Oeuvres de F.-B. Hoffman
Ne sachant dans quel lieu du monde vous avez porté vos pas , mon cher cousin , je vous adresse la présente par le Journal de V Empire , qui va partout. Le rédacteur, à qui j'ai demandé la permission de me servir de ce moyen pour vous écrire, tn'a répondu que ma letttre serait insérée , si elle paraissait digne de V impression. Ce monsieur ignorait alors que j'ai été membre de l'Académie de Châlons , latine Catalaunum ; de cette \ille où le parlement de Paris fut transféré en iSSg ; de cettç cRrriQtJE. T. I. 1
2 ATHENEE DE PARIS.
ville qui , après la mort de Henri m , fit frapper , en l'honneur de Henri iv , unemcdaille avec celte légende : Catalaiinensis fdei monumentum ; de cette ville, enfin, au colle'ge de laquelle nous avons fait ensemble notre rhétorique sous l'honnête professeur M. Bonsens.
Vous m'avez chargé de vous rendre compte de tout ce que je verrais de curieux à Paris; je vais, en conséquence , vous faire le récit fidèle de ce que j'ai vu et entendu liier à l'Athénée de cette ville.
En y entrant , je vis une longue salle , au fond de laquelle s'élève majestueusement une énorme cheminée , ouvrant sa large bouche noircie par les expériences chimiques , et présentant sa garniture élégante de cornues , ballons , matras , creusets , athanors , et autres jolis instrumens qui me firent croire que j'étais transporté dans le laboratoire de Boërhaave. Si le fond du temple est tout chimique , tout est physique dans les murs latéraux. De nombreuses armoires vitrées contiennent tout l'attirail de l'électricité, de la pneumatologie, du magnétisme , du galvanisme ; en un mot , de la physique expérimentale. Le milieu de l'enceinte est rempli de chaises élégamment clouées à de longues barres de bois : ce qui fait que quand un des auditeurs se balance , il communique la secousse à toute la file des assistans. Au-devant de cette phalange de chaises s'élève modestement un théâtre de quelques pouces de hauteur , destiné aux exercices , et sur ce théâtre une simple table ,
Lettres champenoises. 3
devant laquelle est une chaise , et non pas un fauteuil , ce qui distingue l'Athe'nce de l'Académie. A l'extrémité' opposée au laboratoire chimique , est une autre salle par où l'on entre , et qui n'est séparée de la grande que par des arceaux ouverts. C'est dans cette première enceinte que sont entassés les cui'ieux qui , venus trop tard , n'ont pu pénétrer dans le temple. Ce sont véritablement là les limbes de l'Athénée : on y entend les joies des élus , et l'on ne peut les partager.
L'assemblée était nombreuse , mais modeste ; les femmes y étaient presque toutes simplement vêtues , et plusieurs d'entre elles ressemblaient assez bien à nos bourgeoises de Châlons , quand elles vont se promener , le dimanche , au grand ou au petit Jard , ou aux allées du château de Sarry.
Quand j'eus conquis une place avec assez de peine , un voisin obligeant m'apprit que j'allais entendre le professeur Laya , lequel a succédé au professeur Chéniei* , lequel a succédé au professeur La Harpe. Le voisin ajouta : la gradation qui existe ^entre ces trois hommes vous prouve assez que la littérature française fait des progrès dans un sens ou dans un autre.
A huit heures et trois minutes , le professeur parut. Il nous annonça qu'il allait parler sur l'é-^ loquence ; que son thème était : L'Ari: de cachet l'Art ; et sa division : Pourquoi et comment il faut le cacher. Je fus charmé de ce préambule , qui me promettait un grand plaisir. Je me rappelai
/. ATHÉNÉE Di: PARIS.
les sages leçons de M. Bonsens, notre ancien professeur, qui nous disait toujours : En fait d'éloquence , il faut bien distinguer celle qui convient i:i l'orateur parlant dans la place publique à la multitude , et celle qui est propre à l'orateur parlant dans le sénat. Si Démosthènes , ajoutait -il , s'était trouvé à Rome devant les pères conscrits , dans le temple de la Concorde , il ne se serait pas énoncé comme il parlait aux petits maîtres et à la canaille réunis dans le marché de la ville d'Athènes. Distinguez bien aussi, disait-il, l'orateur parlant au peuple entier sur un sujet politique qui intéresse tout le peuple , de l'orateur qui plaide le procès d'un particulier. Cicéron n'a pas écrit ses Catilinaires comme son Facturn^our Roscius ou pour Milon. L'art, dans toutes ces circonstances, est trèsdifférent, et c'est grande sottise que d'en confondre les préceptes: telle était l'opinion de M. Bonsens , mon professeur de rhétorique; mais malheureusement M. Laya n'a rien eu de commun avec M. Bonsens. 11 a parlé de Cicéron et de Démosthènes sans distinguer le pays , le temps, les circonstances où ils se trouvèrent, ni l'espèce de gens que ces orateurs devaient émouvoir. Quant à sa division : Pourquoi et comment il faut cacher VAH, il a bien un peu efdeuré le pourquoi, mais il n'a rien dit de bon sur le comment. Il a fini par regretter de n'avoir pas l'éloquence des Démosthènes et des Tullius , et j'ai bien sincèrement partagé ses regrets.
Je dois cependant vous apprendre ^ mon cher
Lourdet , que ce discours froidement écouté , a été un peu applaudi dans un passage où l'orateur, définissant l'éloquence de Sénèque , a dit qu'elle consiste en petites phrases pleines de pensées fines et de traits d'esprit qui ont le poids et le bruit de la grêle.
A ces mots , les dames témoignèrent leur satisfaction , et j'admirai combien les femmes de Paris sont instruites , puisqu'elles connaissent si bien Sénèque , et savent si bien apprécier son éloquence. Pour moi , je vous avoue , je ne sentis pas la finesse de cette phrase ; je devinai seulement que c'était une épigramme , et cela me fit plaisir : je n'aime pas les Sénèqiies , soient qu'ils soient deux , soit qu'ils ne soient qu'un ; car il y a eu dispute sur ce fait. J'ignore donc si le déclamateur Marcus Aiinœus Seneca est le même que Lucius Annœiis Seneca le philosophe ; mais les femmes de Paris le savent très-bien, et je leur en fais mon compliment. Ouoi qu'il en soit, le docteur Laya a très-bien fait de les comparer, ou de les comparer à la grêle, que je déteste depuis que j'ai acheté une joHe petite vigne auprès de Château-Thierry.
Après M. Laya , la chaise fut occupée par M. Murville , dont la figure réjouie me fit croire que j'allais rire , mais mon espoir fut trompé ; il lut une traduction en vers d'une satire de Juvénal: cette pièce est pleine de pensées libérales , philosophi(jues,Q.\ semble sortird'une âme républicaine. Les grands de Rome , les favoris de la fortune n'y
sont pas bien traites , et le poète nous a dit , avec beaucoup de dignité' , que les statues de bronze qu'on e'iève à ces hommes puissans , tombent au moindre revers et vont chez le chaudronnier. Ceci m'a rappelé' im autre précepte de M. Bonsens : Ne croyez pas , disait-il , que tous les mots qui sont nobles en grec et en latin , puissent être noblement employés en français ; par exemple , vous avez tous une chevelure ; les Romains désignaient les parties de cette chevelure par ces mots : Juba, coma , cœsaries et cincinî; et cependant nous ferions rire tout le monde , si , dans un discours , nous parlions de la queue ^ du toupet, àç^s faces et des façons. C'est par la même raison , mon cher cousin , que je n'approuve pas le chaudronnier àç^ M. Mui'\ille. Il m'a cependant suggère' une ide'e bien comique : j'ai pensé que si la grêle de l'orateur venait à tomber dans les chaudrons du poète , nous aurions alors la véritable image d(! l'éloquence de Sénèque.
Après M. Munilk , M. Luce de Lancival nous a lu , pour le compte de M. Constant Dubos , deux petites pièces de vers très-philosophiques , dont le but est de prouver combien il est fâcheux d'être grand, et agréable d'être petit. La première est intitulée : la Couronne impériale. Cette fleur s'énorgueillit de sa beauté et de sa supériorité sur toutes celles qui l'environnent ; mais on s'aperçoit que des larmes s'échappent de celle fleur superbe ; et de là , le poète part pour débiter de très-belles
maximes. La seconde pièce , intitulée la Marguerite des prés , offre la même moralité par l'image inverse , et le bonliem* d'être humblement cache'e dans l'herbe est , pour la marguerite et poui' le poète , un grand sujet de philosophie.
Ces deux espèces d'apologues m'ont rappelé une ancienne fable plus vraie , plus raisonnable que la Couronne impériale et la Margiientc de l'Athénée : « Un oiseau fit son nid au sommet d'tin arbre ; les oiseaux de proie dévorèrent ses petits ; l'année suivante , il fit son nid au pied du même arbre ; les rats ou les reptiles détruisirent son espérance ; enfin , il fit son nid au milieu de l'arbre , dans le plus épais du feuillage ; les reptiles n'y purent monter , les oiseaux de proie ne l'aperçurent point , et la petite famille prospéra.» Nous avons beaucoup de marguerites sur les bords de la Marne , et si elles pouvaient parler comme celles de l'Athénée , elles diraient sans doute : Nous restons cachées sous l'herbe parce que nous ne pouvons pas nous élever au-dessus. Je vous jure , mon cher cousin , que j'aime mieux le nid d'oiseaux. S'il est dangereux d'être trop haut perché , il n'est pas trop agréable d'être placé trop bas ; ce qu'il y a de mieux en tout c'est le milieu. Après l'orateur et les poètes , on a fait de la musique , et mademoiselle Himm a très-agréablement chanté. J'ai oublié , mon cher cousin , une circonstance assez plaisante. Dans le moment même où M. Laya disait dans son discours que
\ ennui était une grande cause de distraction, on était fort distrait dans la salle : la distraction circula jusqu'au moment où la musique se fit entendre , et alors elle dispaiTit. Je fus un peu honteux quand je comparai les applaudissemens donne's au concert à ceux qu'on avait épar^és à l'éloquence et à la poésie ; mais au moins cela nous a valu un calembourg, c'est toujours quelque chose. Quelqu'un en sortant , dans la foule , s'écria qu'on devinait bien écrire au-dessus de la porte de l'Athénée : Ici le son vaut mieux que la farine. Qu'en ditesvous , mon cher Lourdet ? Ce calembourg n'est-il pas assez mauvais pour être joli ? Si vous pensez comme moi , faites-en part à vos amis , excepté à M. Bonsens.
Plâtre cousin Bélier.