‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 28 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La serre du professeur Ignace HeliiH. — Kagèuc , li jeune étudiant. — ^larguerlle et la vieiile feinnu' di professseur. — Lutte etrcsolution.

Eugène, le jeune e'tudiant, se trouvait dans la serre du professcui Ignace Helms, et admirait le rou^o éclatant des fleurs que Y amaryllis

reglnœ claie justement dans la matinée.

C'était le premier beau jour de février. Le ciel était serein et sans nuages, et le soleil lançait ses rayons bicnfaisans à travers les grandes vitres de la serre. Les fleurs, qui sommeillaient encore dans un berceau verdoyant , se remuaient comme si elles eussent été excitées par unsonge, et relevaient doucement leurs feuilles pleines de sève; mais le jasmin, le réséda , la rose toujours fleurie , la rose de Gueldre , la violette , qui recommençaient à fleurir, remplissaient la serre des exhalaisons les plus douces et les plus agréables; et déjà de petits oiseaux, qui avaient quitté , non sans crainte , leur retraite abritée des frimas, voltigeaient çà et là , becquetant les vitres pour engager le printemps qui régnait de

toute sa beauté dans la serre , à se répandre sur toute la nature.

— Pauvre Helnis, dit Eugène profondément affligé, pauvre vieil Helms, tu ne vois plus toute cette pompe, toute cette magnificence!

Tes yeux se sont fermés pour toujours; tu reposes sous le froid gazon!

Cependant, je me trompe, tu es au milieu de tous tes chers enfans que tu élevais et entretenais avec tant de soin; aucun de ceux, dont tu pleurais la mort prématurée, n'a subi cette destinée ; c'est seulement à présent que tu comprends entièrement leur vie et leur amour que tu ne pouvais que pressentir.

Dans le même moment, la petite Marguerite remuait et travaillait très-activement avec son arrosoir au milieu des fleurs et des plantes.

— Marguerite, Marguerite î s'écria

Eugène, que fais-tu donc? je crois que tu arroses de nouveau les plantes en temps inopportun , et que tu détruis ce que j'ai entretenu avec tant de soin. — La pauvre Marguerite laissa presque tomber l'arrosoir plein d'eau , qu'elle tenait dans ses mains.

— Ah, cher monsieur Eugène!

dit-elle , et les larmes inondèrent ses yeux, — Ne me grondez pas, ne vous fâchez pas. Yous savez que je suis un être simple et borné; je crois toujours que ces pauvres plantes et ces arbrisseaux , qui ne sont pas restaures dans celte serre par la pluie et la rosëe du ciel, me regardent et me demandent de soulager leurs souffrances, de leur donner de la nourriture.

— Ce sont des friandises , dit Eugène , ce sont des friandises pernicieuses, Marguerite , qui les ren-

dent malades et les font mourir.

En gênerai, tu aimes beaucoup les fleurs , je le sais bien ; mais , tu n'as point de connaissances en botanique, et, maigre mes leçons assidues, tu ne te donnes aucune peine pour acquérir cette science, qui sied cependant très-bien aux demoiselles, et qui leur est même indispensable ; car, sans cela, une jeune fdie ne sait pas à quelle classification appartient la belle rose odoriférante avec laquelle elle se pare ; et cela est trèsfâcheux. Dis-moi donc , Marguerite , comment appclIcs-tu les plantes qui se trouvent dans ces vases, là-bas, et qui sont sur le point de fleurir? — Eh , s'ëcria , gaîraent Marguerite , ce sont mes chères roses de Gueldre!

— Vois-tu, continua Eugène, voistu bien, Marguerite, tu ne connais pas même le véritable nom des fleurs

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que tu aimes le plus! Il faut les appeler Galanihus niçalis.

— G a lanth us niçalis. ...ditMargucïite, en répétant timidement ce mot.

— Ah, mon cher monsieur Eugène', s'écria-t-ellc ensuite ; ce nom est bien beau et bien agréable ; mais il me semble que cela n'est pas ma chère rose de Gueldre. Yous savez bien , comme j'étais autrefois, lorsque j'étais encore enfant ?

— Mais , ne l'es-tu plus , Marguerite?luiditEugène en l'interrompant.

— Mais, répliqua Marguerite, rougissant jusque dans le blanc des yeux, quand on a quatorze ans, on ne se range plus dans la classe des enfans.

— Et cependant, dit Eugène en souriant , il n'y a pas si long-temps que la grande poupée....

Marguerite se détourna promptement, courut du côté de la serre où

se Irouvaicnt plusieurs pots de fleurs, et s'agenouilla pour les arranger.

— Ne te fâche pas, Marguerite, continua doucement Eugène; reste toujours la bonne et pieuse enfant que le père Helms arracha aux mauvais traitemens d'une parente , et dont il eut soin , ainsi que son estimable épouse , comme de sa propre fille? Mais, tu voulais me raconter quelque chose!

— Ah , reprit Marguerite découragée, ah, cher monsieur Eugène, ce sont encore quelques niaiseries qui m'ont passé par la tête; mais puisque vous le désirez, je vous dirai tout bien fidèlement. Pendant que vous donniez un si beau nom à ma rose des Alpes, je me ressouvins de mademoiselle Rosine. Vous savez bien, monsieur Eugène , elle et moi , nous ne faisions qu'un j nos senti-

mens et nos désirs étaient les mêmes; et lorsque nous étions encore enfans, nous aimions beaucoup à jouer ensemble. Mais, un jour, il y a à peu près un an , Rosine devint se'ricuse , et singulière envers moi ; elle me disait que je ne devais plus l'appeler Rosine , mais mademoiselle Rosalinde. — Je le fis; et, dès ce moment, elle s'éloigna toujours de plus en plus de moi. — J'ai perdu ma chère Rosine! Et je crois, qu'il en sera de même de mes chères fleurs , si j'allais tout à coup leur donner des noms étrangers et ambitieux. — Hem ! dit Eugène , Marguerite! il y a parfois dans tes paroles quelque chose d'extraordinaire et de bizarre. On sait au juste ce que tu yeux dire, et cependant on ne comprend pas ce que tu as dit. Mais, cela ne diminue en rien la beauté de

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la botanique ; et quoique ta Pvosine soit devenue à présent mademoiselle Rosalindc , tu peux cependant te soucier un peu du nom de tes fleurs favorites, et chercher à savoir comment on les nomme dans le monde savant. — Mets mon instruction à profit. — Quant à présent, ma bonne chère fille , examine les jacinthes. Exposes davantage au soleil Yogroi de Buzan et la glorla solls. Il paraît que la perruque carrée ne deviendra pas grand'chose. h'^Ernilius fomie Bûhren , qui avait de si belles fleurs au mois de décembre , est déjà fané ; il ne dure pas long temps ; mais le Pasiorjido donne de belles espérances. Quant à ce Hugo Grotius, il faut bien Tarroscr; il a encore besoin de grandir beaucoup

Pendant que Marguerite, qui rougit de nouveau, lorsque Eugène

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l'appela sa bonne et chère fille , commençait à exécuter avec plaisir ce qui lui était ordonné, la femme du professeur Helms entra dans la serre. Eugène lui fit remarquer la beauté des fleurs piintanières, et vanla principalement les fleurs de V amaryllis reginœ, que feu le professeur mettait au-dessus de Vainaryllis formoslssima ; aussi il relevait et l'entretenait avec un soin particulier en mémoire de son cher maître.

— Mon cher monsieur Eugène , dit avec émotion la femme du professeur, vous avez un excellent cœur; feu mon mari n'a estimé ni aimé aussi tendrement aucun de ses élèves qui demeuraient chez lui. Mais aucun d'eux n'a si bien compris mon cher Helms, aucun n'a été plus lié avec lui, et aucun n'a pénétré aussi Lien

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que VOUS le fonds de sa doctrine. Il avait coutume de répéter souvent :

Eugène est un brave jeune homme , fidèle et pieux ; c'est pourquoi les fleurs , les arbustes et les arbres Faiment et prospèrent par ses soins. Satan est un esprit ennemi , impie et intraitable; il sème l'ivraie qui multiplie avec usure; et son haleine pestilentielle donne la mort aux enfans de Dieu. — Il donnait le nom d'enfans de Dieu à ses chères fleurs.

Les yeux d'Eugène étaient baignés de larmes. — Oui, dit-il, chère et estimable épouse de mon maître, je conserverai fidèlement cet attachement dicté par la piété filiale; et ce beau temple de mon maître, de mon père, continuera de fleurir et de prospérer tant que je vivrai. — Si vous le permet! ez, madame, j'irai

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habiter dès à présent, comme monsieur le professeur avait coutume de le faire, cette petite chambre à côté de la serre; je pourrai de là surveiller tout plus facilement.

— Dans le moment même, répondit-elle, j'étais affligée profondément de la pensée que la magnificence de ces fleurs allait disparaître de ces lieux. Je connais très-bien la culture des arbustes et des fleurs, et je suis versée, comme vous le savez, dans la science de mon mari. Mais, ô mon Dieu! une vieille femme comme moi peut-elle avoir la force d'entretenir tout comme un jeune homme vigoureux , quel que soit son désir de le faire? — Et puisque nous devons nous séparer à présent, mon cher monsieur Eugène

— Comment, s'écria Eugène épouvanté , comment vous voulez m'c-.

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loigner de chez vous , madame :' — Va , dit-elle à Marguerite , rentre dans la maison , chère Marguerite, et cherche mon grand chale; il fait encore très-frais.

A peine Marguerite fut-elle partie, que la femme du professeur commença ainsi : — Vous êtes heureux , moh cher monsieur Eugène , d'être un jeune homme beaucoup trop noble, sans expérience et sans préoccupation ; vous ne comprendrez peutêtre pas bien ce que je suis forcée de vous dire aujourd'hui. J'entre dans ma soixantième année ; vous avez à peine vingt-quatre ans; je pourrais être voire grand'mère; et je crois que cette différence d'âge doit sanctifier votre demeure dans ma maison.

Mais la flèche empoisonnée de la calomnie n'épargne pas même la matrone, dont la vie a été irréprocha-

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