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une amabilité charmante , qu'il s'estimait très-heureux de rencontrer quelqu'un en état de parler sa langue maternelle, que Ton parle si rarement , quoiqu'elle soit la plus belle langue du monde. Il vanta la manière dont Eugène prononçait l'espagnol , et fmit par dire qu'il fallait consolider une connaissance qu'il devait au hasard , et que cela ne pouvait pas mieux s'arranger qu'en buvant un verre du bon vin spiritueux que produit son pays natal.
Eugène rougissait comme un enfant honteux ; cependant après avoir vidé quelquesverresdeXérès que l'étranger avait fait servir, il trouva, à mesure qu'il sentait les effets de ce vin délicieux, plusde charmes à la conversation animée de l'étranger.
— Jeune homme, dit enfin l'incon nu^ après avoir , pendant quelqu
temps, fixé Eugène sans dire mot, il faut avouer qu'au premier aspect on doit s'étonner de votre extérieur. Votre figure , votre maintien sont évidemment en contradiction avec cet habit bizarre et de vieille mode , et vous devez avoir des motifs particuliers pour vous défigurer de cette manière.
Eugène rougit de nouveau, et jetant rapidement un regard sur son habit couleur de canelle , dont les paremcns étaient garnis de boutons de fil d'or, il sentit vivement le contraste qu'il devait y avoir entre lui et tous ceux qui se trouvaient dans la salle , mais surtout entre lui et l'étranger qui, habillé en noir, selon la mode nouvelle , avec du beau linge blanc et une épingle garnie d'un diamant, lui semblait l'élégance personnifiée.
L'étranger , sans attendre la réponse d'Eugène, continua ainsi: — Il est contraire à mon caractère de m'infornler de la vie intérieure des autres; cependant, vous m'inspirez tant d'intérêt, que je ne puis m'empêcher de vous avouer que je vous regarde comme un jeune savant persécuté par le malheur et par des besoins pressans. Votre figure pâle, consumée par les chagrins, me l'annonce; votre habit à la vieille mode est sans doute un présent de quelque vieil imbécille , que vous êtes obligé de porter, parce que vous n'en avez pas d'autre. Je puis et je veux vous aider; je vous regarde comme mon compatriote, et je nedemandequ'une <:hose , c'est de mettre de côté toute timidité, et d'être aussi franc envers moi que vous le seriez avec votre ami le plus intime.
Eugène rougit uue troisième fois ; et cette fois ce fut par dëpit, par colère contre la méprise que le misérable habit du vieil Hclms avait occasionée , non-seulement dans Tesprilde Télranger, mais probablement dans celui de tous les assislans. Cette colère subite, qui s'était emparée de lui, lui délia la langue et Tenhardit. Il fit connaître à Tétranger toute sa vie ; il parla delà veuve du professeur avec l'enthousiasme que lui inspirait son amour filial pour cette vieille femme, et l'assura qu'il était l'homme le plus heureux de la terre; qu'il désirait que sa position actuelle durât toute sa vie.
L'étranger avait écouté tout avec beaucoup d'attention ; il lui dit d'un ton sévère : — J'ai vécu aussi autrefois en solitaire, et beaucoup plus solitairement que vous; je croyais que la destinée n'aurait plus d'action sur
moi dans celte solitude , que d'autres auraient regardée comme désespérante. Mais les vagues de la vie commencèrent à mugir, et le tourbillon qui menaçait de m'entraîner dans l'abîme , me saisit, En navigateur audacieux., je m'élevai au - dessus d'elles, et je vogue à présent joyeux et content sur l'onde argentée; je ne crains plus le gouffre que nous cache le jeu des vagues. Ce n'est qu'à cette hauteur qu'on comprend la vie, qui demande avant tout le contentement de ses désirs naturels. Yidons donc les verres, et jouissons avec gailé du moment présent.
Eugène but sans avoir bien compris l'étranger. Les paroles de l'Espagnol retentirent à ses oreilles , comme une musique étrangère qui pénètre le cœur. 11 se sentit entraîné vers lui d'une singulière ma-
nière , sans trop savoir pourquoi.
Les nouveaux amis sortirent du café en se donnant le bras. Au moment même où ils se séparèrent dans la rue , Sévère vint à passer. En apercevant Eugène, il s'arrêta frappé d'étonnement.
— Dis-moi, je t'en prie , pour l'amour du ciel , que signifie tout cela ? tu sors du café ? tu es lié intimement avec un étranger, et tu me parais animé et échauffé comme si tu avais trop bu ?
Eugène raconta comment tout était arriré, comment la femme du professeur l'avait pressé de fréquenter le café , et enfin comment il avait fait connaissance avec l'étranger.
— Quel tact a cependant cette vieille femme Is'écria Sévère ; comme elle connaît la vie! elle voit que Toiseau commence à voler , et elle l'en-
8o CONTES NOCTURNES.
gage à s'essayer! O la rasëe vieille femme !
— Je t'en prie , répondit Eugène , ne dis rien contre ma mère , qui ne veut que mon bonheur, ma satisfaction, et à la bonté de laquelle je dois la connaissance de Fhomme que je viens de quitter.
— I/exccllent homme! dit Sévère à son ami. Quant à moi , je n'osei^is pas me trouver seul avec lui. C'est un Espagnol secrétaire du comte Angéîo Mora, qui est arrivé ici depuis peu , et qui occupe la belle maison de campagne devant la ville, appartenant autrefois au banquier Overteen qui a fait faillite. — Cependant.... il t'a raconté tout cela.
— Il ne m'est pas venu dans l'esprit de lui demander son nom et son état.
— C'est bien là mon brave Eugène, dit Sévère en riant, c'est bien là la
LE BOTANISTE. Si
manière d'agir d'un cosmopolile. 11 s'appelle Firmino Yaliès ; c'est sans doute un filou ; chaque fois que je l'ai vu, j'ai été choqué de son air sournois; d'ailleurs je l'ai déjà rencontré plusieurs fois sur un certain chemin.... — Prends garde à toi, excellent fils de mon professeur !
— Je m'aperçois hien maintenant, dit Eugène en colère , que tu ne cherches qu'à me tourmenter et à me blesser par tes critiques malignes;mais tu ne m'égareras pas : je n'écoute et je^M^nis que la voix de ma consciS^.
— Plaise au ciel que ta voix intérieure ne soit pas un oracle trompeur!
Eugène lui-même ne pouvait pas comprendre d'abord comment il avait pu découvrira l'Espagnol toute sa vie intérieure dans le premier moment où ils avaient fait connaissance
Sa CONTES NOCTURNES.
ensemble ; et s'il avait attribué à l'influence du moment la grande ëmotion qu'il avait éprouvée , à présent que l'image de l'étranger était encore présente à sa mémoire, il devait convenir que le mystère répandu sur cet homme , avait agi sur lui avec une force magique.
Un autre jour (Eugène se trouvait de nouveau au café), l'étranger lui parut l'avoir attendu avec impatience. Il dit à Eugène : — Je crois avoir eu le tort de ne pas avoir répondu à votre confiance, en ne vous entretenant pas des événemens de ma vie.
Je m'appelle Firmino Yaliès , je suis né en Espagne , et depuis quelque temps je suis attaché en qualité de secrétaire au comte Angélo Mora , que j'ai rencontré à Augsbourg, et avec lequel je suis venu dans cette ville.
— J'ai déjà appris tout cela hier d'un
de mes amis , répondit Eugène
L'Espagnol devint rouge comme du feu; mais sa figure reprit sur le champ son attitude ordinaire. Il dit ensuite d'un ton mordant :
— Je ne pourrais pas croire que des gens, dont je ne m'occupe pas, puissent me faire l'honneur de me connaître. Cependant , je doute que votre ami ait pu vous dire sur mon compte , plus que je ne vous dis moi-même. Firmino Valiès, confia alors, sans rien cacher, à son nouvel ami, qu'à peine entré dans l'adolesWnce , il fut séduit par des parens puissans; qu'il était entré dans un couvent; qu'il y avait fait des vœux contre lesquels sa conscience s'était révoltée plus tard ; que menacé du danger de languir loutesa vie dans des tourmens affreux, il n'avaitpu résister au besoin de reconquérir sa liberté,
et qu'il s'était enfui du couvent des que le sort lui en avait présenté une occasion favorable. Firmino traça ensuite avec les couleurs les plus vives le tableau de la vie de l'ordre sévère dans lequel il était entré, et dont la règle étaitl'invention extravagante du fanatisme le plus exalté; ce tableau présentait un grand contraste avec celui qu'il faisait de la vie dans le nrionde , et qui était aussi beau et aussi vairiéque pouvait lé faire un enthousiaste spirituel.
Eugène était tout hors de lui, il crut apercevoir dans ce miroir^agique un nouveau monde plein de formes brillantes; et, sans s'en douter , il désirait ardemment appartenir à ce monde. Il remarqua que l'étonnement qu'il manifestait en bien des choses, et principalement sur telle ou telle question qu'il fit involontaire-
ment, faisait sourire TEspagnol ; il en rougit, et s'aperçut que malgré son âge mûr, il était encore resté enfant.
Il ne pouvait manquer d'arriver que l'Espagnol gagnât tous les jours plus d'empire sur Eugène qui n'avait pas d'expérience. Dès que l'heure accoutumée était arrivée , Eugène courait au café, et y restait toujours de plus en plus long-tems : il craignait, quoiqu'il n'osât pas en convenir , de quitter le monde, pour s'en retourner dans sa solitude. Firmino savait très-bien étendre le petit cercle que jusqu^à présent son nouvel ami n'avait pas dépassé. Il conduisit Eugène au spectacle, aux promenades publiques; et ils terminaient ordinairement la soirée dans quelque restaurant, où des vins capiteux portaient le désordre dans les heureuses dispositions d'Eugène. Il rentrait fort tard,
se jetait sur son lit, non pour y reposer tranquillement, comme autrefois ,mais pour se livrer à des songes dont le souvenir Feiit fait trembler au milieu de sa vie paisible. Le matin , il se sentait fatigué et incapable de se livrer à l'ëtude; et ce n'est que, lorsque rhcure à laquelle il avait l'habitude de voir l'Espagnol était arrivée, que ses forces se ranimaient et le poussaient à reprendre sa vie désordonnée.
Un jour, à l'heure même où il se disposait à aller au café, il jeta un regard, selon son habitude, dans la chambre de sa femme pour prendre congé.
— Entrez, Eugène, j'ai quelque chose à vous dire ! Le ton sévère avec lequel sa femme prononça ces mots le troubla, et l'arrêta sur le seuil de la porte ; il se décida enfin
à entrer dans la chambre; mais il ne put supporter le regard de la vieille qui exprimait un chagrin profond.
Elle lui représenta alors avec calme et avec fermeté les désordres auxquels il se livrait, et chercha à lui faire comprendre que sa manière de vivre était contraire aux mœurs d'un honnête homme et le précipiterait plus lot ou plus tard dans l'abîme.
Il est possible que la vieille, en ju^ géant la vie du jeune homme d'après les mœurs sévères des temps anciens, eût dépassé la juste mesure des reproches. Aussi le sentiment de sa faute fût effacé par la mauvaise humeur qu'excita en lui la conviction de ne jamais s'être laissé entraîner à un penchant vraiment coupable.
La femme du professeur termina
enfin son sermon par ces paroles sévères :
— Mais allez où vous voulez , faites ce que vous voulez!
La pensée d'être resté enfant dans rage mûr se présenta avec plus de force à son esprit :
— Malheureux étudiant! pensa-t-iJ, resteras-tu toujours sous la verge de r école !
Et il sortit de la chambre.