‹ Œuvres de E.-T.-A. HoffmannChapitre 25 sur 29 · VIII, II · texte numérisé non relu

VIII, II

sion, et ne puis-je à mon tour devenir un artiste?

Traugott se mit à examiner tous les dessins qu'il avait faits. Quelques-uns lui semblèrent tracés avec habileté. II s'arréîa surtout devant une esquisse faite depuis longues années, où il avait copié jadis le vieux bourguemestre et le beau page; il se souvint fort bien de i'attrait que ces figures avaient eu pouilui, et se rappela comme dans son enfance, il s'était souvent glissé sous les voûtes de la cour d'Artus, pour aller les contempler. En examinant ce dessin , Traugott se sentit saisi de désirs vagues et douloureux; il ne put se résoudre à descendre dans le comptoir; il sortit de la ville et monta sur le Carlsberg qui favoisine. De là, ses regards se portèrent sur la mer écu mante et sur les nuages amoncelés qui formaient mille figures bizarres au dessus de Hé-

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la : c'était comme un miroir magique où il s'efforçait de lire sa destinée future.

Ce n'est qu'après de longs efforts que s'éveillent en notre sein les révélations du monde idéal. L'âme de l'artiste flotte sans cesse dans une mer de doutes et d'incertitudes. Il voit l'infini, et il sent l'impuissance d'y atteindre. Mais bientôt il recouvre un courage divin; il combat, il lutte, et le désespoir même lui donne la force de poursuivre le rêve chéri qu'il voit toujours plus près de lui , et qui le fuit sans cesse.

Traugott ne tarda pas à éprouver cette douleur sans "fespoir. Le lendemain, en jetant un coup-d'œil sur ses dessins qui étaient restés sur la table, ils lui semblèrent mesquins et misérables, et il se condamna lui-même à retourner au comptoir. Il revint aus-

sitôt reprendre son travail, sans se laisser vaincre par le dégoût profond qui le forçait quelquefois à quitter la plume pour aller respirer un air pur.

— Plusieurs semaines s'étaient écoulées, et l'époque du mariage de Traugott avec Christine approchait rapidement. Ce moment devait mettre fin à toutes ses espérances età tous ses rêves, et il sentait son cœur oppressé, en voyant sa fiancée activement occupée des préparatifs de son mariage, comme s'il n'eût été question pour elle que d'une affaire domestique ordinaire. Traugott se rendait chaque jour à la cour d'Arîus; une fois, il entendit tout près de lui une voix qui le fit tressaillir. — «Ce » papier, disait-on, a-t-il en effet une » si mince valeur?» — Traugott se retourna vivement et aperçut le vieillard merveilleux , qui était occupé à traiter avec un courtier, de la vente d'un pa-

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pier dont le cours venait d'éprouver une forte baisse. Le bel adolescent se tenait auprès de lui, et jetait sur Traug©tt un regard tendre et douloureux.

Celui-ci s'approcha vivement du vieillard. — Ce papier, lui dit-il, est en effet à bas prix ; mais le cours s'améliorera, selon toute apparence, dans peu de jours. Si vous voulez suivre mon conseil , vous en retarderez la vente.

^ — Eh! monsieur, répondit le vieillard, non sans humeur, que vous importent mes affaires? Savez-voussi cepapier ne m'est pas utile en ce moment , et si je n'ai pas besoin d'argent comptant? ïraugott, mécontent de la brusquerie de cette réponse , se disposait à s'éloigner, lorsqu'un regard suppliant qu'il surprit dans les yeux humides du jeune homme, l'arrêta. — Mes intentions étaient bonnes, monsieur, dit-il, et j'avais dessein de prévenir la perte

que vous allez faire. Vendez-moi ce papier sous la condition que je vous payerai dans peu de jours la différence entre son prix actuel et le cours auquel il ne peut manquer de s'élever.

— Vous êtes un homme singulier, dit le vieillard. Qu'il soit fait selon votre volonté, bien que j'ignore le motif qui vous porte à vouloir m'enrichir.

— A ces mots, il jeta un regard étincelant sur le jeune homme qui Vj^ccompagnait , et celui-ci abaissa son bel œil bleu, en rougissant. Ils suivirent tous deux Traugott jusqu'au comptoir de M. Elias-Ross, où l'argent fut compté au vieillard, qui le reçut d'un air sombre. Pendant ce temps , le jeune homme disait à voix basse à Traugott : N'est-ce pas vous qui dessiniez quelques figures dans la salle de la cour d'Artus, il y a plusieurs semaines?

Traugott en convint, et nej)ut s'em-

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pêcher de rougir en songeant au rôle ridicule qu'il avait joué le jour de la lettre d'avis.

— Oh! alors, ajouta le jeune homme, votre conduite ne saurait m'étonner.

— Le vieillard regarda avec colore son compagnon, et celui-ci garda le silence. Traugott ne pouvait surmonter un certain embarras en présence de ces deux étrangers , et il les laissa s'éloigner , sans avoir le courage de leur faire une seule question. L'apparition de ces deux figures avait en effet quelque chose de si singulier, que le personnel du comptoir en fut frappé. Le vieux teneur de livres avait placé sa plume derrière son oreille , et il regardait attentivement le vieillard qui s'éloignait. — Dieu nous garde de mal, dit-il, dès qu'il eut disparu ; mais celui-ci ressemble , avec sa barbe frisée et son manteau noir, à un vieux tableau de l'an-

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née i4oo, qu'on voit dans l'église de Saint-Johannis, — Pour M. Elias, la longue figure et l'épaisse barbe de l'étranger, lui donnèrent lieu de croire que c'était un juif polonais. Il ignorait les conditions du marché que son gendre futur venait de conclure, et il se moqua singulièrement de l'impéritie de ce lourd Sarmate , qui vendait une valeur dont le cours devait s'améliorer avant peu , de dix pour cent tout au moins , ce qui arriva en effet.

— Mon fils m'a fait souvenir que vous êtes un artiste , dit le vieillard en revoyant Traugott à la cour d'Artus , et, à ce titre, j'accepte de vous ce que j'eusse certainement refusé.

Ils se trouvaient en ce moment près des quatre colonnes de granit qui soutiennent le dôme de l'édifice, non loin des deux figures que Traugott avait dessinées dans la lettre d'avis; et le

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jeune négociant parla sans embarras de la ressemblance qui existait entre ces deux visages et ceux du vieillard et de son jeune compagnon.

Le vieillard sourit d'un air singulier, posa sa main sur l'épaule de Traugott, et lui dit à voix basse ; Vous ne savez donc pas que je suis le peintre allemand Godofredus Berklinger, et que j'ai peint ces deux figures qui semblent vous plaire , il y a bien des années , lorsque j'étudiais mon art? Dans ce bourguemestre, j'ai voulu me représenter moi-même , et le page qui tient le cheval est mon fils , comme vous l'avez reconnu vous-même.

Traugott resta stupéfait; il ne put douter que le vieillard, qui se donnait pour un maître mort depuis quelques cents ans, ne fut atteint d'une monomanie particulière. — C'était, continua le vieillard, en relevant la tète et en re-

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gardant avec orgueil autour de lui, c'était un siècle splendide, éclatant, un temps florissant pour les arts, que celui où je décorai cette salle de toutes ces figures bariolées, en l'honneur du sage roi Artus et de sa table ronde! Je crois même que c'est le roi Artus en personne qui vint une lois ici tandis que je travaillais ,. et qui m'honora du titre de maître, qui ne m'avait pas encore été donné.

— Mon père, dit le jeune homme en l'interrompant, est un artiste comme il en est peu, monsieur; et vous n'auriez pas à vous repentir s'il vous permettait de voir ses ouvrages. Le vieillard s'était éloigné de quelques pas pour mieux juger de l'effet des peintures; il revint , et Traugott le pria de vouloir bien lui montrer ses tableaux. Le vieillard le regarda long -temps d'un œil scrutateur, et lui dit enfin d'un ton se-

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vère : Il y a quelque 'hardiesse à vous de vouloir pénétrer dans le sanctuaire avant que d'avoir commencé votre apprentissage; mais je vous l'accorde. Si votre regard est encore trop timide pour bien contempler, vous devinerez peut-être ce que vous ne pouvez concevoir. Venez demain dès le matin.

Il lui indiqua .^ i!emeure,Le lendemain , Traugott se débarrassa en toute hâte des affaires qui devaient l'occuper, et se dirigea vers la rue que le vieillard lui avait désignée. Le jeune homme, vêtu à l'ancienne mode allemande, vint lui ouvrir la porte, et le conduisit dans une vaste chambre, où il trouva le vieillard assis sur un petit escabeau , devant une immense toile grise , vide et nue , tendue sur un châssis.

— Vous arrivez dans un moment favorable, monsieur, lui dit-il , car je viens de mettre la dernière main à ce grand ta-

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bleau; il m'occupe déjà depuis un an, et il ne m'a pas coûté peu de peine. C'est le pendant d'un grand tableau semblable, représentant le paradis perdu, que j'ai terminé l'an passé et que vous pourrez voir aussi dans mon atelier. Celui-ci est, comme vous le voyez, le paradis retrouvé , et je serais fâché pour vous , si vous ne démêliez pas cette allégorie. Les tableaux allégoriques n'appartiennent en général qu'aux esprits faibles et aux imaginations usées ; mon tableau, à moi, n'est pas une fantaisie, c'est un fait ; il ne désigne pas, il est. Vous trouverez que tous ces riches groupes d'hommes , d'animaux , de fruits, de fleurs et de rochers se lient au tout harmonieux , dont l'accord céleste et parfait constitue la lumière éternelle. Le vieillard se mit alors à détailler les différens groupes, il fit remarquer à Traugott la mystérieuse dis-

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tribution de la lumière et de l'ombre, Téclat des fleurs et des métaux , les émanations merveilleuses qui s'élevaient du calice des roses et des lis épanouis , et -se répandaient autour des rangs à perte de vue de jeunes filles, d'adolescens et d'hommes mûrs, tous dans l'éclat de la force , de la grâce et de la beauté. Les paroles du vieillard devenaient toujours plus énergiques et plus inintelligibles. — Laisse briller ta couronne d'or, s'écria-t-il enfin; rejette le voile d'Isis dont tu couvres ta tête. — Mais pourquoi détourner tes regards? pourquoi t'avancer vers moi d'im air menaçant? veux-tu donc lutter avec ton maître? Approche donc! approche '.attaque celui qui t'a créé, car

je suis

id, la parole du vieillard s'éteignit, et ses forces l'abandonnèrent. Traugott le reçut dans ses bras , et le porta,

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à l'aide de son fils, dans un fauteuil où il s'assoupit profondément.

— Vous savez maintenant, mon cher monsieur , ce qu'il en est de mon bon vieux père, dit le jeune homme d'une voix douce et basse; une rigoureuse destinée a répandu l'amertume sur sa vie, et déjà, depuis bien des années, il est mort pour l'art auquel il avait consacré uniquement ses veilles. Il reste, durant des jours entiers, les yeux fixés sur ce fond intact ; il appelle cela peindre, et vous avez vu dans quel état d'exaltation le jette la description du tableau qu'il croit avoir tracé. Une malheureuse pensée qui le poursuit en outre , et qui me prépare une vie sombre et chagrine , m'entraîne avec lui

dans la voie fatale qu'il parcourt

Mais je veux tâcher de vous distraire de cette triste scène. Suivez- moi dans la chambre voisine ; nous y trouverons

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quelques tableaux du bon temps de mon père.

Quel fut rétonnement de Traugott, en voyant une longue rangée de tableaux qui semblaient avoir été peints par les maîtres les plus célèbres de l'école flamande! Plusieurs scènes de la vie active, comme une société rêve- , nant de la chasse, des musiciens ambulans, une promenade à cheval , étincelaient de verve et de coloris, et les têtes surtout étaient animées d'une expression toute vitale. Traugott revenait vers la première salle, lorsqu'il s'arrêta tout-à-coup près d'un tableau, devant lequel il resta comme attaché par un charme. Il représentait une jeune fille dans l'ancien costume germanique. Ses traits étaient parfaitement semblables à ceux du fils du peintre; seulement les joues de la jeune fille étaient plus vermeilles, et sa sta-

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tare paraissait plus haute. Un ravissement indicible fixait ïraugott à cette place, et il ne pouvait se lasser de contempler cette charmante figure, touchée à la manière de Van Dick.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Traugott en soupirant, c'est elle que je porte depuis si long-temps dans mon cœur!

Où pourrai-je jamais la trouver?

A ces mots, les yeux du jeune Berklinger se remplirent de larmes. — Venez, dit-il, en s'efforcant de contenir sa douleur. Ce portrait représente ma pauvre sœur Félicité. Elle nous a été ravie pour toujours. Vous ne la verrez jamais. ^

Traugott se laissa conduire machinalement dans l'antichambre. Le vieillard était encore endormi; mais il se réveilla tout-à-coup , et en apercevant Traugott, il s'écria d un air irrité : — Que voulez - vous ici , monsieur ? I.e

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jeune homme s'approcha alors, et le fit souvenir qu'il venait de montrer à Tfaugott son nouveau tableau.

— Votre nouveau tableau, maître Berklinger, dit Traugott, est bien merveilleux , et je n'en -ai jamais vu de semblable. Mais il faut beaucoup d'étude et de travail avant ^ue d'arriver à peindre ainsi!

Le vieillard se calma. Il embrassa Traugott et lui promit d'être son maître. — Traugott se rendit donc chaque joiuchez le vieux peintre , et il ne tarda pas à faire de grands progrès. Pour les affaires , il les négligea si complètement, que M. Elias Roos vit avec plaisir que Traugott remît son mariage à un temps plus reculé, sousleprétexte d'une maladie de langueur. — S'il n'avait pas cent cinquante mille écus dans ma maison de commerce, dit le vieux négociant à un

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