CHAPITRE IV
La matinée du lendemain ne se passa pas moins bien; comme la veille, un bal et un concert devaient terminer la journée. Le général Rixendorf était déjà an piano; l'habit de drap
d'or s'était emparé d'un théorbe, la conseillère Foerd tenait la partition ; l'on n'attendait plus que l'arrivée du conseiller Reuilinger, lorsqu'on entendit des cris perçans dans le jardin , et qu'on vit accourir les domestiques.
Bientôt quelques-uns d'entre eux apportèrent le conseiller pâle et défiguré.
Le jardinier l'avait trouvé profondément évanoui, à quelques pas du pavillon où se trouvait le cœur de pierre.
Le général s'élança du piano pour voler au secours de son ami', on lui fit respirer des sels, on l'étendit sur le sopha , et on lui frotta le front avec de l'eau de Cologne.
Tout-à-coup, l'ambassadeur turc repoussa tout le monde en s'écriant :
— Amis ignorans , vous tuez un ami bien portant ! — A ces mots , il ôta son turban qu'il jeta au loin dans
le jardin, et se débarrassa de sa pelisse. Puis il se mit à décrire avec sa main 5 autour du conseiller, un cercle qu'il rétrécit sans cesse, si bien qu'il finit par lui toucher les tempes et le sein. Puis, il approcha sa figure de la sienne, et le conseiller ouvrant aussitôt les yeux , lui dit: — Exter , tu n'as pas bien fait de me réveiller. — La puissance inconnue m'a annoncé une mort prochaine, et peut-être m'étaitil accordé de passer de ce sommeil à la mort.
— Folies ! rêves ! s'écria Exter , regarde autour de toi, vois où tu es, et sois gai comme il convient d'être.
Le conseiller s'aperçut alors seulement qu'il se trouvait dans le salon d'assemblée. Il se leva vivement du canapé , s'avança au milieu de la salle ; et dit en riant : — Je vous ai donné un fâcheux spectacle, mes honorables hôtes,
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mais il n'a pas dépendu de moi d'em pécher que ces maladroits domestiques m'aient apporté ici. Ne prolongeons pas plus long-temps ce désagréable intermède et dansons !
La musique commença aussitôt , mais dès les premières mesures du menuet, le conseiller disparut de la salle avec Exter et Rixendorf. Lorsqu'ils furent arrivés dans une chambre éloignée, Reutlinger se laisse tomber dans un grand fauteuil , et se cachant le visage dans ses mains , il s'écria d'une voix étoufféepar la douleur : — O mes amis ! mes amis !
Exter et Rixendorf prièrent le conseiller de leur dire ce qui le tourmentait si fort.
— Parle, mon vieil ami, dit le général. Tu as appris, Dieu sait comment, quelque mauvaise aventure.
— Ext«^r ! dit le conseiller d'une voix XV. jy
sourde. C'en sera bientôt fait de nous. Le hardi visionnaire n'aura pas frappé, sans être puni, aux portes de réternité. Une mort prochaine, affreuse peutêtre , m'est annoncée !
— Raconte-nous donc ce que tu as vu , dit le général avec impatience. Je parie que tout cela n'est qu'un effet d'imagination ; toi et Exter , vous gâtez votre vie par vos extravagances.
— Apprenez donc le motif de mon effroi et de mon évanouissement ! dit le conseiller en se levant de son fauteuil , et en s'avançant entre ses deux amis : Vous étiez déjà Ions assemblés dans le salon, lorsque, poussé par je ne sais quelle idée, il me prit fantaisie de faire encore un lour dan s le jardin. Mes pas se dérigèrent involontairementvers le petit bois. Là il me sembla que j'entendais un bruit léger , une voix douce et plainlive. Les sons semblaient venir
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du pavillon. Je m'approche , la porte est ouverte, et j'aperçois... Moi-même!
Moi-même, mais tel que j'étais il y a trente ans , avec l'habit que je portais dans ce jour mystérieux où je voulais mettre fin à mes jours , lorsque Julie vint comme un ange de lumière , sous son blanc costume de fiancée , me détourner de cette affreuse pensée. — C'était son jour de noce. — Mon image était étendue sur le pavé devant le cœur, et le frappait violemment en s'écriant :
Jamais , jamais tu ne pourras t'amolir , cœur de pierre ! — Je restai pétrifié ! Un froid glacial , celui de la mort parcourut toute mes veines. •— ïout-àcoup Julie, vêtue en blanc comme une fiancée, dans toutl'éclat d'une brillante jeunesse, sortit du milieu des arbres, et étendit amoureusement les bras vers moi.... Non, vers mon image.... vers
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moi , moi jeune homme ! Je tombai sans connaissance !
A ces mots , le conseiller se laissa encore tomber sans forces dans le fauteuil ; mais Rixendorf saisit ses deux mains , les secoua avec force, et s'écria d'une voix retentissante : — C'est lui que tu as vu , lui , pas autre chose ? — Je ferai tirer le canon en signe de victoire ! — Tes idées de mort, ton apparition , ne sont rien, rien ! Je te secoue de tes mauvais rêves , afin que tu te réveilles et que tu vives encore longtemps sur terre.
Aces motSjRixendorf s'échappa aussi rapidement que put le lui permettre son grand âge. Le conseiller avait sans doute entendu peu de chose des paroles du général , car il restait encore là les yeux fermés. Exter allait et venait à grands pas se frottant le front
en disant: — Je parie que cet homme veut encore tout expliquer d'une façon naturelle ; mais il aura de la peine à en venir à bout; n'est-ce pas, mon cher conseiller? Nous nous entendons un peu en apparitions , nous autres !
— Je voudrais seulement avoir ma pelisse et mon turban.
A ces mots, il siffla avec un petit sifflet d'argent qu'il portait à sa ceinture, et aussitôt un des Maures de sa suite lui apporta sa pelisse et son turban. Bientôt après, vint la conseillère intime Foerd, suivie du conseiller et de leur fille Julie. Le conseiller Reutlinger se leva vivement , et retrouva un peu de calme dans les assurances qu'il donna de sa santé. Il pria qu'on voulût bien oublier toute cette petite histoire, et tout le monde se disposait à s'éloigner, lorsque Rixendorf entra précipitamment, en tenant par la main
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un jeune homme vêtu de l'ancien costume militaire. C'était Max , dont l'aspect fit pâlir le conseiller.
— Vois ton image , le Sosie de ton rêve ! dit Rixendorf. C'est moi qui ai fait entrer ici mon excellent Max, et qui ai prié ton valet-de-chambre de lui donner un de tes anciens uniformes , pour qu'il pût figurer convenablement dans la société. C'est lui que tu trouvas agenouillé dans le pavillon.
— Oui, s'écria Max, j'étais a genoux devant ton cœur de pierre , moi que tu repoussas à cause d'une injuste vision, oncle cruel! Si le frère a commis des fautes envers son frère , ne les a-t-il pas dès long-temps expiées par sa misère et par sa mort! Ton neveu, orphelin , est aujourd'hui devant toi.
Il porte ton nom , ses traits ressemblent aux tiens , comme un fils ressemble à son père. Il a lutté avec tous
les orages qui frappèrent sa jeunesse.... mais.... laisse-toi toucher....
tends-lui une main bienfaisante, afin qu'il ait un appui lorsque Tadversité sera trop grande !
Le jeune Max s'était approché du conseiller , dans une attitude suppliante et les yeux baignés de larmes.
Celui-ci était resté immobile, les yeux étincelans, la tète fièrement rejetée en arrière, muet et sombre; mais, lorsque le jeune homme voulut prendre sa main , il le repoussa des deux siennes, recula de deux pas, et s'écria d'une voix terrible : — Misérable! vienstu m'assassiner! Fuis î fuis loin de mes yeux. Et toi aussi , Rixendorf , tu as pris patt à ce complot! Fais qu'il s'éloigne, celui qui a juré ma perte, le fils du plus grand scé....
— Arrête! s'écria Max, dont les
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yeux remplis de colère et dç désespoir lançaient des éclairs. Arrête , homme cruel , frère impitoyable ! Tu as rendu à mon père faute pour faute, injure pour injure ; et moi , insensé , qui croyais toucher ton cœur glacé , couvrir , par ma tendresse, l'indifférence de ton frère, qui mourut pauvre , abandonné , mais au moins sur le sein d'un fils qui cherchait à le ranimer. — Max! sois vertueux ! reconcilie-moi le cœur du plus terrible frère î Deviens sou fils ! — Ce furent ses dernières paroles. Mais tu me rejettes comme tu rejettes tout ce qui s'approche de toi avec amour et dévouement. Meurs donc seul et délaissé. Que tes valets avides attendent ta mort avec impatience, en se partageant tes dépouilles avant que tes yeux soient fermés. Au lieu des soupirs, des plaintes de ceux qui voulaient entourer ta
vie d'amour, puisses-tu n'entendre en expirant que Içs cris moqueurs des mercenaires, qui n'auront eu som de toi qu'à prix d'or! Adieu, tu ne me re verras jamais !
Max voulut s'éloigner , mais Julie chancela, et le jeune homme, se retournant vivement , la reçut dans ses bras en s'écriant d'un ton douloureux : — Ah! Julie, Julie, tout espoir est perdu. La conseillère était restée immobile , tremblante de tous ses membres , pas une parole ne pouvait s'échapper de ses lèvres , mais Reullinger, en voyant Julie dans les bras de Max, poussa des cris comme un insensé , s'avança vers lui, arracha la jeune fille de ses bras , et , l'élevant au-dessus de lui , il lui demanda : — Aimes-tu ce Max , Julie !
— Comme ma vie, répondit Julie avec force. Le poignard que vous avez XV. i8
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plongé dans son sein a traversé le mien !
Le conseiller la laissa lentement retomber, et s'assit avec précaution dans son fauteuil ; puis , il demeura quelques momens les deux mains appuyées sur son front. Un silence profond régnait autour de lui. Pas un des assistans ne fit un geste, un mouvement.
Tout-à-coup, le conseiller tomba sur ses deux s^enoux. Son visage était couvert de rougeur, ses yeux remplis- de larmes. Il leva les yeux au ciel , et dit solennellement: — Que ta volonté soit faite! O Julie, Julie ! ô pauvre aveugle que je suis !
Le conseiller se couvrit le visage, on l'entendit pleurer. Cela dura quelques momens, il se releva , vint à Max , le pressa sur son cœur, et s*écria hors delui: — Tu aimes Julie, tu es mon fils.
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-^ Non tu es plus que cela , tu es moi, inoi-nièine. — Tout t'appartient. — Tu es riche , très-riche. — Tu as une campagne. — Des maisons , de l'argent comptant. — Laisse-moi rester auprès de toi , tu me donneras le pain de la charité dans mes vieux jours. — N'estce pas, tu le feras ? Ne m'aimes-tu pas? — 11 faut que tu m'aimes , puisque tu es moi-même. — Ne redoute pas mon cœur de pierre , presse - moi tendrement contre ton sein , les battemens de ta poitrine réchaufferont la mienne* — Max , mon fils , mon ami , mon bienfîiiteur!
Il continua de parler de la sorte et avec tant de chaleur qu'on craignait que sa raison ne souffrit de ces expansions outrées. Rixendorf parvint enfin à le calmer, et le conseiller, un peu remis, vit tout ce qu'il ^vait gagné en ce jeune
homme et s'aperçut avec attendrisse* ment que la conseillère Foerd semblait retrouver le souvenir d'un temps passé dans l'union de sa Julie avec le never. de Reutlinger. Le conseiller intime Foerd contemplait toute cette scène avec satisfaction, et il parla d'avertir ses autres fil les de cet événement ; mais on ne put les trouver nulle part. On avait déjà vainement cherché Nanette parmi les grands vases du Japon qui se trouvaient dans le vestibule , sous tous les bancs , enfin on trouva la petite endormie sous un rosier, et Clémentine dans une allée sombre avec le blond ^eune homme. Les deux sœurs parurent peu satisfaite du mariage de leur cadette ; mais leur humeur se dissipa au milieu des félicitations de la société. On se disposait à passer dans le grand salon , lorsque l'ambasseur Turc s'écria
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tout-à-coup : — Eh quoi! vous allez vous marier tout de suite. Marier ce Max, ces enfans sans expérience. Vois mon ami, ajouta-t-il en s'adressant à Max, tu poses tes pieds en dedans, et tu n'as pas l'usage du monde puisque tout-à-l'heure tu tutoyais ton viel oncle le conseiller aulique. Charles, il faut voyager, vas à Constantinople.
Là tu apprendras tout ce qu'il faut savoir dans la vie, et tu reviendras épouser ma belle Julie. — Tout le monde fut surpris de cette singulière proposition. Mais Exter prit à part le conseiller, tous deux se placèrent l'un devant l'autre, se mirent mutuellement les mains sur les épaules et échangèrent quelquesparoles arabes. Puis Reut- Hnger courut prendre la main de Max etlui dit très-amicalement: — Moucher fils, mon bon Max, fais-moi le plaisir d'aller à Constantinople. Cela durera