XVI
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La mauvaise humeur que ressentait Eugène et qui Pavait troublé , se peignait sur sa figure. Firmino lui devenait odieux , et sa mémoire lui rappelait sans cesse à la pensée que la bonne Marguerite pouvait avoir raison , en disant que ce Firmino lui avait fait l'effet d'un être satanique.
Dans ce moment, une douce mélodie se fit entendre dans le bosquet, et cette voix qui avait excité la veille le plus doux ravissement dans le cœur du jeune homme , retentit tout à coup dans le lointain.
— Ciel! s'écria-t-il en restant immobile.
— Qu'avez-vous? dit Firmino ; mais Eugène ne lui répondit pas; il écoulait ce chant délicieux avec un ravissement et un plaisir inexprimables.
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Firmino le regardait avec des yeux qui semblaient vouloir pénétrer ce qui se passait dans son âme.
La mélodie ayant cessé de se faire entendre , Eugène poussa un profond soupir ; et, comme s'il venait de reprendre la force de surmonter la douce mélancolie qui agitait ses sens , ses yeux se baignèrent de larmes.
— Il paraît, dit Firmino en souriant , il paraît que le chant fait beaucoup d'effet sur toi !
— D'où viennent , s'écria Eugène hors de lui-même , d'où viennent ces sons célestes? — Aucun mortel ne peut en moduler de semblables.
— Cependant, tu te trompes, reprit Firmino. — C'est la comtesse Gabriela, la fille de mon patron, qui chante des romances espagnoles,
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et qui se promène dans les allées du jardin, en s'acconipagnant delà guitare.
La comtesse Gabriela , la guitare à la main , sortit inopinément d^un bosquet touffu , et se trouva tout à coup devant Eugène.
Gabriela était belle. Sa taille svoUe , l'expression de ses grands yeux noirs , la grâce qui ornait tout son être , le timbre argentin de sa voix sonore, tout, en un mot , indiquait qu'elle avait reçu le jour sous le ciel pur des régions méridionales.
S'il faut ajouter à cette expression l'art mystérieux avec lequel une femme coquette sait choisir et arranger sa parure , la comtesse Gabriela était sous ce rapport la déesse de l'amour même ; son apparition
subite frappa comme un éclair le pauvre Eugène déjà Irès-animé par le chant.
Firmino présenta le jeune homme à la comtesse comme un de ses meilleurs amis ; il ajouta qu'il parlait très-bien l'espagnol ; qu'il était excellent botaniste et qu'il trouvait un véritable plaisir à visiter le jardin.
Eugène bégaya quelques paroles inintelligibles, pendant que la comtesse etFirmino échangeaient des regards très-significatifs. Gabriela fixa Eugène qui était comme anéanti.
Alors , la comtesse donna sa guitare à Firmino, et prit le bras du jeune homme. Elle lui dit qu'elle connaissait aussi un peu la botanique, qu'elle désirait beaucoup avoir des renseignemens sur différentes plantes, et qu'elle le priait de parcou-
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rir encore une fois le jardin avec elle.
Agité d'une douce crainte, Eugène se laissa conduire par la comtesse ; mais , son cœur battit plus librement, et ses sens se calmèrent lorsque la comtesse lui fit quelques questions sur diverses plantes rares , et qu'il pût montrer ses connaissances en botanique , sa science chérie. Il sentait la douce haleine de la comtesse parcourir ses* joues; la chaleur électrique qui pénétrait son cœur , remplissait son âme d'un bonheur indicible ; il ne se reconnaissait plus lui-même.
La nuit commençait à répandre de plus en plus son voile sur les bosquets et les fleurs. Firmino avertit qu'il était temps d'aller rejoindre le comte dans ses appartemens. Eugène , tout hors de lui ^ pressa la
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main de la comlcsse sur ses lèvres, et s'éloigna comme porté par les zéphirs, éprouvant un bonheur qu'il n'avait pas encore connu.