M. G AIL ET M. GUICHARD
Ce Mercredi a3 Décembre 1807.
Mon très-cher cousin, ma lettre sur l'Athénée de Paris vous a fait plaisir, j'en suis bien aise, et votre approbation m'engage à continuer. J'ai assisté à la seconde séance littéraire de cette fameuse société ,
qui , en moins de quinze jours , donne déjà des signes alamians de décadence. Quelle diffe'rence , bon Dieu , en si peu de temps ! Dans la première séance , nous a^dons eu un grand discours , une longue satire , deux apologues philosophiques , une symphonie, deux airs de virtuose, une espèce de concerto , et une nombreuse assemblée. Tout cela n'e'tait pas d'un mérite égal, sans doute ; mais si la prose de l'orateur manquait de douceur et de justesse, ces deux qualités se retrouvaient dans les airs chantés par mademoiselle Himm ; si les vers des poètes n'avaient pas toute l'harmonie désirable , la symphonie nous en dédommageait ; et, à tout prendre, les oreilles étaient satisfaites d'une certaine façon. Jeudi dernier , la scène avait changé : on ne nous a donné qu'un morceau de prose poétique , deux pièces de vers prosaïques , point de musique ; et , dans ce vaste laboratoire , les cornues et les creusets étaient beaucoup plus nombreux que les auditeurs.
Je vous ai prédit depuis long-temps , mon cher cousin , que l'étude des sciences détruirait la littérature : la règle et le compas ont rétréci l'imagination en la resserrant dans leurs limites géométriques. Depuis que la froide exactitude , la minutieuse analyse , le dur philosophisme , ont donné des lois au Parnasse , adieu les aimables prestiges , les riantes images , les douces illusions. Les fleurs même du sacré vallon ne serviront bientôt plus qu'à grossir une nomenclature bo-
tanique , et à compléter les labiées et les uinbelUfères. La salle de l' Athénée lui a porté malheur : en effet , comment parler de ïhéocrite ou de Virgile dans l'enceinte qui retentit encore de la crâniologie ? Quelle figure doit faire la pauvre poésie, quand elle voit près d'elle le scalpel préparé pour la dissection , et la machine pneumatique toute prête à l'étouffer? Les sciences ont fait tourner toutes les têtes. En voici une preuve bien frappante : le progi'amme de l'Athénée annonçait que M. Gail lirait des observations sur Théocnte et Virgile ; et les auditeurs, encore pleins des leçons de physiologie , ont cru qu'il y avait faute d'impression , et que le docteur G ail ferait des observations sur les crânes de Virgile et de Théocrite.
Les athlètes qui se présentèrent dans l'arène étaient au nombre de deux : le premier, M. Gail, helléniste distingué ; et le second , M. Guichard , versificateur : ce qu'en Champagne nous nommons un poète.
M. Gail nous lut un extrait de l'ouvrage qu'il doit publier sur Théocrite et Virgile. Il n'hésite pas un moment entre ces deux poètes bucoliques : selon lui , Théocrite est incontestablement le premier ; et c'est le poète grec qui a produit le poète latin. Ce que les hommes les plus habiles n'avaient osé prononcer, M. Gail l'affiraie ; et il devrait bien nous rendre le même service relativement à Homère et à Virgile , Démosthènes et Cicéron , Corneille et Racine , dont les places ne
sont point encore marquées , et qui s'ennuient sans doute en attendant qu'on ait décidé entre eux la question de préséance.
Le résultat du parallèle établi par M. Gail , est que les bergers et les troupeaux de Théocrite sont plus naturels que ceux de \ irgile : quoique leurs lormes soient un peu rustiques , et quelquefois un peu grossières , elles sont plus vraies , et conséquemment plus aimables. Les moutons de Virgile, au contraire, sont trop élégans, trop propres, et ils bêlent de trop bon ton. Qu'en dites-vous , mon cher cousin ? Ce n'est pas à nous autres Champenois qu'il faut conter ces sornettes : en fait de bergeries , nous sommes juges compétens , et nous ne laissons pas impunément insulter aux moutons du bon Virgile. Qu'a-t-il donc dit , ce poète , de trop pompeux sur les troupeaux de Corydon ou de Tityre? Que M. Lochet d'Epernay ait établi sur les bords de la Marne une colonie de moutons espagnols , on peut appeler cela du luxe et de la pompe : des ménnos en Champagne sont des petits-maîtres , et il faudrait pour les garder quelque berger de Fontenelle. Mais Virgile n'a parlé ni des moutons d'Espagne, ni de ceux d'Eldorado : parmi ses chèvres on ne voit ni les gazelles , ni les antilopes ; tantôt c'est une brebis qui dépose ses deux tendres agneaux sur le dur rocher ; tantôt c'est le bélier qui sort du fleuve , et qui n'a pas encore séché sa toison ; ailleurs enfin, c'est la chèvre qui court au cytise fleuri : je ne vois là ni
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des bergers citadins , ni des moutons de bonne compagnie. Si, dans la quatrième c'glogue, le poète s'élève au-dessus de la chaumière rustique , ce nouveau ton n'est-il pas assez motive sur ces vers :
Paulo majora canamus :
Non omnes arbusta juvant humilesque tnyricœ... ?
Si, dans la dixième, Gallus n*estpas aussi noir que Me'nalque , et aussi grossier que Corydon , ne vaut-il pas bien , malgré cela , les chevriers et les pêcheurs de Thcocrite ?
M. Gail compare les Bucoliques de Virgile aux paysages du Poussin, auquel on reproche les nombreuses et riches fabjifjues qu'il place dans des sites champêtres. Je ne suis pas peintre , mais cette comparaison me paraît Adcieiise. On ne reproche au Poussin que l'abus et la profusion de l'architecture dans ses paysages ; car jamais personne n'a prétendu qu'un paysa^ste ne dût présenter que des déserts. Le site le plus agreste offre souvent , dans les limites de son horizon , l'aspect de quelques édifices ; des hauteurs des bois de Yille-d'Avray, l'on découvre le faîte du château de Versailles et le dôme des Invalides ; ce qui n'empêche pas que l'on ne soit dans un bois : et vous, mon cher cousin, des bords de la tortueuse Marne,, du milieu de la vaste prairie , vous apercevez les clochers de Châlons , et ceux de JSotre-Dame de r Epine ; ce qui ne vous empêche pas d'être à la campagne. Le Poussin n'a donc pas eu tort dç
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mêler l'architecture au paysage , et Yirgile n'est pas trop coupable d'avoir quitte' un instant Me'libe'e pour Gallus et pour Pollion.
Quant à The'ocrite , il n'a pas lui-même toujours e'té poète pm-ement pastoral dans toutes ses idylles ; et sa simplicité , de l'aveu de M. Gail , devient quelquefois grossière. Maintenant en croirons-nous Boileau , qui veut qu'un poète sache '-
. . . Aux discours de la rusticité , Donner de l'élégance ou de la dignité ;
OÙ le père Rapin, lorsqu'il pre'tend que l' expression de Véglogiie doit être commune, et qu'elle ne doit açoir rien d'exquis , ni dans ses sentimens ni dans ses paroles ? Suivrons-nous l'opinion de M. Hardion , quand il dit que V idylle pastorale étant fort petite par elle-même , elle a besoin d'être relevée par V élégance de la diction; ou enfin dirons-nous , avec l'abbé le Batteux , qu'on peut regarder les ouvrages de The'ocrite comme la bibliothèque des bergers, et que ce poète a une douceur et une mollesse à laquelle aucun de ses successeurs n 'a pu atteindre, quand M. Gail lui-même avoue que sa simplicité est quelquefois âpre et grossière ? Pour moi , mon cher cousin , je m'en rapporte à M. Bonsens , notre ancien professeur : il nous répétait souvent, le bonhomme , que les vers où l'on fait parler les bergers , n'étaient cependant pas composés pour àe;S bergers et des bouviers ; que toute poésie sup-
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pose un art , et que le but de Tait doit être d'embellir la nature , sans la surcharger d'ornemens. Je conclus donc , mon cher cousin , que si , comme le dit M. Gail , llicocrite a/ait Pirgile , très-certainem(înt il a fait là un excellent ouvrage.
Après le savant helléniste , M. Guichard monta sur le trépied. Il nous lut d'abord une pièce de vers sur les faux amis qui nous abandonnent dans le malheuj', après nous avoir caresses dans la prospérité : sujet tout neuf, car il ne remonte guère qu'au déluge ou à la création. La fonne avait autant de fraîcheur que le fond d'originalité. J'ai cru long-temps que M. Guichard parlait en prose , comme j'avais cru que M. Gail récitait de la poésie ; et la rime m'apprit enfm que les phrases de M. Guichard avaient strictement le droit de passer pour des vers. Cette pièce fut écoutée froidement ; mais , comme il faut être poli, l'auditoire se cotisa pour payer à l'auteur une somme d'applaudissemens fort honnête et fort désintéressée.
La seconde pièce de jVI. Guichard est une épître aux riches : cette épître a tout l'air d'une satire. L'auteur y peint le bonheur de la pauvreté , et les nombreux désagrémens attachés à la richesse. Il m'a paru très-pénétré de son sujet : il s'est exprinié avec chaleur ; et j'en conclus que si M. Guichard fait fortune , il jettera tout son argent par la fenêtre. Dans les vingt-six infortunes des gens riches , deux surtout ont été remarquées.
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H dit d'abord aux Crésus modernes que les amis invités à leur table , leur apportent Un estomac au lieu d'un cœur.
Ce vers , qui a charmé l'Athénée , ne plairait point à Châlons. Ce n'est pas au dîner que nous éprouvons nos amis : nous ne leur demandons , à table , que de la gaîté , de l'amabilité et de l'ap* petit. En province, nous voulons que l'on mange ; nous pressons , nous bourrons nos convives ; et c'est une belle preuve d'amitié que de se donner une indigestion. Ainsi , mon cher cousin , vous n'aimeriez pas que vos amis vous apportassent à dîner leurs cœurs sans leurs estomacs. Le second trait saillant contre les riches est exprimé dans ces quatre vers :
Quand vous me serrez conlre un mur , Dans vos voitures élégantes , Je surprends , moi piéton obscur , Bâiller vos personnes brillauates.
Où étes-vous, M. Bonsens ? Que diriez-vous ànje surprends bâiller, du bâiller des personnes P Et vous , mon cher cousin , restez avec vos moutons ; ou si jamais vous venez à Paris , n'entrez point à l'Athénée , où j'aurais la douleur de voir bâiller votre personne champenoise : vous n'en savez pas assez pour trouver du plaisir aux vers de M. Guichard , et vous avez la simplicité d'admirer Jean Racine et Jean La Fontaine , qui étaient Champenois comme vous.
P^otre cousin Bélier,
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