‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 32 sur 47 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

G6 CONTES ÎNOCTURîqES.

L'après-dîner ressemblait à la malinëe. Eugène remployait à étudier jusqu'à six heures du soir, où la famille se réunissait de nouveau. Il donnait ensuite , pendant quelques heures, et en présence de la femme du professeur, des leçons à Marguerite sur telle ou telle science, telle ou telle langue. A huit heures on soupait, et à dix, on se retirait.

C'est ainsi qu'un jour ressemblait à l'autre; le dimanche seul faisait exception. Eugène , paré d'un habit de dimanche du professeur, d'une couleur assez bizarre et quelquefois d'une coupe plus bizarre encore, allait dans la matinée à l'église ; en faisant cet acte de dévotion, il était accompagné de sa femme et de INIarguerile; l'après-dîner, lorsque le temps le permellait, on allait se promener dans un petit village,

silné à peu de distance de la ville.

Il continuait ainsi celte vie simple et solitaire, qu'il ne desirait nullement changer, et qui paraissait remplir toute son existence. Mais une maladie de consomption peut naître dans l'intérieur de l'homme, lorsque Tesprit , méconnaissant son organisme , résiste , par une funeste direction aux conditions de la vie.

On pouvait appeler en effet maladie, la complaisance hypocondriaque en^vers lui-même, que nourrissait la manière de vivre d'Eugène , qui, diminuant toujours de plus en plus sa gaîtë naturelle, le rendait froid et ombrageux pour tout ce qui était hors du cercle étroit dans lequel il se renfermait. Comme il ne sortait jamais, excepté les dimanches , et restait toujours dans la société de sa mcre-épouse, il n'eut plus de rcla-

lions avec ses amis. Il évitait avec beaucoup de soin les visites ; la présence même de Sévère , son vieil et fidèle ami, l'inquiétait tellement, que celui-ci aussi ne retourna plus le voir.

— Tu es venu au point de n'être plus rien pour nous; tu es, et tu dois être mort pour nous! Le réveil surtout te le prouvera.

C'est ain.i que parla Sévère, en visitant pour la dernière fois l'ami qu'il venait de perdre, et qui ne songea pas même à réfléchir sur le sens des paroles de Sévère.

Les traces de cette maladie d'esprit ne tardèrent pas à se montrer sur le visage pale d'Eugène. Tout le feu de la jeunesse, qui brillait dans ses yeux , était éteint ; il parlait comme un asthmatique, avec peine'; et quand on le voyait revêtu de

rhabit du défunt professeur, on aurait cru que le vieillard voulait l'en dépouiller et reprendre sa place. Sa femme s'informait en vain s'il n'était pas malade et s'il avait besoin d'un médecin; il ne cessait de l'assurer qu'il ne s'étaitjamais mieux porté.

Eugène était un jour assis dans le pavillon du jardin , lorsque la femme du professeur entra , prit place visà-vis de lui et le regarda en silence. Eugène, absorbé dans un livre, parut à peine la remarquer.

— Eugène , dit-elle , je ne l'aurais pas cru ; je n'ai pas voulu cela , je ne m'en serais pas doutée.

Effrayé du ton sévère avec lequel elle prononça ces paroles , Eugène se leva en sursaut.

— Eugène, continua-t-elle, d'un accent plus doux , Eugène , vous

VOUS retirez tout à fait du monde c'est votre manière de vivre qui trouble votre jeunesse ! Vous pensez que je ne dois pas blâmer le genre de vie que vous menez; et que je dois approuver que vous vous enfermiez dans la maison pour ne vivre que pour la science et pour moi; mais, vous vous trompez. Loin de moi la pensée d'exiger que vous sacrifiez vos plus belles années à une alliance que vous méconnaissez en lui faisant ce sacrifice. Non, Eugène, allez, fréquentez le monde qui ne peut jamais être dangereux par un cœur aussi religieux que le vôlre.

Eugène l'assura qu'il avait une très-grande aversion pour tout ce qui était hors du petit cercle de sa demeure ; qu'il sentait qu'il était trop timide pour fréquenter le monde , et qu'enfin il ne savait pas en dernière

LE BOTANISTE. '] i

analyse, comment il devait s'y prendre pour sortir de sa solitude.

La bonne dame lui dit avec beaucoup de douceur, que le professeur Helms avait aussi aimé une vie retirée , entièrement vouée à Fétude ; niais que cependant, il fréquentait souvent, et dans ses jeunes années presque tous les Jours , un café où des savans, des écrivains et surtout des étrangers avaient coutume de se réunir. C'est ainsi qu'il a toujours conso^des relations avec le monde, et c(Wl a souvent recueilli des données précieuses sur la science qu'il professait. Vous devez en faire tout autant , mon cher Eugène.

Si la femme du professeur n'eût pas insisté , Eugène ne se serait probablement pas décidé à sortir de sa cellule.

Le café, dont parlait la femme du

professeur, était réellement un lieu de réunion pour les écrivains , et outre cela , les étrangers avaient coutume de le fréquenter; de manière que les salons étaient remplis de monde tous les soirs.

On concevra facilement la contrainte du jeune solitaire, lorsqu'il se trouva pour la première fois dans ce tourbillon. Il se sentit cependant un peu plus à Taise» lorsqu'il s'aperçut qu'on ne faisait pas attention à lui.

S'enhardissant de plus en ^^us, il osa commander quelques rafrUchissemens, pénétra dans le salon des fumeurs, prit une place dans un coin et fuma sa pipe , en écoutant la conversation. C'est alors seulement qu'il prit une certaine contenance; et, animé par le mouvement qui régnait autour de lui , il redevint peu à peu gai et content, et faisait voltiger

devant lui des nuages de fumée.

Un homme, dont l'extérieur et le vêtement annonçaient un étranger, prit place tout à côté de lui. Cet homme était à la fleur de Tàge, de moyenne taille, bien tourné; ses mouvemens étaient vifs et souples, et sa figure très-expressive. — 11 avait de la peine à se faire comprendre du garçon qu'il avait appelé ; plus il faisait d'efforts pour parler un langage intelligible , plus était bizarre l'allemand qu'il baragouinait. Enfin, il s'écria en espagnol. — Que cet homme est stupide! Eugène comprenait parfaitement l'espagnol, et le parlait assezbien;mettantdecôtésa timidité ordinaire, il s'approcha de l'étranger, et s'offrit pour être son interprète. L'inconnu lui lança un regard perçant ; il l'assura , avec

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