VIII
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de ses amis, je sais bien ce que j'aurais à faire.
La vie que menait Traugott eût été un beau jour sans nuages, sans l'amour qu'il nourrissait pour la belle Félicité , dont l'image ne prouvait s'effacer de son cœur. Le portrait avait disparu. Le vieux peintre l'avait enlevé, et Traugott n'osait pas le questionner sur ce sujet. Au reste, le vieux Berklinger lui témoignait chaque jour plus de confiance,etil avait consentiàaccepter quelques honoraires pour les leçons qu'il lui donnait. Traugott avait appris delà bouche du jeune Berklinger que le papier vendu par son pèi-e était leur dernière ressource et le reste de leur fortune, mais il ne puten savoir davantage, car le vieux peintre les observait sans cesse, et renvoyait rudement son fils, chaque fois qu'il le voyait converser avec le jeune négociant.
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L'hiver était passé, un nouveau printemps faisait déjà refleurir !es bois et les prés. Traugott avait été retenu un jour entier dans son comptoir, et il ne put se rendre à la maison de Berklingerque fort tard dans la soirée. En pénétrant dans le vestibule , qui était désert, il entendit le son d'un luth dans la chambre voisine. Il écouta. — Un chant entrecoupé voltigeait entre les accords, comme de légers soupirs. Il poussa la porte. Une femme, vêtue exactement dans l'ancien costume , comme celle du portrait, s'offrit à hii, le dos tourné. Au bruit que fit ïraugoît en entrant, elle posa le luth sui- la table, et se leva.
C'était elle !
— Féhcité! s'écria Traugott dans soii ravissement; et il allait tomberaux pieds de cette image céleste, lorsqu'une main vigoureuse s'abattit sur lui et l'entraîna.
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— Misérable sans pareil! s'écriait le vieux Berklinger en le repoussant, c'était donc là le motif de ton amour pour les arts! Tu voulais m'assassiner ! Un couteau levé brillait dans sa main. Traugott prit la fuite, éperdu d'effroi et de bonheur.
Traugott attendit le jour avec impatience, résolu de connaître, à quelque prix que ce fut, le mystère que recelait la maison de Berkiinger. Il y courut. Toutes les portes étaient ouvertes. Le peintre et son fils avaient quitté dans la nuit leur demeure, et on ignorait le lieu où ils s'étaient retirés. Une voiture attelée de deux chevaux avait emporté les caisses, les tableaux et le petit nombre de meubles qui composaient le misérable avoir de Berkiinger. Toutes les recherches de Traugott furent inutiles. Il revint dans un profond désespoir. Son avenir était
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détruit ; il se condamna lui-même à reprendre les travaux fastidieux qu'il avait abandonnés. — Depuis quelque temps, Traugott travaillait de nouveau dans son comptoir, et le jour de son mariage avec Christine avait été invariablementfixé. La veille de ce jour, Traugott se rendit , comme de coutume, à la cour d'Artus , il contemplait encore une fois les deux figures du bourgueniestre et de son page , qui lui rappelaient tant de souvenirs, lorsque ses regards tombèrent sur le courtier à qui le vieux peintre avait voulu vendre son papier. Il s'approcha de lui, et lui demanda s'il connaissait ce vieillard à la longue barbe.
— Qui ne connaît ce vieux fou ? répondit le courtier. C'estle peintre Gottfried Berklinger.
— Savez-vous où il a fixé sa demeure?
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— Sans doute ; il vit maintenant bien tranquille à Sorrente avec sa fille.
— Avec sa fille Félicité ! s'écria Traugott d'une voix si éclatante, que tous les négocians tournèrent la tête pour le regarder.
— Eh! sans doute, dit le courtier.
C'estle jeune homme qui l'accompagne toujours. ToutDantzig savait que c'était une fille, bien que le vieux fou s'imaginât que tout le monde l'ignorait.
On dit qu'il lui a été prédit* que le premier amour de sa fille coûterait la vie à son père, et il a trouvé ce moyen pour éloigner d'elle les galans.
— A Sorrente ! s'écrie Traugott , hors de lui. Et il s'échappa à travers la foule. — Le lendemain , il avait déjà quitté Dantzig , et deux chevaux rapides l'entraînaient vers l'Italie.
Traugott se sentitranimé en touchant cette terre des arts. Les artistes alle-
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niands établis à Rome l'admifent dans le cercle de leurs travaux, et il séjourna plus long - temps au milieu d'eux que ne semblait le permettre l'ardent désir qui l'avait amené en Italie; mais ce désir, adouci par la réflexion, se changea en un rêve perpétuel qui se répandit sur sa vie toute entière. L'image de Félicité se présentait sans cesse sous ses pinceaux, et ses traits ravissans, répétés dans les compositions de Traugott, devinrent bientôt célèbres dans Rome , et surtout parmi les peintres, qui accablèrent de questionsleurjeune confrère. Un jour enfin, un deux, nommé Matuszewski, vint trouver Traugott, et lui confia qu'il avait aperçu dans Rome la jeune fille qu'on retrouvait dans tous ses tableaux. On peut sefigurerle ravissement de Traugott. Les recherches qu'il fit avec son ami furent heureuses, et
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ils eurent bientôt découvert la retraite de la jeune fille, dont le père était en effet un pauvre peintre , alors occupé à décorer de fresques l'église de Trinita del Monte. Traugott courut luimême à l'église, s'assurer de Tidentité du peintre , et il crut reconnaître le vieux Berklinger , juché sur un immense échafaud. De là, les deux amis se rendirent à la demeure de la jeune fille, qu'ils aperçurent de loin sur un balcon. — C'est elle! s.'écria Traugott en se précipitant dans la chambre. La jeune fille recula avec effroi. Elle avait tous les traits de Félicité , mais ce n'était pas elle. Traugott resta confondu, et Matuszewski expliqua toute la méprise à la jeune fille. Celle-ci se tenait dans une attitude charmante, les yeux baissés et les joues couvertes de rougeur, et Traugott, qui avait voulu aussitôt s'éloigner , s'arrêta et la con-
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teinpla avec intérêt. Dorine le regardait en souriant. Son père revint de son travail, et Traugolt vit que l'effet de la hauteur de l'échafaud sur lequel s'était trouvé le peintre , l'avait singulièrement abusé. Au lieu du vigoureux Berklinger, il voyait devant lui un petit homme pâle, maigre et timide , courbé par la misère. Le petit vieillard fit preuve de connaissances pratiques dans la conversation qu'ils eurent ensemble, et Traugott se plut à la prolonger. Dorine laissa voir, avec une simplicité . enfantine , le penchant qu'elle éprouvait pour le jeune peintre, et bientôt on vit Traugott passer des journées entières dans l'atelier du pauvre artiste italien. Nous n'essaierons pas de peindre la lutte que se livra Traugott , dont le cœur était à la fois doublement rempli par la même image; enfin il s'arracha . de Rome, et partit pour Sorrente.