, il se connaissait sans doute mieux en ces sortes de machines.

— Eh mais, répondit Wacht sans hésiter, c'est toujours une prétention

l4 CONTES NOCTURNES.

hasardée que de se vouloir connaître en quoi que ce soit , et chaque fou croit tout mieux savoir que les autres, ce qui m'étonne , c'est que dans ce paysci vous ne connaissiez point le procédé si simple qui procure avec facilité les résultats pour lesquels monsieur Far-, chitecte tourmente en vain ses gens.

La réponse hardie du jeune homme piqua vivement le vieux compagnon; il le quittai en grognant entre ses dents, et bientôt tout le monde sut qu'un jeune ouvrier étranger avait persiflé l'architecte ainsi que sa machine, et s'était vanté de connaître un mécanisme plus efficace. Cependant, comme il arrive d'ordinaire , personne n'y fit attention, et le digne architecte ainsi quel'honnéte corporation des charpentiers se bornaient à dire que l'étranger n'avait pas sans doute mangé toute la science à lui seul , et qu'il ne lui ap-

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partenait pas de faire la leçon à de vieux maîtres expérimeutés.

— Tu vois bien, dit Engelbrecht à son camarade, que tu viens d'irriter contre toi des gens que, par surcroît de malheur, nous devons aller voir comme étant du métier.

— Et, répliqua Jean les yeux étincelans , peut-on voir de sang froid des pauvres aides tourmentés outre mesure et sans nécessité ! Qui sait, d'ailleurs , quelles suites heureuses mon imprudence pourra bien avoir ?

— Il en fut réellement ainsi.

Un seul homme, doué d'un esprit supérieur , et au regard pénétrant duquel la moindre étincelle de talent ne pouvait échapper, jugea différemment les paroles du jeune homme, qui lui furent rapportées par l'architecte luimême comme une jactance ridicule.

Cet homme était le prince-évëque.

ï6 COKTES NOCTURNES.

Ayant fait venir le jeune étranger pour le questionner , il fut vivement frappé de son extérieur et de ses manières. Il faut que le lecteur bienveillant apprenne ce qui occasiona Tétonnement de l'évéque, et il est temps d'en dire davantage sur les qualités physiques et morales de Jean Wacht. C'était un jeune homme d'une beauté remarquable, très-bien fait de toute sa personne, et cependant ce ne fut que lorsqu'il eut atteint l'âge viril que ses traits nobles et sa taille majestueuse se développèrent entièrement. Les professeurs qui s'occupaient d'esthétique nommaient Jean Wacht une ancienne tête romaine , et un jeune docteur qui, au fort de l'hiver le plus rigoureux, s'habillait de soie noire, et qui venait de lire Fiesque , de Schiller, prétendait que JeanWacht était Verrina en personne; mais ni la beauté ni les

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grâces de la figure n'exercent ce charme mystérieux par lequel certains hommes distingués captivent au premier regard quiconque les approche. On sent en quelque sorte leur supériorité, mais ce sentiment n'a rien d'importun , comme on devrait le croire; au contraire, il fait naître en nous un bienêtre, un plaisir indicibles; cette harmonie produit une grâce inimitable, et donne au moindre mouvement une aisance dans laquelle se révèle le véritable sentiment de la dignité humaine.

Il n'y a point de maître de danse ni de gouverneur de pages qui puissent enseigner cette grâce que l'on pourrait appeler à juste titre le bon ton, puisque c'est la nature elle-même qui imprime ce cachet de noblesse. Je dois ajouter ici que maître Wacht, par sa générosité, par une bonne foi et un patriotisme inébranlables, acquit cha-

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