‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 47 sur 47 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

trée au milieu des effrayans replis d'un affreux mystère qui faillit alors vous enlacer ; avez-vous oublié les émotions que vous occasiona Thorrible destinée qui s'acharnait sur moi ? Oui, je suis cette malheureuse Amélie, comtesse de Moor :

mais c'est un infâme mensonge de dire que mon Charles m'a tuée. Il n'en fit que semblant pour satisfaire sa troupe. Ce n'était qu'un glaive de théâtre qu'il appuya sur mon sein.

La comtesse prononça ces dernières paroles avec vivacité et presqu'en riant , puis elle continua d'un ton plus sérieux :

— Schweizer etKosinski, ces deux nobles amis,m'ont sauvée, Yous voyez, monsieur, que je vis, et il n'y a point de vie sans espérance. L'empereur fera grâce au comte Charles Moor ; il

n'ose le faire avant que le comte Franz soit mort. Mais celui-ci a trois vies : il est déjà mort deux fois ; moimême , (et, en disant ces mots, la comtesse baissa la voix ) moi-même je l'ai une fois tué de ma propre main.

Maintenant il en est à sa troisième vie, celle-ci une fois terminée violemment, comme cela arrivera bientôt, tout ira bien. Charles reviendra , il recevra l'héritage dont on l'a dépouillé , et ma vie ne sera plus tourmentée.

Lorsque mon oncle mourut , je lui touchai Tœil gauche de cette main qui a tué son iils ; cet œil demeura ouvert , et jamais on ne put parvenir à le fermer ; il me regarde encore

souvent avec cet œil gauche La

comtesse tomba dans une profonde méditation; puis tout à coup, le feu

de l'aliénation brilla dans ses regards, et elle s'ëcria :

— Me trouvez-vous jolie ? Pouvezvous m'aimer? Oh ! je recompenserai richement votre amour. Enlevezmoi à l'objet de ma haine. Sauvezmoi , ô sauvez-moi !

La comtesse voulut se jeter entre mes bras , mais l'hôte se précipitant sur elle la retint , en lui disant :

— Nobl e comtesse, noble comtesse î le voici, il est temps ;.... il faut partir^

— Tu as raison , bon Daniel , répondit-^elle, tu as bien raison, allons, partons; et, sortant de la salle, elle rentra dans sa chambre.

Je tremblais comme saisi d'un accès de fièvre, des paroles entrecoupées s'échappaient de mes lèvres. — Vous êtes effrayé , monsieur, me dit l'hôte en riant , mais vous n'avez absolument rien à craindre. Quand

eile crie ainsi: Sauvez-moi! sauvezmoi ! mes paroles suffisent pour arrêter sa colère ; elle court empaqueter ses bijoux, puis bouleverse toute sa chambre, jusqu'à ce qu'elle tombe dans un profond 'lommeil dont elle se réveille tranquille et calme. —

En rentrant chez moi , j'ai trouvé ta lettre!....

O Hartmann! mon tendre ami, nous nous trouvions au milieu des brigands de Schiller , disais-tu jadis, et cette pensée que nous oubliâmes bientôt comme une folie , mit en mouvement l'effroyable catastrophe qui détruisit pour jamais mon bien- <?tre , et m'ébranla jusque dans mes forces les plus intimes.

Adieu.

Lorsque Hartmann revit son ami à Berlin , il le trouva , à la vëritë , rétabli du malaise physique qui menaçait sa santé ; mais encore maintenant , lorsque le soir réunit les deux amis auprès d'un feu bienfaisant , ils ne peuvent penser sans frémir à cette sanglante tragédie , dont le premier acte se passa devant eux en Bohême.

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