‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · OBSERVATIONS SUR LA PHROENOLOGIE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LA PHROENOLOGIE

ou LA CONNAISSAISCE DE l'hOMME MORâI, ET INTELLECTUEL, FOîa)ÉE SUR LES FONCTIOINS DU SYSTÈME NERVEUX, P\R G. SPURZHEIM, D. M.

Les esprits forts ne croient point aux revenans, et cependant nous voyons de temps à autre reparaître les ombres de gens bien et dûment enterres, dont la résurrection n'e'tait pas plus de'sirëe cjue probable. Le fantôme de Mesmer s'est déjà montré jusqu'à trois fois depuis les obsèques du magnétisme ; il a fait peur k quelques vieilles femmes, çt il a été canonisé par le collège des magnétiseurs. Le spectre a fait retraite , fort heureusement pour nous ; car c'est sans doute à sa disparition que nous devons le beau temps dont nous avons joui cette année. Mais ne nous flattons pas de l'espoir qu'il ne revienne plus. Une grande autorité , Hérodote , nous apprend qu'un certain Aiistée , de Proconèse, mourut dans la boutique d'un foulon , et ne fut point inhumé , parce qu'on ne pût retrouver son corps ; que , quoique bien mort , il reparut , sept ans après , à Proconèse même , et y composa des vers arimaspicns ; qu'il remourut , et se montra trois cent quarante ans plus

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tard dans la \i\\e de Metaponte, où il fit ériger des monumens que l'on voit encore aujourd'hui , ajoute l'historien. Soyons donc bien assure's que dans trois cent quarante ans , au plus tard , nous reverrons le grand Mesmer entouré de ses somnambules et des malades qui sont morts guéris par le magnétisme.

En attendant ce phénomène qui effraie les médecins , comme l'annonce d'une comète effrayait nos bons aïeux, occupons-nous d'une réapparition qui n'est pas moins étonnante, et ne confond pas moins le petit orgueil de nos sceptiques.il n'est personne en Europe qui n'ait entendu parler de M. Gall et de sa doctrine ; le docteur n'est pointmort, fort heureusement pour les sciences qu'il cultive avec éclat; maislacrâniologie, sa fille chérie, est décédée il y a dixans,aumilieu delacapitale; une commission prise dans le sein de l'Institut a donné son extrait mortuaire ; et dans ce Journal nommé alors Journal de VEjnpîj'e, on lisait son oraison funèbre, tandis que les autres Feuilles chantaient son apothéose. Qu'elle soit allée dans le ciel ou dans les enfers, c'est une question trop ardue pour que j'aie la prétention de la décider. « Qui connaît, dit Salomon, si l'âme des enfans des hommes monte en haut et si l'âme des bêtes descend en bas ? » (Ecclésiaste, chap. m, v. 21.) Mais sa mort est au moins aussi bien constatée que celle d'Aristée de Proconèse , et le docteur Gall l'a regrettée aussi sincèrement que le docteur Young a pleuré sa chère

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Narcisse. Hélas! nous ne l'oublierons jamais ; nous avons Yu tous les bijoux de la défunte, c'est-à-dire ces jolis crânes parfumés et vernissés qui lui servaient de jouets , nous les avons vu rentrer dans ces coffres élégans qu'elle nommait ses écrins dans le temps de sa gloire , et qui devinrent à sa mort, non pas des sarcophages , car la chair n'y est pour rien , mais de tristes osteophages, mot nouveau que l'Académie doit adopter par respect pour la crâniologie.

Si l'ingratitude des hommes n'était pas asse connue , notre conduite envers la crâniologie en serait une preuve. Avec quel enthousiasme n'a-ton pas d'abord accueilli celte fille du docteur ! Comme on vantait ses charmes! comme on se pressait pour entendre les oracles de cette nouvelle Pythonisse ! Du fond de son antre , dont le dôme était arrondi en forme de bosse , l'aimable Sybille nous disait : Vous volerez , vous tuerez , vous forniquerez , parce que vous avez les protubérances no^ I , 1 4 et 1 6 , qui renferment les organes de l'amour physique , du mieurtre et du vol. Et la foule s'écriait : Quelle science ! quelle profondeur ! quelle philosophie ! Rappelons-nous ces jours heureux où nous portions une main furtive sur la nuque d'une jolie femme pour y mesurer l'ampleur des protubérances occipitales, et y découvrir l'indice d'un grand penchant à l'amour non platonique. Il me semble encore voir une de ces tendres mères promener sa main sur la tête de

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son enfant , et dire avec orgueil : il a toutes les. bonnes bosses î \ oulions-nous e'prouver l'homme qui se disait notre ami ; avec \ index et le médius nous tâtions à la fois la bosse n'* i2 près de la suture lambdoïde, et la bosse n^ i4 près de la suture squammcuse. Si la première était saillante , et l'autre déprimée , nous pouvions compter sur un attachement sans boraes ; si le i4 dominait, au contraire , nous nous hâtions de fuir le traître qui , sous l'apparence de l'amitié , méditait de nous égorger ; car, il faut le dire , la nature nous a joué le mauvais tour de placer l'organe du meurtre près de celui de l'amitié. S'agissait -il de traiter avec quelqu'un des affaires d'intérêt; en explorant les bosses 1 5 et 1 6 , leur rotondité ou leur aplatissement nous conseillait de refuser ou d'accorder notre confiance : c'est, en effet, sous ces deux monticules que sont nichés les organes du vol et de la ruse. Non , quand j'aurais une langue de fer , toujours parlant, je ne saurais nombrer et dire tous les bienfaits de la crâniologie. Et cependant nous les avons méconnus ! Mais, malgré nos sarcasmes et nos calomnies , le système du docteur Gall vient de ressusciter ; un nouveau père l'adopte et lui donne le nom de Phrœnologie. N'allez pas croire que ce nom ait quelque rapport avec le mot frénétique. Trompés par ce phrèn , que les hellénistes ne s'imaginent pas trouver de Xespiit là-dedans : c'est tout simplement la bosse , la bosse de M. Gall qui se remontre k la lumière , et nous donne

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la connaissance de l'homme moral et intellectuel : mais combien n'est-elle pas modifiée , arrondie , polie et embellie par les mains habiles et savantes de M. Spurzheira !

Dans sa nouvelle vie , la belle Allemande reçoit une nouvelle éducation ; couverte d'un voile plus de'cent, elle n'alarme plus la pudeur ; ses penchans ne sont plus ùrésistibles ; elle dit seulement qails sont presque soustraits à la volonté. Que ce presque est heureux! il rend la proposition presque orthodoxe. Au lieu de vingt-sept organes, elle en a trente-cinq : elle parle enfin une langue toute nouvelle : c'est une véritable métamorphose.

Mais il ne suffit pas de payer un juste tribut d'éloges à cette nouvelle édition de la crânioiogie , corrigée et augmentée par M. Spurzheim ; il iaut au moins indiquer les heureux changemens que le nouveau physiologiste a fait dans la doctrine du premier crâniologue. J'ai déjà dit que M. Spurzheim avait découvert huit nouveaux organes , puisqu'il en compte jusqu'à trente-cinq , et il faut espérer qu'il en sera des bosses comme des élémens , qui, jadis au nombre de quatre , se sont multipliés jusqu'à celui de quarante-sept, sans compter ceux que l'on découvre clans le moment où j'écris.

La première et la plus importante correction porte sur le nom même de la science. M. Spurzheim rejette le mot crânioiogie : il n'indique , dit-il , qu'une doctrine du crâne; or, le crâne n'est qu'une empreinte du cerseau , et ce sont les

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parties cérébrales même dont il faut rechercher les fonctions. Cette raison est fort bonne ; mais ne peut-on pas ajouter que le mot crâne prêtait k de mauvaises plaisanteries , à des jeux de mots sur la bosse , et il ne faut pas qu'une religion prête au ridicule. Le nom de Phrœnologie se présente de meilleure grâce; encore le changera - 1 - on si les mauvais plaisans s'obstinent à le confondre avec le mot frénésie. C'est un grand avantage dans les sciences que de savoir changer les mois. Le vocabulaire de la chimie est entièrement renouvelé : dans le dix-septième siècle , les mots anatomiques étaient tous latins , ils sont tous grecs aujourd'hui, et un snvant docteur vient tout récemment de franciser ce grec d'une nouvelle manière ; les médecins aussi nous traitent à la grecque ; nous ne guérissons pas davantage , mais nous avons au moins la consolation de ne plus éprouver de maladies ignobles ; nous nous plaignons en bons termes , et nous mourons d'une manière classique. Si d'ailleurs on observe que les hommes ne disputent presque jamais que sur des mots , on sentira combien M. Spurzheim \ient d'ennoblir la crâniologie roturière , en donnant à tous nos organes des noms de bon ton et de bon goût.

Il commence , comme M. Gall , par celui sans lequel nous n'existerions pas, et que la sage nature a caché sous les deux protubérances occipitales ; mais au lieu de le nommer grossièrement \ instinct de la propagation ou \oigane de V amour phy~

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siqiie , il lui donne le joli nom à'amatkité, mot dont on connaîtra toute la justesse, lorsque, dans la description de l'organe , on verra qu'il est question de cervelet tres-développé , de nuques larges et saillantes. J'imite cependant les dames à ne pas confondre Vamatàité avec l'amour ; la première a bien son mérite ; mais le second est plus honnête , et il ne faut jamais nommer que celui-ci, sans préjudice aux droits de l'autre.

Le second numéro est encore celui de M. Gall; mais, au lieu de V amour des enfans ou des jeunes ^ il se nomme philogéniture ; philogénésie , dont on se servait aussi il y a dix ans , était plus complètement hellénique, mais, hybride ou non, la philogéniture signifie l'amour des pères et mères pour leurs enfans, et l'on sent combien il est philosophique de le placer immédiatement après Vamatwité : c'est rapprocher l'effet de la cause.

A partir de ce second organe , M. Spurzheim abandonne M. Gall, et il intei^^ertit l'ordre de nos protubérances. Les noms qu'il donne à ces organes législateurs de nos sensations , de nos penchans , de nos facultés , font connaître leur nature et leurs fonctions. En voici quelquesuns : celui de l'amitié se nomme affectionivité ; celui de la rixe , comhaiwité ; la vilaine bosse du meurtre n'est plus que la destniciwité ; l'instinct qui porte à construire , soit un édifice comme la colonnade du Louvre , soit la digue d'un castor , soit le Panthéon d' Agrippa , soit un

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nid d'hirondelle , se nomme constructiçité ; l'indigne penchant au vol peut se présenter , même en bonne compagnie, sous le nom modeste de convoitkité^ et le penchant à cacher quoi que ce soit est finement exprimé par le terme délicat de secré- /it^ïV^'. Je voudrais bien parler aussi de \ habitatiçitéf de V indwidualité , de \ idéalité ^ de \di localité, de la causalité , et surtout de la sumaturalité ; mais un article de journal n'est pas un volume , et un volume suffirait à peine pour apprécier dignement une seule page de M. Spurzheim. Contentons-nous de signaler l'ineptie ou la malveillance de ces hommes qui nous reprochent de retourner vers la barbarie , qui nous parlent sans cesse de décadence et de mauvais goût , qui vont disant partout que les mauvaises doctrines nous viennent du dehors , et qui voudraient clouer l'esprit humain à un vil poteau pour l'empêcher de s'élever à la surnaturalité &i à \?i pejfeciiôiliiémdéfmie. N'eussionsnous reçu de l'étranger que le mesmérisme , la phrœnologie et la tragédie romantique , cela ne suffirait-il pas. pour prouver notre infériorité ? Soyons donc humbles puisque nous sommes pauvres en génie : je le demande à tout l'Institut, quel est le Français qui ait jamais inventé;rien de comparable à l'amatiiité , rhabitativité et rajjectioniçité?

Quand M. Spurzheim est en liain d'abattre des préjugés, il n'y va pas de main morte ; c'est encore un avantage incontestable que la plupart des étrangers ont sur nous. Si nous attaquons une opinion

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générale , nous énervons notre style par une foule de précautions oratoires , et nous nous croyons fins quand nous ne sommes que faibles. Un Français , je le suppose , voudrait prouver que les artistes grecs ont mal connu les justes proportions de la figure humaine , et démontrer que l'Apollon du Belvédère et la \énus de Médecis, loin de représenter un dieu et une déesse , n'offrent pas inême à nos yeux des êtres intelligens, par cela seul qu'ils ont la tête trop petite : dans quelles circonlocutions ne tournerait-il pas avant d'oser exprimer un pareil paradoxe ! Que de si et de mais n'entasserait-il pas l'un sur l'autre avant de se laisser de\iner ! M. Spurzheim dédaigne tous ces détours ; il dit nettement que V imbécillité seule peut être le partage d'une tête aussi petite que celle de la J^énus de Médecis. Il ajoute , deux lignes plus loin, que l'on doit donner à la plus belle des femmes une tête oh V intelligence soit au moins possible. 11 ne s'exprime pas aussi franchement sur l'Apollon ; mais il se sert d'une tournure française pour se concilier notre suffrage. « On ne verra pas non plus , dit-il , qu'une tête aussi petite que celle de l'Apollon du Belvédère , soit l'apanage de la plus haute sagesse. Les artistes seraient en contradiction avec la nj^ture , s'ils voulaient prendre les proportions de cette statue pour modèle de tous les hommes intelligens. » Que vont dire les Italiens et les Français qui ont écint de si belles choses sur la tête de ce dieu ? Que vont dire les partisans de

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\ Cingle facial, qui , établissant une échelle de tous if.s degrés d'intelligence , en désignaient le maxi- ^mum et le minimum par la tête de l'Apollon et la tête de la grenouille? Je ne m'engagerai pas dans cette discussion ; mais je crois, en conscience, que les têtes de la Vénus et de l'Apollon sont en effet trop petites : car je ne vois pas le moyen d'y placer les trente-cinq protubérances de M. Spurzheim , ni même les ^^ngt-sept de M. Gall. Cependant , puisque nous en sonunes sur les divers degrés d'intelligence , et puisque les grosses têtes en ont toujours davantage , les deux pères de la crâniologie devraient bien nous donner leur mesure ; elle serait placée , comme étalon , dans tous les collèges électoraux, et il serait défendu aux électeurs de nommer un député qui n'aurait pas les dimensions requises. Ce qui m'afflige dans tout cela, c'est de voir qu'Apollon, s'il revenait sur la terre , ne serait pas reçu à l'Académie.

Je n'ai pas eu besoin de consulter les savans pour louer M. Spurzheim et sa doctrine. On ne nous demande jamais compte de nos éloges : nous sommes toujours des juges très-compétens quand nous approuvons ; mais s'il nous arrive de blâmer, mille cris s'élèvent contre nous , et l'instruction qu'on admirait dans nos articles bienveillans , se cliange en une ignorance profonde quand notre critique dcAicnt moins libérale. Jusqu'ici , je ne risque rien : j'ai fait voir tout ce que la crâniologie a de romantique et d'admirable ; j'ai signalé l'heu-

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reuse découverte de la causalité et de la sumatiiralité ; j'ai fait justice de ces ignorans journalistes , mes confrères , qui se sont moqués des bosses de M. Gall , tandis qu'ils ne voyaient pas les énormes bosses qu'ils portaient eux-mêmes sur leur front. Mais j'ai promis d'indiquer le coté faible de la doctrine , et je n'échapperais pas moi-même au reproche d'ignorance , si je n'avais pris de bonnes précautions pour pouvoir argumenter contre un homme armé de trente- cinq protubérances. J'ai eu recours aux savans ; ils m'ont fourni des notes , et je vais présenter ici ceux de leurs raisonnemens que j'ai pu comprendre ; car je n'entends rien à l'anatomie ni à la physiologie , et je suis , en métaphvsique , aussi aveugle que ceux qui ont écrit vingt volumes sur cette matière impondérable. L'un de ces savans surtout a eu la complaisance de se rapetisser pour se mettre à la portée de mon intelligence : il a prétendu que le simple bon sens valait autant que la science pour démontrer l'absurdité d'un système , et que le rabot de la logique ( ce sont ses termes ) détruirait aussi bien les bosses de M. Spurzheim , que les ciseaux , les scies , les pinces , les rugines €t les érigines de l'anatomiste. Voici à peu près la substance de son discours ; mais j'invite le lecteur à s'en défier, car j'ai remarqué que mon savant avait une large protubérance entre l'oreille et l'occiput ; c'est là que se tient en embuscade l'organe de la rixe ou de la pugnacité , selon M. Gall , et de la combatmté

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selon M. Spurzheim , organe dont l'existence ne peut être conteste'e , car on en voit très-distinctement la bosse sur le crâne des chiens querelleurs et sur celui du connétable du Guesclin , comme on trouve celle des voyages sur la tête d'une hirondelle et sur celle du capitaine Cook. Je vais donc rapporter le discours d'un querelleur qui aura tort ; mais il faut dire le pour et le contre , et le contre n'est pas ce qui ennuie le plus nos lecteurs. Faisons cependant observer que le§ louanges parlent toujours de mon propre fonds , tandis que je suis forcé d'emprunter les critiques : la nature m' ayant refusé la bosse de la combativité , n'a fait pousser sur mon crâne que celles de \ approbation , de la hienveillance et de Y affectiom'çité.

« Tout savant qui écrit , disait l'antagoniste des crâniologues , se propose d'instruire , puisqu'un ou\Tage ne peut être utile qu'en instruisant ; mais si le livre par lequel on prétend m'éclairer, ne fait qu'ajouter de nouvelles difficultés à celles qui m'embarrassent; si , au lieu d'expliquer les phénomènes , il les rend plus inexplicables ; s'il épaissit le voile dont la nature a couvert ses secrets , l'ouvrage est tout au moins inutile , s'il n'est pas dangereux. Or , les prétendus organes législateurs de nos penchans et de nos facultés , que les docteurs allemands logent dans notre cerveau , ne font qu'embrouiller notre métaphysique, déjà si peu claire , et changent en absurdité ce qui n'était qu'incompréhensible. Les travaux des anatomistes,

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le génie des physiologistes et des philosophes n'ont pu encore expliquer l'action de notre volonté sur nos muscles , ou , en d'autres termes , nous apprendre pourquoi nous remuons le bras ou la jambe quand nous en avons la fantaisie. Ils ont beau compter les paires de nerfs , décrire la forme des muscles extenseurs ou flécliisseurs , comparer leur puissance motrice à celle d'un le^^er du premier ou du second genre , tout cela ne me dit point comment toute cette belle mécanique se met en mouvement à l'ordre de ma volonté. Les beaux discours que l'on a faits sur la nature de l'âme ne m'aident point à résoudre la difficulté. A ce mot âme , je sais que nos grands hommes vont sourire ; ils n'en ont pas encore formellement admis l'existence , comme Roberspierre a daigné reconnaître l'Etre -suprême ; mais M. Spurzheim est orthodoxe , il nous donne une âme spirituelle , et soit conviction ou concession de sa part , la reconnaissance de ce pnncipe me suffit pour argumenter d'après ce texte. Yovons donc comment nous arrangerons cette âme avec des organes bien matériels qui commandent nos penchans , qui produisent nos sentimens , et qui nous accordent ou nous refusent les facultés intellectuelles. D'après ce simple exposé , l'âme commence à devenir fort embarrassante ; car , si des houppes nei-veuses donnent les penchans , les sentimens et l'intelligence , le rôle de l'âme se réduit à rien, à moins qu'on ne considère notre cerveau comjne une ré-

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publique fedërative d'âmes matérielles , dont l'âme spirituelle est le président. Yoici un raisonnement bien simple auquel je ne prévois pas qu'on puisse répondre : Si les organes qui nous donnent les penchans , nous fournissent en même temps les moyens d'exécuter tous les actes que ces penchans sollicitent , l'âme est absolument inutile , et , au lieu de l'admettre , M. Spurzheim devait la. renvoyer dans la région des chimères ; si , au contraire , les organes donnent les penchans sans fournir aucun moyen d'exécution , il faut que chaque organe , celui de la destmctwiié , par exemple , avertisse mon âme que je veux manger une perdrix , et que mon âme commande à mes muscles tous les mouvemens nécessaires pour tuer la perdrix et pour la manger. Or, si je n'ai jamais conçu comment une âme peut contracter ou relâcher des muscles , je concevrai bien moins encore comment un organe du cerveau peut agir sur l'âme qui agit ensuite sur mes m\:^cles , et détermine leurs mouvemens. Il y a donc ici deux difficultés au lieu d'une ; le système fait donc reculer la science au lieu de la faire avancer.

» Mais peut-être , en nous débarrassant de celte âme , trouverons-nous ime solution plus facile. Essayons : me voilà donc sans âme avec mes trentecinq organes qui sont fichés à la circonférence de mon cerveau comme des clous de girofle dans un citron ; ma bosse de combativité me met flamberge en main , ma bosse de circonspection me dit : ren-

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gaine ; mon n» 6 me crie : tue ; mon n^ i3 , celui de la bienveillance , veut que je caresse ; la protubérance de \ amour-propre me rend fier comme un Castillan ; celle de la vénération me rend humble comme un solliciteur. Quel charivari dans ma tête ! et il n'y a plus d'ame pour y mettre le holà ! Rappelons donc vite cette âme qui , après tout, est moins embarrassante , et chassons les trente-cinq législateurs démagogues qui mettent l'anarchie dans mon cerveau.

» Parcourons maintenant quelques-uns de ces beaux organes , et voyons sur quelle base M. Spurzheim les e'tablit. La perdrix dont je viens de parler n'est point une plaisanterie , mais une transition ; car il est question de tuer pour se nourrir. J'e'carte à dessein toutes les vilaines conséquences que l'on peut tirer d'un organe du meurtre considéré comme une source de plaisir.

» Jusqu'ici nous avons cru que , pour avoir le désir de tuer des animaux et de les manger , il suffisait que la nature nous ait donné des mains pour abattre et saisir une proie , des dents incisives pour couper la chair , des canines pour la déchirer , des molaires pour la broyer , un estomac propre à la digérer. M. Spurzhcim prétend que cela ne suffit point , et que nous avons nécessairement un organe cérébral qui nous donne ce penchant , et nous indique les moyens de le satisfaire. ^ oici une phrase curieuse , écoutez bien : « Le tigre et le chat ont des dents et des griffes ; mais un penchant

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intérieur fait usage de ces instrumens , tandis qu'une brebis ne saurait les employer. » Mais, monsieur le docteur, quand la brebis aurait trente-six protubérances au lieu de trente-cinq , comment feraitelle usage des griffes qu'elle n'a pas ? Comment couperait-elle et déchirerait-elle des chairs quand sa mâchoire supérieure n'a point de dents incisives , et quand la nature lui a refusé des dents canines ? Comment, dirai -je ensuite, un homme d'esprit , aussi instruit que M. Spurzheim , prétend-il fonder un système sur de pareils raisonnemens ?

» Après une phrase aussi originale , nous pouvons bien parler de \ amour-propre ; l'organe qui en est la source et le siège , est situé , dit l'auteur , dans la partie postérieure et supérieure de la tête : « Ceux qui éprouvent ce sentiment , ajoute-t-il , tiennent la tête levée en arrière. » J'avoue que je ne vois pas pourquoi , car cet organe se trouvant sur la déclivité postérieure du crâne , plus on lève la tête, plus l'organe est abaissé , et l'on ne conçoit pas qu'un orgueilleux abaisse par fierté l'organe de l'orgueil. M. Gall était plus raisonnable lorsque , confondant la hauteur morale avec la hauteur physique , il disait que les orgueilleux avaient la même protubérance que les chèvres , parce que les chèvTCS aiment à grimper sur les hauteurs : ce calembourg physiologique valait bien la fierté qui se manifeste en s' abaissant,

» De l'amour-propre je passe à l'amour mater-

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nel , et en cela je suis plus conséquent que M. Spurzheim , car certainement il y a bien un peu de l'amour de soi dans la philo gcniture. On sait depuis dix ans que l'amour des mères pour leurs enfans est déterminé par un organe cérébral , marqué n» 2 dans les deux crâriiologies , et que la saillie ou la dépression de cette protubérance , indique une \ive tendresse ou une indifférence absolue. Ainsi le plus doux des sentimens n'est plus qu'une fatalité. On a demandé à M. Gall de quelle nature était la bosse d'une mère qui , ayant deux enfans , idolâtrait l'un et haïssait l'autre : le docteur s'est gratté occiput, sinciput, et n'a jamais pu trouver la solution de cette difficulté. M. Spurzheim n'aborde même pas cette question embarrassante ; mais l'objection est incomplète , car elle ne présente qu'un choix entre deux individus. L'argument sera bien plus fort si Tort demande quelle est la protubérance d'une mère qui aime avec passion et orgueil son premier enfant , qui le voit ensuite avec indifférence quand il en est survenu un second , et finit par le haïr lorsque , devenu trop grand , il indique trop l'âge de la mère. Comment une bosse du crâne, comment un organe du cerveau s'abaissent-ils selon les fantaisies, les torts ou les caprices d'une mère ? Si la mère hait en conservant la protubérance , si elle aime ne l'ayant pas , que de^dent le système des organes cérébraux ?

» Il y a loin d'aimer ses enfans à aimer le bien d' autrui ; aussi ne chercherai-je point de transition

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pour passer de l'amour maternel à l'organe du vol. M. Gall lui avait donné ce nom , qui est le mot propre ; M. Spurzheim , en l'adoucissant, n'a produit qu'une équivoque. Convoitise ou convoitivité peut se prendre pour le désir de posséder ce qu'un autre possède , ou simplement pour le désir d'en avoir autant. Tout comme un autre , je désire ce qui me convient ; mais cela ne signifie pas que je veuille l'enlever au légitime possesseur. Soyons donc francs , et rétablissons la bosse du vol qui joue un si beau rôle dans la crâniologie. Yous dites que c'est un organe donné par la nature à certains hommes et à certains animaux : il se manifeste par une saillie du crâne , et le crâne une fois bossue , ne revient plus sur lui-même quand la bosse a vieilli et s'est endurcie. Tâchons donc de résoudre la difficulté que je vais vous soumettre : Presque tous les peuples sauvages sont enclins au vol ; toutes les îles de la mer du Sud , par exemple , nourrissent des voleurs très - subtils. Les rois même de ces peuplades ne sont pas , à cet égard , plus honnêtes gens que leurs sujets. Je me souviens très -bien que le roi Toubouraï- Tamaïdé vola des clous au capitaine Cook , et que la reine Obéréa ayant volé l'habit et la veste de M. Banks , eut cependant la délicatesse de ]ui laisser sa culotte. Or, quand ces peuples se civilisent, le nombre de voleurs diminue considérablement. Comment donc une institution , comment la volonté d'un législateur abaisse-t-elle une

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