CHAPITRE XZ
On se figure aisément la contrainte dans laquelle vécut désormais la famille Wacht. Qu'étaient devenues la liberté de la conversation , et la gaîté qui y régnaient autrefois ? Un chagrin
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mortel rongeait lentement le cœur de Wacht, et ou lisait sa douleur sur son visage.
On n'avait pas reçu la moindre nouvelle de Sébastien Engelbrecht, et ainsi paraissait s'éteindre la dernière lueur d'espoir de maître Wacbt.
Le chef d'atelier de Wacht, nommé André, était un homme fidèle, probe et simple, qui avait pour lui un attachement sans pareil.
— Maître, lui dit-il un matin, tandis qu'ils prenaient ensemble la mesure de quelque solives; maître, je ne puis le supporter plus long-temps, cela me fend le cœur de vous voir ainsi souffrir! mademoiselle Nanni ! le pauvre monsieur Jonathan!
Maître Wacht jeta rapidement le paquet de cordes , s'avança vers André et le saisissant à la gorge : — S'il était en ton pouvoir, s'écria -t- il, d'arracher
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de ce cœur la conviction de ce qui est vrai et juste, telle que la puissance éternelle l'y a gravée en traits de flammes, alors peut-être pourrais-tu me faire changer d'avis.
André qui n'était pas homme à s'engager dans de pareilles discussions avec maître Wacht , se gratta l'oreille, et dit en souriant avec quelque embarras que probablement la visite que certain grand seigneur allait faire à l'atelier, ne serait pas non plus d'un grand effet. Maître Wacht s'aperçut à l'instant qu'on s'était concerté pour un assaut contre lui, qui très-vraisemblablement serait dirigé par le comte de Roesel.
Au coup sonnant de neuf heures, Nanni, que suivait la vieille Barbara avec le déjeuner, vint à l'atelier. Wacht ne vit pas Nanni avec plaisir; elle ne venait pas ordinairement , et sa pré-
sence trahissait suffisamment le projet qu'on avait arrêté.
En effet, bientôt parut M. le juge, peigné et léché comme une poupée.
Immédiatement après lui venait le doreur et vernisseur Picard Leberfinck, habillé de toutes sortes de couleurs tranchantes, et assez semblable à un scarabée de mai. Wacht fit semblant d'être charmé de cette visite, à laquelle il se hâta de donner pour motif, que sans doute M. le juge désirait voir ses nouveaux modèles.
En effet maître Wacht se sentait la plus grande aversion pour les longs sermons, que sans doute il allait lui faire et en pure perte , dans l'intention d'ébranler sa résolution relativement à Nanni et a Jonathan.
Le hasard le sauva. Au moment ou le juge, l'avocat et Leberfinck se
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trouvaient l'un auprès de l'autre et que déjà le premier commençait à débiter des phrases élégantes sur les plus douces relations de la vie , il arriva que le gros Hans cria : — Poussez la poutre par là , et que de son côté le grand Peters poussa avec tant de vigueur , que le juge reçut un coup violent à l'épaule et tomba sur Picard; celui-ci alla rebondir contre le jeune avocat, et en un clin-d'œil tous les trois disparurent dans un tas immense de copeaux et de sciures de bois qui se trouvait derrière eux.
Les malheureux y furent tellement enfouis qu'on ne vit plus que quatre pieds noirs et deux jambes couleur de chamois , couleur des bas de cérémonie de M. Picard Leberfinck. Les compagnons/ et les apprentis ne purent s*empécher de s'abandonner à de grands éclats de rire, quoique maître
Wacht leur commandât de se taire et de garder leur sérieux.
M. le juge était le plus horriblement défiguré; les copeaux s'étaient insinués dans tous les plis de son habit et même dans les boucles de son élégante coiffure : il s'enfuit tout honteux, comme emporté par les vents, et l'avocat le suivit à la piste.Il n'y eut que Picard Leber^ finck qui resta gai et de belle humeur, quoiqu'il fût hors de doute, qu'il ne pourrait plus mettre ses bas couleur de chamois; car les copeaux funestes en avaient totalement déchiré les coins magnifiques. C'est ainsi qu'un incident risible déjoua l'assaut que Ton allait tenter contre Wacht.
Le maître ne se doutait guère de révénement affreux qui devait le frapper le même jour.
Il venait de terminer son dîner et descendait l'escalier pour retourner à
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l'atelier. Dans ce moment , il entendit devant la maison une voix brutale qui disait : — Holà ! n'est-ce pas ici que demeure ce vieux scélérat, ce coquin de Wacht? Une voix lui répondit dans la rue : — Ge n'est pas un vieux coquin qui demeure ici; c'est la maison de l'honnête bourgeois et maître charpentier, maître Jean Wacht.
Au même moment , la porte de la maison fut enfoncée d'un coup violent, et un homme grand et vigoureux et d'un air féroce se trouva en face du maître. Ses cheveux noirs se dressaient à travers les trous de son bonnet militaire, et la blouse qui tombait en lambeaux ne pouvait cacher toutes les parties de son corps nu et souillé de fange. Il avait à ses pieds des souliers de soldat, et les sillons bleuâtres tracés sur ses chevilles, indiquaient la marque des chaînes qu'il avait portées.
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— Oh ! oh ! s'écria-t-iî , sans doute vous ne me connaissez plus? Vous ne connaissez plus Sébastien Engelbrecht , auquel vous avez volé sa succession paternelle?
Maître Wacht s'avança d'un pas vers lui, avec l'air imposant qui lui était propre , et leva involontairement son bras armé d'une canne , on eût dit que la foudre venait de frapper l'étranger féroce : il recula en chancelant de quelques pas , puis levant le poing d'un air menaçant, il s'écria : — Je sais où est l'héritage qui nie revient, je saurai bienrnele procurer malgré toi, vieux pécheur que tu es !
Il descendit le Caulberg avec la rapidité de la flèche; la populace le suivit.
Maîlie Wacht resta quelque temps immobile dans le vestibule : à la voix de Nanni qui s'écria avec frayeur :