SEPT AVENTURES
CONTES
PR£MXEB.i: AVENTURE.
Le lecteur appreud de la vie de Pérégrinus Tyss , autant qu'il lui importe de savoir — Les présens de Noël chez !e relieur de la rue Kalbach. — Les deux Alines.
IXTROnUCTION.
Il était une fois. — Quel auteur oserait aujourd'hui commencer de la sorte une histoire? — Usé! ennuyeux! Ainsi s'écrierait le bénévole ou plutôt le ma-
lévole lecteur qui veut être transporté tout d'abord, médias in res^ ainsi que le recommande sagement le vieux poète romain. Ce serait le jeter dans la disposition où l'on se trouve, lorsqu'un visiteur bavard vient s'asseoir carrément près de vous, et étend ses bras pour commencer un sermon sans fin; et il refermerait avec humeur le livre à peine ouvert. Le conteur de la présente histoire merveilleuse pense, il est vrai, que ce début lui conviendrait parfaitement, attendu qu'il a toujours été préféré par les vieilles femmes et parles nourrices, personnages fort experts dans le genre merveilleux ; mais comme il tient , par-dessus tout à plaire à son lecteur, il dira simplement et sans autre préambule, que jamais le cœur n'avait plus fortement battu à Pénâgrinus Tyss, héros de ce livre, que dans la soirée de Noël à laquelle commence le récit de ses aventures.
Pérégrinus se trouvait dans un cabinet obscur, près de la chambre d'apparat où l'on avait coutume de placer, pour lui , ce jour là , selon le vieil usage allemand , la crèche du Christ et des présens. * Il allait et venait avec impatience, écoutait quelques momens à la porte , s'arrêtait dans un coin , les yeux fermés, et tressaillait de joie, lorsqu'en rouvrant les paupières, il apercevait les brillantes clartés des bougies qui pénétraient à travers les fentes de la porte et tremblotaient ça et la, sur la muraille.
Enfin , le bruit d'une clochette se fit entendre, la porte s'ouvrit, et Pérégrinus se précipita dans les flots lumineux, que formaient les mille bougies de l'arbre de Noël. Il s'arrêta tout ébloui devant la table, sur laquelle
Ces présens , destinés aux enfaus , sont suspendus à un arbre chargé de bougies allumées.
étaient rangés, en bel ordre, les jolis présens, et un soupir distinct s'échappa de sa poitrine. Jamais arbre de Noél n'avait porté de si beaux fruits ; car des sucreries de toute espèce , sous toutes les formes, des noix dorées, des pommes d'or, pendaient à ses branches courbées sous ce doux fardeau. Il serait impossible de décrire la multitude des armées de plomb, des meutes de bois et des livres d'images, répandus sur la table.
— Oh mes chers parens! — Oh ma bonne Aline! s'écria Pérégrinus, dans l'excès de son ravissement.
— Eh ! bien , mon cher Pérégrinus , répondit Aline. Tout cela est-il bien arrangé? Réjouis-toi de tout ton cœur, mon enfant. Viens voir tout cela déplus près; viens essayer ce beau cheval.
— Un magnifique animal, dit Pérégrinus, les yeux baignés de larmes de
joie en contemplant le cheval de bois, un magnifique animal, véritable race arabe !
Il monta aussitôtle noble et fier coursier; mais bien que Pérégrinus fût bon cavalier, il gouverna sans cloute inhabilement sa monture, car il ne tarda pas à tomber à la renverse sur le parquet; avant qu'Aline, mortellement effrayée , fût accourue à son secours , il se remit en selle, et réduisit sa monture à l'obéissance. Pérégrinus quitta enfin l'étrier, et Aline ramena à l'écurie le cheval bien dompté.
Après cette fougueuse cavalcade qui avait occasioné un grand bruit dans la maison , Pérégrinus prit place près de la table , et se mit à contempler plus tranquillement tous les présens.
Il consomma avec satisfaction quelques pains d'épices, feuilleta tous les livres d'images, fit manœuvrer tous les sol-
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dats, et se livra sans réserve à tous les plaisirs que lui faisait éprouver la possession de jouets si brillans. Il remarqua seulement , avec chagrin , qu'au milieu de la meute et des renards d'une belle chasse de Nuremberg, il manquait le cerf et le sanglier; et personne ne savait mieux que Pérégrinus qu'ils devaient s'y trouver, puisqu'il avait acheté lui-même tous ses jouets.
Mais il devient urgent de préserver le lecteur, d'un fâcheux mal-entendu dans lequel il pourrait facilement tomber, si l'auteur continuait son récit sans l'instruire de ce qu'il ignore encore.
Ceux-là se tromperaient fort^ qui penseraient que Pérégrinus Tyss est un enfant à qui sa mère ou l'être féminin qui veille sur lui , sous le nom romantique d'Aline , a réservé une
joyeuse soirée de JSoël. Rien moins que cela!
M. Pérégrinus Tyss avait atteint à sa trente-sixième année; il avait dépassé les plus belles années de la vie. Six ans auparavant, on disait de lui qu'il était un fort joli homme; depuis, on le nommait, avec raison, un homme de bonne mine; mais, autrefois comme à cette époque, tout le monde s'accordait pour le blâmer de vivre dans ia retraite, de ne pas connaître la vie, et l'on disait qu'il souffrait d'une maladie mentale. Les parens dont les filles étaient à marier, disaient que l'honnête Tyss n'avait rien de mieux à faire pour se guérir, que de prendre femme ; qu'il pouvait choisir et qu'il n'avait pas de refus à craindre.
L'opinion des parens n'était pas sans justesse, du moins relativement au dernier point, car outre sa bonne
mine, M. Pérégrinus Tyss possédait une belle fortune que lui avait laissée son père, M. Balthasar Tyss, riche négociant. Mais M. Pérégrinus Tyss ne semblait nullement disposé à se marier; car, il était en général fort timide et misanthrope, et il témoignait particulièrement une idiosyncrasie singulière contre le sexe féminin.
Le voisinage d'une femme faisait découler des gouttes de sueur de son front, et lorsqu'une jeune et jolie fille lui adressait directement la parole, il tombait dans un état d'anxiété qui lui liait la langue, et qui faisait subir à tous ses membres un tremblement nerveux. C'est sans doute par ce motif qu'il avait choisi une gouvernante d'une laideur si parfaite , qu'elle passait dans le quartier pour une curiosité d'histoire naturelle. Ses cheveux noirs et gris se mariaient fort bien avec ses
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yeux rouges et éraillés, ses lèvres pâles et violettes, rehaussaient agréablement son nez épais et cuivré, et la réunion de ces attraits lui donnait si bien l'apparence d'une sorcière du Blocksberg, que deux siècles plutôt elle eût difficilement échappé au bûcher, tandis qu'en celui-ci, elle passait aux yeux de M.Tyss et de beaucoup d'autres gens, pour une fort bonne personne. Elle l'était en effet; et, en cette qualité, on lui pardonnait d'avoir trop souvent recours à une bouteille d'eau spiritueuse et à sa grande boîte noire, remplie de tabac d'Offenbach. Le lecteur a déjà remarqué que cette aimable personne, était la même Aline qui avait préparé les présens de Noël. Le ciel sait comment on en vint à lui donner le nom de la reine de Golconde.
Beaucoup de gens aussi tenaient M. Pérégrinus Tysspour fou; mais ces
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gens-là appartenaient surtout à cette classe d'hommes qui sont fermement convaincus que sur la grande route delà vie, il faut uniquement se laisser guider par la prudence et la raison; et ils aimeraient mieux se faire mettre devant les yeux des visières comme aux chevaux ombrageux , que de se laisser attirer par les buissons fleuris, par les sites rians qui s'offrent de chaque côté de la route. Au' reste, il est vrai que M. Pérégrinus était sujet à de certaines bizarreries que les gens ne comprenaient guère.
Il a déjà été dit que le père de M. Pérégrinus Tyss , était un très-riche marchand; sil'on ajoute qu'il possédait une belle maison sur le Rosmarkt, * et que ce fut dans une chambre de cette maison que Pérégrinus reçut ses présens de Noël , on ne saurait douter que le
* Le marché aux chevaux.
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Heu, où se passèrent les aventures que je vais raconter, n'est autre qu^a célèbre et belle ville de Francfort-sur-le-Mein.
Des parens de M. Pérégrinus, il n'est rien de remarquable à dire, sinon qu'ils étaient gens paisibles et droits, dont tout le monde louait le caractère. L'union de M. Tyss avait été long-temps sans fruit, lorsqu'enfin , près de ving-cinq ans après son mariage, sa femme mit au monde un beau garçon qui était notre sire Pérégrinus Tyss , en personne.
On se figure la joie de ses parens. Les habitans de Francfort parlent encore des belles fêtes que le vieux Tyss donna pour le baptême, et du noble et séculaire vin duRhin qui y fut sablé, comme s'il eût été question du couronnement d'un empereur. Mais ce qui fit surtout honneur à M. Tyss, ce fut d'avoir invité deux personnes qui lui avaient causé
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du tort, et deux autres auxquelles il en avait causé, vrai festin de paix et de réconciliation.
Hélas! le bon M. Tyss ne savait pas, ne soupçonnait pas, que l'enlant dont la naissance lui avait valu tant de joie, devait un jour lui causer des ennuis et des chagrins.
Dès ses premiers jours, le petit Pérégrinus montra un singulier caractère ; car, après avoir crié sans relâche durant quelques semaines sans qu'on pût découvrir en lui aucune infirmité, il devint subitement silencieux, immobile et impassible. Il semblait incapable de ressentir aucune impression, et ses traits enfantins, semblables à ceux d'une poupée de cire, ne se contractaient ni par la joienipar la douleur. La mère prétendaitqu'elleavaiteu,dans sa grossesse, un regard du vieux teneur de livres qui, depuis viugt ans, était assis
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en silence et sans changer de visage , devant son grand registre; et elle se tordait les bras de désespoir.
Enfin, une commère eut l'heureuse idée d'apporter au petit Pérégrinus un arlequin fort laid et fort bariolé. A cette vue, les yeux de l'enfant s'animèrent»
il se mit à sourire, saisit la poupée et la serra tendrement dans ses bras. — Ce fut une grande satisfaction pour le vieux Tyss ; mais bientôt il lui vint d'autres soucis.
Depuis long-temps, l'époque où les enfans ont coutume de parler était passée, et Pérégrinus n'avait pas encore fait entendre un son. On l'eût tenu pour sourd-muet, s'il n'eût écouté d'un air attentif, tantôt si gai et tantôt si chagrin , qu'on ne pouvait douter qu'il n'entendît et qu'il ne comprît parfaitement les paroles qu'on lui adressait. Mais sa mère ne fut pas peu sur-