XV
gS CONTES NOCTURNES.
mais homme n'a ri; enfin, après avoir regardé encore une fois ma bonne protectrice , il sortit précipitamment du jardin,
— Mais dans tout cela , dit Eugène , je ne vois rien qui puisse t'affliger si profondément.
— O seigneur! s'écria Marguerite, ô Dieu du ciel ! combien de fois ma mère ne m'a-t-elle pas dit que des diables , déguisés sous la forme humaine , parcouraient la terre , semant l'ivraie au milieu du bon grain , et tendant toutes sortes de pièges aux bons! O Dieu miséricordieux!
— L'étranger? demanda Eugène.
— C'était le diable , qui...
•^ Marguerite resta court. Eugène se douta aussitôt que l'étranger, qui avait surpris Marguerite au jardin , ne pouvait être que l'Espagnol Fir-
mino Valiès, il comprit très - bien ce que Marguerite voulait dire.
Sans s'arrêter long-tems à cet événement, il interrogea timidement Marguerite, et lui demanda si elle ne trouvait pas qu'il avait changé de conduite depuis quelque temps?
A ces mots, Marguerite lui dit tout ce qu'elle avait sur le cœur. Elle représenta au jeune homme qu'il était actuellement toujours triste et taciturne à la maison; qu'elle n'osait plus lui parler; qu'il ne daignait plus lui donner des leçons pendant la soi^-ée; qu'il la privait ainsi de ce qu'elle aimait tant , et de ce qui faisait son unique bonheur , qu'il ne trouvait plus de plaisir à ses belles fleurs et à ses arbustes; qu'il n'avait pas même jeté un regard sur les balsamines qui fleurissaient si bien , et qu'elle avait élevées avec tant de soin, et qu'en gé-
lOO CONTES NOCTURNES.
nérai, il n'était plus le cher et bon..:
Un torrent de larmes étouffa la voix de Marguerite.
— Sois tranquille , ma chère enfant; chasse ces pensées insensées qui viennent t'assaillir. En prononçant ces mots, Eugène jeta ses regards sur Marguerite qui venait de se lever du banc sur lequel elle était assise; et , comme si un nuage qui l'avait jusque là aveuglé, se fût dissipé tout à coup, il s'aperçut seulement que ce n'était pas ufi enfant qui était devantlui, mais bieiktine jeune fille de seize ans , ornée de toutes les grâces de son âge.
Cette surprise extraordinaire ne luipermitpasde continuer; mais revenant un peu à lui, il dit avec douceur : — Sois tranquille, mabonne Marguerite, tout peut encore changer; il sortit du jardin et entra dans la maison.
La douleur de Marguerite et son
aversion pour l'étranger avaient touché singulièrement le cœur du jeune homme , et augmenté la rancune (ju'il avait contre la veuve du professeur, à laquelle il attribuait, dans son délire , les peines et la douleur de Marguerite.
Etant entré dans la chambre de sa femme , celle-ci voulut lui adresser la parole ; mais il Tinterrompit en lui reprochant amèrement d'avoir tourmenté la jeune tille des rêveries les plus absurdes , et d'avoir porté un jugement aussi défavorable de son ami Firmino Yaliès qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne connaîtrait jamais, car l'aune d'une vieille femme de professeur ne pouvait pas mesurer des personnages de celte trempe.
— On en est donc là! s'écria la femme du professeur d'un ton dou-
loureux, en levant les yeux et les mains vers le ciel.
— Je ne sais, dit Eugène avec dépit , je ne sais ce que vous voulez dire par là; mais je ne suis pas encore venu au point d'avoir fait un pacte avec le diable!
— Oui, s'ëcria la vieille dame, en haussant la voix, oui, Eugène, vous êtes déjà pris dans les lacets du diable! Le malin esprit a déjà de Tempire sur vous ; il étend déjà ses griffes pour vous entraîner à la perte éternelle! — Eugène, quittez le diable et ses œuvres, c'est votre mère qui vous en supplie et vous en conjure !
Eugène, irrité, interrompit la vieille, en s'écriant :
— Dois-je être enterré au milieu de ces murs solitaires! dois-je sacrifier mes plus belles années? Les plai-
LE BOTANISTE. lo3
sirs innocens que le inonde me piësente , sont-ils donc les œuvres du diable !
— Non , reprit la bonne vieille , en tombant de fatigue sur un siège ; non, non , mais !...
— A ces mots, Marguerite entra et demanda si la femme du professeur et Eugène ne voulaient pas souper.
Ils se mirent à table ; un silence morne régna pendant le repas, et les mauvaises dispositions dans lesquelles on se trouvait de part et d'autre, firent cesser la conversation.
Le lendemain matin, Eugène reçut un billet de Firmino Valiès, ainsi conçu :
« Vous étiez hier à la grille de no- » tre jardin. Pourquoi n'etes-vous pas » entré. On vous a aperçu trop tard ,
Io4 CONTES NOCTURNES.
» pour vous inviter. N'est-ce pas que » vous avez vu là un petit ëden pour » un botaniste? Aujourd'hui, vers le » soir, je vous attends à la même » grille.
» Votre ami dévoué,
» FlRMINO Yaliès. »
Ce billet , à ce que disait Marguerite , avait été apporté par un homme horrible , tout noir, et qui était probablement le domestique maure du comte.
Eugène se sentit dans un ravissement difficile à décrire, en pensant qu'il allait entrer dans ce paradis plein de charmes. Il croyait entendre les sons célestes qui sortaient des bosquets ; et son cœur battait de désir. Son esprit occupé de pensées agréables, avait oublié la mauvaise humeur de la vieille.
LE BOTANISTE. Io5
Il raconla à table ce qui lui clait arnvë;qu'ilavaitvu la maison de campagne du banquier Overteen ; que le comte Angelo MoraToccupail actuellement; et que ce dernierravait transformé en un véritable jardin botanique magique.
— Mon ami Firmino Valiès, ditil, a la bonté de m'y conduire aujourd'hui , et je verrai de mes propres yeux les plantes que je ne connais que par les livres. Il parla ensuite avec beaucoup de détails des arbres et des arbustes que l'on avait fait venir des contrées les plus éloignées et les plus varices ; il dit les noms de ces plantes, et exprima son étonncment de ce qu'elles pouvaient se passer du climat qui les avait vu naître, et qu'on put les élever dans ce pays. De là il en vint à parler des arbrisseaux, des fleurs, et assura que tout, dans
lo6 CONTES NOCTURNES.
ce Jardin , avait un aspect étranger et extraordinaire; qu'il n'avait jamais vu un aussi beau datura fastuosa que celui qui était en fleurs danscette enceinte.
— Le comte doit avoir à sa disposition des moyens magiques très-puistans , car sans cela on ne pourrait comprendre que tout a été mis en un tel état depuis le court espace de temps qu'il occupe cette campagne.
11 parla ensuite des sons célestes, de la voix de femme qui se faisait entendre dans les bosquets, et du bonheur qu'il éprouvait à les écouter.
Eugène ne s'apercevait' pas dans son enthousiasme qu'il parlait seul , et que sa femme et Marguerite gardaient un profond silence, et étaient absorbées en elles-mêmes.
Le repas terminé , la femme du
professeur dit d'un ton sévère, quoique calme, en se levant de son siège :
— Mon fils, vous vous trouvez dans une'tat alarmant! Vous êtes hors de vous-même. Le jardin, dont vous parlez avec tant d'enthousiasme, ei dont les beautés sont, selon vous, ]es effets de la puissance mystérieuse du comte inconnu, avaitdéjà le même aspect depuis bien des années; sa forme extraordinaire, [et si vous voulez même, sa forme mystérieuse est l'ouvrage d'un jardinier étranger , trèsingénieux , qui était au service du banquier Overteen. J'y suisallée deux fois avec feu mon mari , qui pensait (jue tout y était trop artificiel , ek était affligé de voir qu'on avait ainsi forcé la nature, en mêlant d'une manière aussi absurde, les plantes exotiques aux plantes indigènes.
ïo8 CONTES NOCTURNES.
Eugène comptait les minutes; enfin , le soleil commençant à disparaî* tre de l'horizon, luiindiquaqu'il était temps d'aller au rendez-vous.
— La porte de la perdition est ouverte , et le serviteur est prêt à recevoir le sacrifice! dit la femme du professeur avec l'accent de la douleur et de la colère ; Eugène au contraire , l'assura qu'il espérait revenir sain et sauf du lieu de la perdition.
— L'homme qui a apporté le billet de l'étranger, est noir , et a un extérieur horrible , dit Marguerite.
— Soit , reprit Eugène en souriant, soit; que ce soit Lucifer luimême , ou du moins son premier valet de chambre ! Marguerite, Marguerite , tu crains encore les ramoneurs, enfant! — Elle rougit et baissa les yeux; Eugène s'éloigna pronip^ tement.
Plein d'admiralion pour la pompe et la magnificence qu'il voyait dans le jardin du comte Angëlo Mora , Eugène se crut transporté dans un autre monde,
— N'est-ce pas , dit Firmino Yaliès, n'est-ce pas mon ami, qu'il y a encore des trésors que tu ne connaissais pas. Ce jardin a une toute autre mine que celui de ton professeur?
Il faut observer en passant que l'amilié devenue intime entre les nouveaux amis, les avait engagés à se tutoyer.
— Oh ! ne parle pas , répondit Eugène, ne parle pas, je t'en prie, de ce misérable jardinet, où, semblable à une plante malade , je menais une vie pénible et privée de toute jouissance. O quelle pompe ! quelle magnificence ! Quelles fleurs ! quelles
plantes ! Oh ! si je pouvais rester ici , demeurer au milieu de ce paradis!
Firmino lui apprit que s'il voulait avoir une entrevue avec le comte Angëlo Mora, que lui, Firmino, la lui ménagerait; qu'il pouvait facilement réaliser son désir ^ pourvu qu'il fût possible à Eugène de se séparer de sa vieille femme , au moins pendant le temps que le comte séjournerait dans ce pays.
— Cependant , continua Firmino d'un ton moqueur , cependant cela n'est pas possible. Comment un jeune marié comme toi , mon ami , qui est encore dans la lune de miel, pourrait-il se priver d'un moment de bonheur. — J'ai vu aujourd'hui ta femme. En vérité , pour son âge , c'est un petit tendron , gai et rusé.
— Il est étonnant que le flambeau de l'amour puisse brûler aussi long-
LE BOTANISTE. ÎII
temps dans le cœur de certaines femmes. — Dis-moi un peu , ce que tu éprouves en embrassant ta Sara', ta Ninon ? — Tu sais, que nous autres Espagnols, nous avons une imagination brûlante , et voilà pourquoi je ne puis penser à ton bonheur, sans m'enflammerî Tu n'es cependant pas jaloux ?
La flèche mortelle du sarcasme avait atteintle cœur du jeune homme.
Les avertissemens de Sévère se présentèrent à sa mémoire ; et il sentit que, s'il se permettait de parler de ses rapports avec la femme du professeur, il exciterait encore davantage la verve sardonique de l'Espagnol.
Cependant la folle illusion qui lui avait fait sacrifier sa vie à la fleur de l'âge, se présenta de nouveau et avec force à son esprit. Il garda le silence; mais la rougeur brûlante de son visage
décela à l'Espagnol que ses paroles avaient produit leur effet.
— Cet endroit est très-beau , trèsravissant, continua Firmino Yaliès sans attendre la réponse de son ami; cet endroit est très-beau, il est vrai; mais, tu as tort de regarder ton jardin comme un désert.
J'y ai trouvé quelque chose bien supérieur à tous les arbres, à toutes les plantes et à toutes les fleurs du monde. — Tu vois bien que je veux parler de cette jeune fille , belle comme un ange , qui demeure dans la même maison que toi. — Quel âge a la petite?
-r- Je crois qu'elle a seize ans , dit Eugène en balbutiant.
— Seize ans ! répéta Firmino , seize ans ! le plus bel âge de la vie ! En vérité , lorsque je vis cette jeune fille , je m'expliquai bien des choses,
LE BOTANISTE. Il3
mon cher Eugène ! Yotre petit ménage est charmant , tout est bien et parfait ; la bonne vieille est contente , tant que le petit mari est de bonne humeur. Mais seize ans ! et la jeune fille , peut-elle être encore innocente .^^
Cette demande insolente fit bouillonner le sang dans les veines d'Eugène.
— Ta demande , dit Eugène irrité, ta demande est une méchanceté atroce ; c'est une insulte qui n'atteindra jamais rame pure de la jeunefille.
— Eh bien , dit Firmino en jetant un regard sombre sur Eugène , ch bien, ne te fâche pas, mon jeune ami ! le miroir le plus pur réfléchit le mieux toutes les images, et ces images — Mais, je m'aperçois que tu
n'aimes pas qu'on te parle de la petite, et je me tais.