‹ Œuvres de E.-T.-A. HoffmannChapitre 2 sur 29 · VII · texte numérisé non relu

VII

l8 CONTES FA.NTAST1QUES.

prise en entendant durant la nuit l'enfant tenir seul dans son lit de lon^s discours qui annonçaient une grande habitude du langage. Enfin il en vint à ne plus cacher le talent de la parole qu'il possédait si bien ; mais il montra toujours un certa-:n éloignement pour les conununications verbales, et il aimait par-dessus tout à rester seul et silencieux.

Délivré de ce souci, M, ïyss en éprouva bientôt d'autres. Lorsque l'enfant eut grandi, il devint singulièrement difficile de lui enseigner quelque chose. D'abord , il se refusait absoliniient à comprendre ; puis , taut-à-coup, il réussissait au-delà de toutes les espérances. Ses précepteurs quittaient cependant tour à tour la maison , non pas que l'enfant leur déplût, mais parce qu'ils ne pouvaient deviner sa nature. Pérégrlnus était doux, calme, laborieux,

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mais il était impossible de pratiquer avec lui une méthode systématique, telle que les précepteurs le voulaient; car il n'avait de pensée que pour ce qui touchait son âme , et tout le reste passait devant lui sans laisser de traces; et ce n'était jamais que les choses merveilleuses et bizarres qui frappaient son imagination et qui absorbaient son esprit. — Ainsi , on lui avait fait présent d'une vue de la ville de Pékin, avec toutes ses rues, toutes ses maisons, etc. Ce tableau couvrait toute une muraille de sa chambre. A la vue de cette ville miraculeuse, de ce peuple merveilleux, qui semblait se fouler dans les rues, Pérégrinus se seîitit transporté dans un autre monde où il se trouvait à l'aise comme dans sa patrie. Uae curiosité brûlante le porta à rechercher tout ce qu'il put trouver sur la Chine, sur Pékin et sur

les Chinois ; à l'aide de ciseaux, il donna une coupe chinoise à sa jolie robe de calmande, afin de pouvoir se promener convenablement dans les rues de la capitale du céleste empire ; et rien au monde ne put le distraire de son attention , au grand déplaisir de son précepteur, qui voulait lui apprendre l'histoire de la ligue anséatique, à laquelle tenait beaucoup le vieux Tyss, dont l'affliction fut grande, en apprenant que son fils refusait absolument de sortir du milieu de ses Chinois. Pour porter remède au mal, il fit enlever la Chine tout entière de la chambre de l'enfant.

Le vieux M. Tyss regardait comme de fâcheux présages, l'aversion décidée de son fils pour les sacs d'argent et les registres ; mais ce qui lui semblait encore plus singulier, c'est que l'enfant ne pouvait prononcer le nom de lettre de

change , sans éprouver des crispations Je nerfs; le jeune Pérégrinus disait i|iie ce mot lui causait un malaise semblable à celui qu'il ressentait en grattant une vitre avec la pointe de son canif. — Pérégrinus ne voulait rien savoir du monde réel, dans lequel vivait uniquement son père; il en résulta qu'un germe de discorde se forma entre le vieux négociant et son fils , à la douleur extrême de la pauvre mère, à qui les rêves du bon et doux Pérégrinus plaisaient beaucoup , et qui ne pouvait concevoir pourquoi son mari tenait autant à lui donner une occupation positive.

D'après le conseil de quelques amis, M. Tyss envoya son fils à l'université d'Iéna; fnais lorsqu'il reparut après troisansd'absence,le vieux banquier s'écria plein de colère : — Nel'avais-jepas prédit ! Jean le rêveur revient comme

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il était parti! — M. Tyss avait raison en cela, car Pérégrinus revenait absolu ment tel qu'il s'était éloigné. Cependant son père ne renonça pas à l'espoir de le ramener à la raison , et il pensa qu'en le jetant de force au milieu des affaires, il finirait par y trouver quelque plaisir et s'en occuper avec intérêt. Il l'envoya à Hambourg , chargé de commissions qui n'exigeaient pas l'expérience du négoce, et le recommanda à un de ses correspondans.

Arrivé à Hambourg, Pérégrinus ne remit pas seulement sa lettre de recommandation au correspondant de son père, il lui laissa encore tous ses papiers, et disparut sans qu'on pût savoir où il s'était retiré.

Le correspondant écrivit à M. Tyss :

a J'ai reçu, par M. votre fils, votre

» honorée du Mais il ne s'est pas

» remontré chez moi, et il a quitté

» Hamt>ourg sans remplir ses comniis- » sions. — Les poivres sont peu de- » mandés , les cotons sont flasques , » les cafés faciles dans les qualités » moyennes; mais, en revanche, les » mélasses sont agréables , et les indi- » gos se soutiennent fort bien. J'ai « l'honneur, etc. »

Cette lettre eût jeté M. Tyss et sa femme dans une inquiétude extrême, si le même courrier n'eût apporté une missive du fils perdu, par laquelle il s'excusait en termes plaintifs et respectueux de n'avoir pas répondu aux désirs de son père; mais il se sentait irrésistiblement entraîné vers les contrées lointaines, d'où il reviendrait après un an d'absence, pour embrasser ses parens et vivre dorénavant avec eux.

— Il est bon que ce garçon voie un peu le monde , dit le père ; cela le

tirera de ses rêveries. La mère^xpri' mait la. crainte de voir son fils manquer de l'argent nécessaire pour un si grand voyage, et le blâmait grandement de n'avoir pas fait connaître le lieu où il voulait se rendre. Mais le vieux Tyss répondit en riant : — S'il manque d'argent, il sera forcé de recourir à ses talens, et de se frotter au monde; et s'il ne nous a pas dit où il veut aller, il sait du moins où nous adresser ses lettres.

On ignore dans quelles contrées Pérégrinus dirigea ses voyages ; quelques-uns prétendent qu'il parcourut les Indes, mais d'autres assurent qu'il se figura seulement qu'il les avait parcourues. Toujours est-il certain qu'il s'éloigna beaucoup, car ce ne fut pas après un an d'absence , comme il l'avait promis à ses parens, mais après un espace de trois années, qu'il revint

à Francfort, à pied et clans une apparence assez misérable.

11 trouva la maison paternelle soigneusement fermée, et personne ne bougea dans l'intérieur tandis qu'il sonnait et qu'il cognait bien fort.

Enfin, un voisin revint de la bourse, et Pérégrinus lui demanda si M. Tyss était en voyage.

Mais le voisin recula tout effrayé et s'écria : — M. Pérégrinus Tyss ! Est'ce vous? venez-vous enfin? ne savez-vous donc rien?

Bref, Pérégrinus apprit que son père et sa mère étaient morts pendant son absence, et que l'autorité avait recueilli la succession, après l'avoir sommé juridiquement de revenir la réclamer.

Pérégrinus resta immobile devant le voisin; la douleur déchira pour la première fois son âme , et il vit tom- VII. 3

ber en ruines la vie heureuse et brillante qu'il s'était rêvée pour son retour au logis.

Le voisin vit bien que Pérégrinus était hors d'état de rassembler ses pensées, il l'emmena chez lui, et mit tant d'activité dans ses démarches, que le soir même Pérégrinus se trouva installé dans la maison paternelle.

Épuisé, abattu par un désespoir qu'il n'avait pas encore connu, il se laissa tomber dans le grand fauteuil de son père , qui se trouvait encore à la même place qu'autrefois. Une voix se fit tout-à-coup entendre : — Quel bonheur de vous voir de retour, cher Pérégrinus ! Ah ! que n'étes-vous revenu plus tôt.

Pérégrinus leva les yeux et aperçut tout devant lui la vieille femme que son père avait recueillie des sa jeunesse, et

qu'il avait toujours gardée, parce que sa laideur l'avait empêchée de trouver une autre place.

Pérégrinus regarda long-temps cette femme; enfin, il lui dit en souriant d'un air singulier: — Est-ce toi , Aline? N'est-ce pas, mes parens vivent encore?

— A ces mots, il se leva, parcourut toutes les chambres , examina chaque tableau , chaque chaise , chaque meuble; puis, il dit tranquillement: — Oui, tout est encore commeje l'ai laissé, et tout restera ainsi.

Dès ce moment, commença pour Pérégrinus la vie la plus singulière.

Entièrement retiré du monde, il vécut avec sa vieille gouvernante, dans cette grande et spacieuse maison, au milieu de la solitude la plus profonde, seul d'abord , puis auprès d'un vieil homme, ancien ami de son père, auquel il loua quelques chambres. Cet

homme semblait aussi misanthrope que Pérégrinus; et ils s'entendirent fort bien ensemble, car ils ne se voyaient jamais.

Il n'y avait que quatre jours de fête que Pérégrinus célébrait fort solennellement; c'étaient les deux anniversaires de la naissance de son père et de sa mère, le premier dimanche de Pâques, et le jour de son patron. Ces jours-là, Aline recevait l'ordre de dresser une table pour un nombre de convives égal à celui qu'on avait coutume d'inviter jadis, de préparer les mets qu'on servait jadis, et de placer sur la table le vin qu'affectionnait son père. L'argenterie, la porcelaine, les verres, tout le service étaient absolument les mêmes qu'au temps de sesparens; etPérégrinus tenait singulièrementàcetarrangement.

Lorsque le repas était servi, Pérégrinus se mettait seul à table, mangeant

et buvant peu, écoutant la conversation de ses parens et des convives imaginaires, et répondant avec soin aux questions que lui faisait telle ou telle personne de la société. Dès qu'il entendait sa mère reculer son siège, il se levait avec tout le monde, et s'éloignait en saluant avec politesse. — Alors il se retirait dans une chambre éloignée et laissait à Aline le soin de distribuer tous les mets intacts et le vin aux pauvres habitués de la maison , office que la bonne femme remplissait bien consciencieusement. Pour les jours de naissance de son père et de sa mère, Péré- «[rinus commençait à les célébref dès le matin; comme au temps de son enfance, il portait une belle couronne de Heurs dans la chambre où ses parens avaient coutume de déjeuner, et il leur récitait des vers qu il avait appris de mémoire. — Quant au jour de son

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baptême, il ne pouvait naturellement pas se mettre à table puisqu'il n'était pas né alors; c'était Aline qui faisait les honneurs de la table, et tout se passait comme aux autres jours de fête. — Outre ces jours-là, il y avait encore un jour ou plutôt une nuit de jubilation pour Pérégrinus; c'était la soirée de Noël qui avait toujours excité en lui une grande joie pendant son enfance.

Il achetait lui-même des bougies de Noël, des jouets, des sucreries, à peu près semblables à ceux que ses parens lui donnaient jadis, et alors la fête avait lieu telle que le lecteur l'a déjà vue.*

— Je suis très-fâché, dit Pérégrinus après avoir joué encore quelque temps, je suis très-fâché que le cerf et le sanglier se soient perdus. Où pourraient-ils être rest-és ? — Ah ! les voilà !

Il apercevait en cet instant une boîte

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qu'il n'avait pas encore ouverte, il la saisit vivement, croyant y trouver ce qu'il cherchait; mais en l'ouvrant, il s'aperçut qu'elle était vide, et recula comme agité par un effroi involontaire.

— Cela est singulier ! se dit-il à voix basse. Que se passe-t-il dans cette boîte? Il m'a semblé qu'il en sortait quelque chose de menaçant, que mon œil était trop grossier pour apercevoir !

Aline lui assura qu'elle avait trouvé cette boîte parmi les jouets, et qu'elle avait en vain essayé de l'ouvrir ; elle avait alors pensé qu'elle renfermait quelque chose de particulier, et que le couvercle, retenu par un ressort, ne céderait qu'à la main de son maître.

— Cela est singulier , très-singulier !

répéta Pérégrinus. Je me réjouissais tant de cette chasse, et je ne pensais pas

qu'elle m'annoncerait quelque chose de fâcheux. Mais pourquoi s'abandonner à ses idées sombres , un soir de Noël ? Aline, apporte-moi la corbeille.

Aline apporte une grande corbeille blanche, et Pérégrinus y plaça avec beaucoup de soin, les jouets, les sucreries et les bougies ; puis , il prit la corbeille à son bras , chargea l'arbre de Noël sur ses épaules , et se mit en route.

M. Pérégrinus Tyss avait la louable et douce coutume de porter tous les présens qu'il rassemblait pour se transporter quelques heures en rêve au joyeux temps de son enfance, dans une famille pauvre et chargée d'enfans. Et quand tout ce petit peuple bondissait dans l'excès de la joie, il s'échappait furtivement, et parcourait souvent les rues pendant une partie de la nuit, ne pouvant , ému et agité comme il l'était ,

rentrer dans sa maison, qui lui semblait un sépulcre sombre. Cette fois, les présens étaient destinés aux enfans d'un pauvre relieur de livres, nommé Laemmerhirt. C'était un homme habile et assidu qui travaillait depuis quelque temps pour Pérégrinus, et qui avait trois jolis enfans de cinq à neuf ans.

f^e relieiu' demeurait à l'étage le plus élevé d'une étroite maison de la rue de Ralbach ; et comme une bise violente sifflait et mugissait , que la pluie tombait àtorrens, mêlée déneige; on imagine que Pérégrinus n'arriva pas sans peine au terme de sa course. Deux misérables lumignons brillaient faiblement aux fenêtres du relieur; Pérégrinus gravit péniblement le raide escalier.

— Ouvi'ez , s'écria-t-il en frappant à la porte de la chambre , olivrez , ou-

vrez ! L'enfant Jésus envoie des présens aux enfans qui sont sages !

Le relieur tout effrayé , vint ouvrir, et ne reconnut Pérégrinus qu'après l'avoir long-temps regardé.

— Honorable M. Tyss, s'écria Laemmerhirt rempli d'étonnement. Au nom du ciel , comment se fait-il que nous soyons favorisés de votre visite, dans la nuit de Noël?

Pérégrinus ne lui répondit pas, et s'emparant de la grande table, placée au milieu de la chambre , il se mit à tirer ses présens de la corbeille ens'écriant: — Attention, enfans ! le petit Jésus vous envoie ses cadeaux!

Le relieur ne pouvait encore pénétrer le dessein de Pérégrinus , mais sa femme l'avait déjà deviné , et souriait les larmes aux yeux : pour les enfans, ils se tenaient à distance, dévorant des regards chaque objet à mesure qu'il

sortait de la corbeille, et ne pouvant se défendre de temps en temps d'un cri de joie et d'admiration. Lorsque Pérégrinus eut enfin destiné avec discernement ses dons à chacun , selon son âge, et allumé toutes les bougies, il leur criait :

— Approchez, approchez! voilà ce que le petit Jésus vous envoie!

Les enfans qui n'avaient pas encore pu s'habituer à l'idée que tout cela leur appartenait, se mirent à bondir et à danser, tandis que leurs parens exprimaient à Pérégrinus leur reconnaissance.

Les remercîmens des enfans et des parens, c'est ce que Pérégrinus redoutait le plus; il chercha à s'échapper furtivement comme de coutume. Déjà il se trouvait près de la porte, lorsqu'elle s'ouvrit tout à coup, et à la

clarté des bougies de Noël, une jeune femme, parée avec éclat, apparut devant lui.

Elle était petite, trop petite peutêtre, mais d'une taille gracieuse et fine, son visage arrondi et plein d'expression, offrait quelque chose de singulier et d'étrange, car les pupilles de ses yeux étaient plus marquées et ses sourcils noirs plus élevés, qu'on ne le voit d'ordinaire. La petite dame était vêtue ou pour mieux dire parée, comme si elle fût venue du bal. Un magnifique diadème brillait dans ses cheveux noirs, de riches dentelles couvraient à demi son sein ; sa robe de lourd satin jaune et lilas , serrait sa taille étroite , et se répandait en longs plis sur ses petits souliers blancs, et ses gants blancs glacés ne montaient pas assez haut pour cacher un bras éblouissant.

Un riche collier, des boucles d'oreilles

de diamans, complétaient son ajustement.

Le relieur ne fut pas moins étonné que M. Tyss , et les enfans abandonnèrent leurs jouets pour contempler, la bouche béante, la dame étrangère; mais comme les femmes sont toujours les moins surprises des choses extraordinaires, et comme elles reprennent facilement contenance, il arriva que la femme du relieur demanda la première à la dame le motif de sa visite.

La dame pénétra alors dans la chambre, et Pérégrinus voulut profiter de cet instant pour s'échapper; mais elle le retint de ses deux mains, et murmura d'une voix douce : Le bonheur me sourit donc enfin! je suis parvenue à vous atteindre. — Oh Pérégrin! mon cher Pérégrin, quelle joie, quelle douceur de vous revoir !

A ces mots , elle éleva sa main droite

vers les lèvres de Pérégrinus qui fut forcé de la baiser, bien que des gouttes de sueur froide tombassent de son front. — La dame retira alors ses mains, et il resta libre de s'enfuir; mais il se sentait enchaîné à sa place, et fasciné par les regards de l'étrangère.

— Mon cher Pérégrin , dit la dame , laissez-moi prendre part à la fête que votre bonté délicate a préparée à ces enfans. Je veux aussi y contribuer.

Elle tira alors mille jolis jouets d'une petite corbeille qu'elle portait au bras, les arrangea avec soin sur la table, fit approcher les enfans, distribua à chacun ce qui lui convenait , et les caressa si affectueusement , qu'on ne pouvait rien voir de plus aimable. Le relieur croyait rêver et sa femme souriait malicieusement, car elle était persuadée qu'il existait des rapports tout

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particuliers, entre M. Pérégrin et la (lame étrangère.

Tandis que les parens s'émerveillaient et que les enfans se réjouissaient, la dame avait pris place sur un vieux canapé vermoulu , et avait attiré Pérégrinus auprès d'elle.

— Mon cher et digne ami , lui murmura-t-elle doucement à l'oreille, que je suis satisfaite et heureuse à tes côtés !

— Mais, balbutia Pérégrinus, mais, ma très-honorable demoiselle

Mais tout à coup, le ciel sait comment, les lèvres de la dame s'approchèrent des siennes, si bien qu'avant d'avoir songé à l'embrasser , il l'avait embrassée déjà; et la parole lui manqua de nouveau.

— Mon doux ami , reprit la dame en s'approchant si fort de Pérégrinus, qu'un peu plus, elle se fût trouvée sur

4o CONTES FANTASTIQUES,

ses genoux, mon doux ami! Je sais ce qui t'attriste. Mais sois consolé ! Je te rapporte te que tu avais perdu.

Elle chercha dans la corbeille où elle avait pris les jouets, en tira une boîte en bois et la présenta à Pérégrin. Elle renfermait le cerf et le sangUer qu'il avait cherchés. Il serait difficile de décrire ce que Pérégrin éprouva à cette vue.

Si l'apparition de la dame étrangère, malgré sa grâce et son amabilité , avait quelque chose de surnaturel qui eût effrayé tout homme moins timide que Pérégrin, en présence d'une femme, quelle ne fut pas la terreur du pauvre Pérégrin , en la voyant instruite de tout ce qui se passait dans sa retraite solitaire; et au milieu de son effroi, lorsqu'il la regardait et qu'il se sentait soumis au regard vainqueur qui s'échappait de son œil noir, sous ses

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longues paupières de soie, quand il sentait la douce haleine de cette délicieuse créature , la chaleur électrique de son corps, il éprouvait des désirs inexprimables que jamais il n'avait ressentis ! Alors, pour la première fois, toute sa façon de vivre, son jeu d'enfant, ses plaisirs de Noël lui semblèrent misérables et de mauvais goût, et il semblait honteux qu'elle en fût instruite : et puis , bientôt il lui venait d'autres pensées ; il songeait que le présent de la dame témoignait qu'elle le comprenait comme personne ne l'avait jamais compris sur terre. Il résolut de conserver éternellement ce don précieux , et dans l'ardeur du sentiment qui l'enflammait , il pressa avec enthousiasme, la petite boite contre son cœur.

— O ravissement ! murmura la petite dame. Mes présens te réjouissent, mon douxPérégrin ! mes pressentimens, mes vu. /\

rêves ne m'avaient donc pas trompée.

M. Tyss revint un peu à lui-même , et put enfin articuler distinctement :

— O ma très-honorable demoiselle, si je savais à qui j'ai l'honneur...

— Homme cauteleux , dit la dame en lui frappant doucement la joue, tu fais comme si tu ne connaissais pas ton Aline ; mais il est temps que nous laissions le champ libre à ces braves gens. Accompagnez- moi, M. Tyss.

En entendant le nom d'Aline, Pérégrin songea naturellement à sa vieille gouvernante : il lui sembla qu'une meule de moulin tournait dans les parois de son cerveau.

Le relieur, sa femme et ses enfans les accablèrent de bénédictions,et la femme dit à Tvss ; — Un monsieur comme vous, M. Tyss, mérite bien d'avoir une jolie fiancée qui l'aide à faire la nuit

des actions de bienfaisance. Je vous félicite de tout mon cœur.

La dame remercia avec attendrissement, assura que le jour de ses noces serait aussi un jour de fête pour eux, défendit sérieusement qu'on l'accompagnât , et prit une petite bougie de noël sur la table , pour s'éclairer sur les marches.

Tyss sur le bras duquel s'appuyait la dame étrangère, était éperdu. — Accompagnez-moi , M. Tyss , pensait-il , cela signifie la conduire jusqu'à son carrosse, devant la porte où attendent sans doute tous ses gens ; car après tout , c'est quelque folle princesse qui ( le ciel me délivre), est venue pour m'ôter le peu de raison qui me reste.

Arrivés au bas de l'escalier, la porte de la maison s'ouvrit d'elle-même, et se referma lorsque Tyss fut sorti avec la dame. Pérégrin ne fit pas attention à

cette circonstance , tant il s'étonna de ne trouver dans la rue , ni gens, ni chevaux, ni carrosse.

— Au nom du ciel , s'écria-t-il , où est votre voiture, madame?

— Ma voiture, répondit la dame, ma voiture! quelle voiture? croyezvous, mon cher Pérégrin , que mon impatience, que l'ardeur de vous voir, m'aient permis de me faire conduire tranquillement ici? Le désir et l'espoir m'ont poussée à travers vents et orages jusqu'à ce que je vous aie trouvé. Le ciel soit loué , j'ai réussi , conduisezmoi maintenant à la maison , mon cher Pérégrin , ma demeure n'est pas éloignée.

Pérégrinus ne pouvait concevoir que la dame, parée comme elle l'était, en blancs souliers de soie, eût pu marcher quelques pas seulement sans souiller sa toilette par la pluie, la neige et

la fange, et cependant on ne découvrait aucune de ces traces sur son charmant ajustement. Le fol ouragan avait disparu, pas un nuage au ciel, la lune brillait joyeusement , seulement un vent glacé et piquant se faisait sentir.

A peine Pérégrinus eut-il fait quelques pas que la dame se mit à geindre, puis à éclater en plaintes , et à s'écrier qu'elle allait périr de froid. Pérégrinus d(mt le sang bouillonnait dans ses veines , ne s'était pas aperçu que la dame légèrement vêtue, n'avait pas même un schall pour couvrir ses épaules ; il reconnut sa distraction, et voulut la couvrir de son manteau. Mais elle le repoussa en se lamentant :

— Non , mon cher Pérégrinus, cela ne servira de rien! Mes pieds! ah! mes pieds, je vais mourir, tant ils me causent de douleur.

Elle chancela à demi-évanouie , en s'écriant d'une voix expirante :

— Porte-moi, porte-moi, mon doux ami!

Pérégrinus prit alors dans ses bras cette créature légère comme un enfant , flexible comme une plume , et l'enveloppa avec soin dans son vaste manteau; mais à peine eut-il parcouru un court espace avec ce doux fardeau, que de tumultueux désirs tourbillonnèrent avec une violence croissante dans son cœur. Il couvrit de baisers brûlans le dos, le sein de cet être délicieux qui se pressait contre lui, et l'emporta presque sans vie à travers les rues. Enfin , il lui sembla qu'il se réveillait tout-à-coup d'un rêve; il se trouvait devant une porte, et reconnut celle de sa maison. Il pensa alors qu'il n'avait pas demandé à la dame le lieu de sa demeure , et il s'écria :

— Femme céleste ! de grâce , où vous porterai-je?

— Eh ! mon cher Péicgrinas , dit la dame en soulevant sa petite tête , ici , ici dans cette maison. Ne suis-je pas ton Ahne? Fais vitement ouvrir la porte !

— Non , jamais ! s'écria Pérégrinus en laissant tomber la dame.

— Quoi! s'écria celle-ci, quoi! Pérégrinus , tu veux me repousser et tu connais mes malheurs! Tu sais, que pauvre fille , je n'ai pas d'asile, et que je périrai ici, si tu ne me recueilles, comme tu le fis autrefois ! Mais , tu veux peut-être que je meure? Portemoi du moins jusqu'à la fontaine , afin qu'on ne trouve pas mon cadavre devant ta maison. Ah ! ces dauphins de pierre seront peut-être plus compatissans que toi. Malheur à moi ! malheur à moi! Le froid...

^8 CONTES |ANTASTIQUES.

La dame tomba sans mouvement.

Le désespoir et la douleur plongèrent des griffes de fer dans le cœur de Pérégrinus.

— Non ! s'écria-t-il. Quoi qu'il arrive, je ne puis faire autrement ! Il la releva, la reprit dans ses bras, et tira fortement la sonnette. Pérégrinus passa rapidement devant le concierge qui lui avait ouvert la porte , et lui qui avait coutume de frapper doucement , s'écria de toutes ses forces sur l'escalier :

— Aline , Aline ! de la lumière ! de la lumière !

Tout le vestibule retentissait de ses cris.

— Quoi? qu'est-ce? qu'est cela? Ainsi pariait la vieille Aline en se frottant les yeux , tandis que Pérégrinus déroulait de son manteau la dame évanouie; et

la déposait sur un soplia, avec une pieuse tendresse.

— Vite, vite, Aline! s'écria-t-il, du feu dans la cheminée... des essences.... du thé... du punch... un lit...

Mais Aline ne bougeait pas de sa place; elle regardait fixement la dame et répétait ses exclamations : — Quoi?

qu'est-ce? qu'est cela?

Pérégrinus se mit alors à parler d'une comtesse , peut-être même d'une princesse qu'il avait trouvée chez le relieur Laemmerhirt , qui était tombée évanouie dans la rue, qu'il avait été forcé de porter à la maison, et voyant Aline rester immobile, il s'écria en trépignant : — Au nom du diable! du feu , te dis -je, du thé! des essences!

Mais une flamme jaune comme celle

des yeux d'un chat, brilla sous les

paupières grises de la vieille femme,

et son nez sembla nager dans un at-

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