CHAPITRE Zn
On sut que Sébastien s'était échappé d'une troupe de vagabonds que des soldats bavarois conduisaient par le territoire de Bamberg , et qu'il était entré en courant dans la ville . pour
exécuter un projet insensé qu'il avait formé depuis long-temps. Ce n'était point un malfaiteur vil et corrompu , mais sa vie avait été celle d'un homme léger, qui, malgré les dons les plus précieux que lui a prodigués la nature, se laisse aller à toutes les séductions du mal, jusqu'à ce que, parvenu au dernier degré du vice, il tombe dans la misère et dans la honte.
En Saxe , il était tombé entre les mains d'un saltimbanque qui lui avait fait croire que maître Wacht avait détourné une partie considérable de sa succession paternelle au profit de son frère Jonathan, auquel il avait promis sa fille en mariage. Apparemment, ce vieux fourbe avait fabriqué ce conte d'après plusieurs propos de Sébastien ; et l'on sait déjà comment Sébastien voulut se faire justice lui-même. Imméfliatement après avoir quitté maître
Maître jean wacht. 127
Wacht , il s'était précipité clans la chambre de Jonathan , où celui-ci, assis devant son bureau , était occupé à régler un mémoire et à compter des rouleaux d'argent , entassés devant lui.
Le clerc était assis dans l'autre coin de la chambre.
— Ah, misérable ! s'écrie Sébastien avec fureur, te voilà assez près de ton trésor, tu comptes ce que lu m'as volé. Allons, rends-moi ce que ce vieux coquin m'a enlevé pour te le donner , démon avare et luxurieux ! Sébastien se jeta sur lui, et Jonathan avança les deux mains pour se défendre , en criant : — Mon frère ! au nom de Dieu : mon frère ! Mais Sébastien lui lança plusieurs coups avec le poing fermé, et Jonathan tomba sans connaissance; puis Sébastien s'empara de quelques
laS CONTES ProCTURIVKS.
rouleaux d'argent et voulut s'enfuir , ce qui ne lui réussit pas.
Il se trouva, par bonheur, qu'aucune des blessures de Jonathan , qui paraissaient n'être que de fortes contusions , ne causa de secousse violente au cerveau; et deux mois après, au moment où Sébastien devait être conduit dans la maison de correction , pouT y subir la peine de son crime , le jeune avocat se sentit parfaitement rétabli.
Ce terrible accident avait fait une impression si funeste sur maître Wacht.
Pour cette fois le chêne vigoureux avait été ébranlé depuis le sommet jusqu'à la racine.
Souvent , lorsqu'on le croyait occupé de toute autre chose, on l'entendait murmurer à voix basse : — Sébastien, fratricide, as-tu pu commettre ce crime?.. Et alors il paraissait se réveil-
1er d'un rêve profond. Ce n'était que par le travail le plus pénible et le plus assidu qu'il chassait ses soucis. Mais qui peut sonder les profondeurs d'une àme aussi bizarre que Tétait celle de Wacht? L'horreur que lui avaient inspirée Sébastien et son action atroce s'affaiblit peu à peu , tandis que la pensée du trouble que l'amour avait causé dans la vie du jeune avocat se présentait à lui sous les couleurs les plus vives.
Quelques propos brusques de Wacht révélaient ce qui se passait dans son âme : — Ainsi ton frère est dans les fers? Le crime qu'il voulait commettre sur ta personne l'a conduit là ? — Il est bien dur d'être la cause qu'un frère ait fait mettre son frère en prison. Je ne voudrais pas être à la place de ce frère, mais les jurisconsultes pensent différemment, ils veulent avoir justice ,
ï3o COTS^TES NOCtURNES.
c'est-à-dire ils veulent jouer avec la marotte qu'ils parent à leur gré, et à laquelle ils donnent le nom qui leur plaît.
Le jeune avocat n'était que trop souvent obligé d'entendre des paroles aussi amères et aussi absurdes. Il eût en vain essayé de les réfuter. Aussi ne répliquait-il pas , mais souvent lorsque les préjugés funestes du vieux Wacht, qui ruinaient tout son bonheur , menaçaient de lui briser le cœur , il s'écriait dans l'excès de sa douleur ! — Mon père, mon père, vous êtes injuste, cruellement injuste envers moi!
Un jour la famille se trouvait réunie chez le vernisseur Leberfinck et Jonathan était présent. Maître Wacht dit que quelqu'un avait prétendu que Sébastien Engelbrecht, quoique mis aux fers pour son erreur, pouvait néanmoins faire valoir ses réclamations
MA.ÎTRE JEA.N WACHT. l3l
contre Wacht, comme son ancien tuteur. — Ce serait, dit-il en se tournant vers Jonathan avec un rire plein de colère, ce serait un joli petit procès pour un jeune avocat; tu feras bien , il me semble de t'en charger. Peut-être tes intérêts y sont-ils également en jeu, peut-être t'ai-je trompé aussi.
Le jeune avocat s'élança avec impétuosité de sa chaise, sa poitrine se levait et s'abaissait rapidement ; les mains tendues vers le ciel, il s'écria : — Non, vous n'êtes plus mon père, vous êtes un fou qui sacrifie sans scrupule le repos et le bonheur de ses enfans à un préjugé ridicule : vous ne me reverrez jamais! J'accepte la proposition qui m'a été faite aujourd'hui par le consul américain , et je pars pour l'Amérique !
— Va donc s'écria Wacht, tout colère, va donc loin de moi , toi qui t'es
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vendu à satan , frère d'un fratricide.
L'avocat quitta brusquement le jardin en saluant sa Nanni à moitié évanouie, et lui lançant un regard où se peignaient tout son amour sans espoir, toute sa douleur , tout le désespoir d'un éternel adieu.