‹ Œuvres de E.-T.-A. HoffmannChapitre 24 sur 29 · VIII. lO · texte numérisé non relu

VIII. lO

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Traugott se persuada alors qu'il avait fait quelque chose de mieux qu'une simple lettre; un orgueil inconnu s'empara de son âme, et lorsqu'Élias Roos lui dit, tout en pliant la lettre qu'il venait d'achever : Vos enfantillages auraient pu me coûter dix mille marcs , il répondit : — Mon cher associé, ne vous formalisez pas ainsi , ou nous nous séparerons pour toujours! — Le vieil étranger eut grand' peine à rétablir la paix entre les deux associés. Il y parvint toutefois, et se rendit avec eux et son jeune compagnon à la maison de M. Elias, qui les avait invités à dîner avec lui. Mademoiselle Christiiie reçut avec une grâce extrême les hôtes de son père. Figurez- vous une jeune fille de moyenne taille et bien nourrie , de vingt-deux ans au plus. Son visage est arrondi; ses yeux bleus, couleur du jour, et d'une sérénité un peu banale,

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semblent dire à tous : Je me marie bientôt! Sa peau est d'une blancheur éblouissante, et ses cbeveuK ne sont pas absolument roussâtres; ses lèvres appellent le baiser, la bouche dont elles forment les rives est un peu longue , mais elle laisse voir deux rangées de dents de neiee. Le calme habite incessamment les traits de mademoiselle Christine. Jamais la confection d'un gâteau n'a manqué sous ses mains , et quand elle daigne donner ses soins h une sauce, elle s'épaissit toujours au point convenable , tant mademoiselle Christine met d'intelligence et d'attention à tourner sa cuiller en cercles réguliers.

Après le repas, M. Elias Roos proposa k ses amis une promenade sur le rempart. Traugott chercha vainement à s'en dispenser : son associé le retint. — Un célèbre physicien prétendait que l'es

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prit créateur du monde , ce grand expérimentaliste, a placé sur le globe une immense machine électrique d'où s'échappent des traînées d'étincelles que nous ne pouvons éviter, et dont la commotion change subitement toutes les dispositions de notre âme. Traugott se trouvait sans doute en rapport avec la grande machine, au moment où il dessina à son insu, dans la grande salle, les figures qui apparurent tout-à-coup derrière lui, et involontairement il ne put s'empêcher de ramener la conversation sur ce sujet. Le vieil étranger trouvait les peintures de la cour d'Artus du plus mauvais goût; le cortège militaire lui semblait surtout la plus ridicule des bambochades; mais Traugott s'écria avec chaleur qu'un monde entier s'était déroulé à ses yeux à la vue de ces peintures, et qu'elles avaient parlé si vivement à son imagination qu'il avait

reconnu en lui-même la faculté de créer comme le puissant maître de Tatelier duquel elles étaient sorties. M. Elias Roos regarda son associé d'un air étonné, et le vieil étranger dit d'un ton ironique : Je ne comprends pas, jeune homme, que le négoce puisse vous plaire, et que votre vie ne soit pas consacrée aux arts , que vous semblez chérir.

— Oh! que j'envie votre talent, dit le plus jeune des étrangers. Ah! que ne puis-je dessiner comme vous! Ce n'est pas que le génie me manque; je copie fort bien des yeux , des nez et des oreilles, j'ai même dessiné trois ou quatre têtes; mais, mon Dieu! les affaires, les affaires!

— Je pensais, dit Traugott, que dès qu'on se sent du génie , dès qu'on éprouve un véritable penchant pour les arts, il n'est plus d'autre affaire dans la vie.

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— Vous pensez qu'on doit se faire artiste? lépondit le jeune homme. Eh !

comment pouvez-vous dire une chose pareille ! Voyez-vous , mon cher ami , j'ai plus médité sur ces matières que personne; en amateur passionné des arts, j'ai pénétré plus profondément dans la nature des choses que je ne saurais l'exprimer ; aussi ne puis-je que vous indiquer mes idées.

En parlant ainsi, les traits du jeune étranger avaient pris une expression de capacité et de méditation qui imposèrent le respect à son auditeur. — Vous m'accorderez, continua-t-il , que les arts répandent des fleurs sur notre vie. — I.a distraction , le déla.«sement des affaires plus sérieuses, c'est là le hut aimable auquel tendent tous les efforts de l'art, but d'autant plus complètement atteint que les productions des arts sont plus accomplies. Ce but

est même clairement indiqué dans la vie, car celui-là seul, qui pense ainsi, jouit du bien-être qui échappe à tout jamais à ceux pour qui les beaux-arts sont la grande affaire ici-bas. Ne vous laissez donc pas détourner des affaires sérieuses, mon cher ami, et gardezvous de vous engager dans une route où vous marcheriez sans force et sans appui.

Traugott resta stupéfait; il ne savait que répondre. Toiit ce que le jeune homme venait de lui débiter lui semblait incroyablement absurde. Il se borna à lui demander : Mais que nom- . mez-vous donc les affaires sérieuses , les grandes affaires ici-bas?

— Mais, mon Dieu, vous conviendrez qu'il faut vivre dans la vie , et c'est ce que ne font presque jamais les artistes de profession,

Traugott conclut à peu près de ces

paroles que vivre clans la vie, c'était n'avoir point de dettes, posséder beaucoup d'argent, bien boire, bien manger, se donner une jolie femme, des enfans bien sages , élégamment vêtus , bravement digérer, profondément dormir, et surtout se garder des mauvais rêves.

— Quelle misérable vie ! s'écria-t-il , lorsqu'il se retrouva seul dans sa chambre. rJans les belles matinées dorées de notre magnifiqueprintemps, lorsqu'une molle brise d'ouest pénètre jusqu'au fond de nos rues sombres, et semble raconter, dans le doux langage de ses murmures, toutes les merveilles qu'elle a vu naître dans les prairies et dans les bois qu'elle a traversés, moi, je me glisse avec nonchalance entre les ais d'un comptoir enfumé. Là, sont assises de pâles figures devant d'informes pupitres noircis, et le bruit monotone

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des feuillets du registre, l'insolent cliquetis de l'argent qu'on amasse, interrompent seuls le silence que commande le travail. — Et quel travail! Pourquoi tant de méditations , pourquoi tant d'écritures! Afin que les coffres se remplissent, afin que le crédit recueille et dévore la substance de millions de malheureux. Un artiste quitte joyeusement les cités; il va respirer, la tête haute, lesémanations parfumées du printemps, il va se perdre au milieu des splendides tableaux que colorent les joyeux rayons du soleil de mai. Du fond des buissons obscurs s'avancent des apparitions gracieuses, que crée son esprit, et qui lui appartiennent à jamais , car en lui réside la mystérieuse magie des formes, du coloris et de la lumière. — Qui m'empêche de m'arracher à cette vie odieuse ? n'ai-je pas reconnu aujourd'hui ma mivS-

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