‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 46 sur 47 · WILLIBALD A HARTMANN · texte numérisé non relu

WILLIBALD A HARTMANN

Tœplitz, le.

Je ne puis , je n'ose te dire quelle impression a produit sur moi la lecture de ta lettre. Ta rencontre avec cet ecclésiastique dans uti pays étranger et lointain, a vraiment quelque chose de mystérieux ; mais la mienne Test peut-être encore bien plus !

Je vais tout t'apprendre en peu de mots.

Hier matin, de bonne heure, je fis...... — Mais pourquoi à Tœplitz ?

me diras-tu?.... — Ma foi, c'est ma

maladie habituelle, ma fatale humeur noire, mon hypocondrie, comme l'appelle le médecin, nom que je hais et qui ne saurait s'appliquer à ce qui me tourmente , ce sont toutes ces causes qui m'y ont amené, Ainsi donc , hier

matin, me sentant plus fort et plus dispos qu'à Tordinaire , j'entrepris une course plus longue que de coutume. J'étais sur une montagne assez sauvage et pittoresque , lorsqu'une jeune femme de la plus grande beauté parut à quelques pas devant moi. Elle portait des vêtemens de soie noire , à l'ancienne mode allemande , et de riches garnitures en dentelles.

L'apparition d'une dame seule et richement vêtue dans cette sauvage retraite, avait quelque chose d'étrange. Je pensai qu'il était peut-être convenable de l'aborder, et je me hâtai de m'avancer. J'étais déjà près de l'atteindre lorsqu'elle se retourna. Je m'arrêtai comme effrayé , elle s'enfuit en poussant de grands cris dans le taillis, et en un instant elle disparut à mes yeux. Ce ne fut pas ce visage blême sur lequel les traces de 4'âge

laissaient encore voiries restes d'une grande beauté qui me fit frémir , ce fut seulement le regard de feu que lançaient ses yeux noirs. Je pensai qu'il n'était pas prudent de suivre cette étrangère , et cela pour une double raison. D'abord, je fus tenté de la prendre pour une folle , puis d'ailleurs je craignais de me perdre , et il me fallait encore du temps pour retrouver mon chemin. Lorsque je racontai mon aventure à la table d'hôte, mon voisin qui déjà depuis plusieurs années visitait chaque été Tœplilz, me dit que cette femme était en effet une folle bien connue dans la ville.

Quelques années auparavant , une jeune personne se faisait voir dans les environs de Tœplitz, tantôt couverte d'habits grossiers, tantôt vêtue avec luxe , parée de bijoux assez pré-

cieux , puis clic disparaissait bieiilôt dans les montagnes.

Le peuple superstitieux la prit pour une femme sauvage , pour une sorcière , et pria un prêtre de Tœplitz de chasser le mauvais esprit dont on la croyait possédée.

Le prêtre promit de le faire, mais il se proposait un autre but. Bientôt il eut Toccasîon de la rencontrer dans la solitude où elle se montrait le plus souvent. Le prêtre, qui était un homme très- raisonnable, d'un coup-d'œil fort exercé, remarqua bientôt à ses discours qu'elle était folle. Il réussit à gagner sa coniiance , et quelque peu de suite qu'elle mit dans tout ce qu'elle lui apprit de sa position dans le monde, de sa vie et de ses relations , il parvint cependant à obtenir d'elle quelques renseigricmens. Elle promit de revenir le

trouver à cette même place , et tint parole. Enfin , après plusieurs entrevues semblables, elle consentit à le suivre à Tœplitz où il la plaça dans une maison recommandable.

Le prêtre avait jugé , d'après ses discours, qu'elle appartenait à une famille distinguée, et il ne s'était pas trompé , car le jeune comte Bogislas de F. , étant venu passer quelque temps à Tœplitz , déclara , après l'avoir entretenue , qu'elle était parente de sa famille , et que comme elle se trouvait très-heureuse dans sa demeure actuelle , il lui assignait une pension pour y demeurer.

Mon voisin termina son récit en m'engageant à aller voir cette folle qui, disait- il, était très -douce et agréable.

J'y suis allé aujourd'hui même , après midi.

Les gens de la maison paraissaient être instruits d'avance de ma visite :

ils me dirent que la comtesse allait revenir de sa promenade. En effet entra bientôt cette dame dans le même costume qu'elle portait lorsqu'elle m'apparut sur la montagne.

Elle me salua avec une aisance parfaite , me pria de m'asseoir comme si ma visite lui plaisait , et sans laisser voir la moindre trace d'aliénation mentale, elle me parla de choses indifférentes jusqu'au moment où, malgré moi, et je ne sais comment, je cherchai à obtenir d'elle des renseignemens de sa famille.

Elle fixa son regard sur moi , et me dit d'un ton qui annonçait la plus grande confiance :

— Comment, monsieur, ne me comiaissez-vous pas ? Ne vous souvient-il pas de m'avoJr déjà rcncon-

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