SUR LES MOYENS DE FORMER DE BONS MÉDECINS
Par J.-J. Menuret.
Cet ouvrage est écnt dans les meilleures intentions : M. Menuret veut absolument que nous ayons de bons me'decins , des me'decins qui gue'rissent ; il donne d'excellens conseils , il propose des réforme salutaires; il se fonde sur des principes incontestables : on l'e'coutera sans doute , car tôt ou tard la ve'rité perce : c'est du moins ce qu'on dit depuis le déluge. Nous pouvons donc espérer que dans cinq ou six cents ans la médecine sera une science infaillible ; ce qui est toujours une consolation pour ceux qui souffrent et qui meurent aujourd'bui.
On est vraiment effrayé quand on songe à la nécessité d'avoir un grand nombre de bons médecins dans une immense capitale , et à toutes les qualités intellectuelles et morales qu'exigent la science et la pratique de la médecine. Il faut que le docteur possède à fond l'anatomie , la physiologie , la pathologie , la séméïologie , l'hygiène , la
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thérapeutique , la matière me'dicale , l'iiistoire des maladies , et l'instruction pratique. L'inquiétude des malades augmente encore quand ils apprennent que chacune de ces branches de la médecine a fait écrire des milliers de volumes , et consumé la vie de mille savans sans être complètement approfondie ; et notre effroi se change en terreur quand Hippocrate nous dit que le médecin doit être pieux, affectueux envers ses confrères, rempli d'amour pour les hommes , de zèle pour les malades , exact, prudent , sobre , chaste , modeste , discret , charitable , et désintéressé. On voit que quand j'ai ajourné la perfection de la médecine à cinq ou six cents ans, j'ai un peu cédé aux charmes de l'espérance.
Je connais des médecins , hommes de beaucoup d'esprit, qui ne sont point choqués d'une raillerie sur la médecine; mais il en est d'autres qui n'entendent pas du tout la plaisanterie : et j'ai lu un gros livre où Montaigne , Molière et Rousseau étaient fort maltraités , parce qu'ils ont parlé des médecins avec irrévérence. Il est vrai que ces docteurs ombrageux ne sont pas ceux qui guérissent le mieux ; mais comme on peut les rencontrer dans une circonstance pathologique , il faut ménager leur susceptibilité. Je vais , en conséquence, me servir de l'autorité de M. Menuret pour justifier mes craintes sur la régénération et la perfection futures de la médecine. Les abus signalés dans le hvre que j'annonce, me rappellent malgré moi, et ne con-
firment que tiop la vérité de cet ancien adage : Multi curantur in librls qui non curanturin lectis.
Tout ce que je vais rapporter sur les abus del'enseignement et de la pratique est fidèlement extrait de l'ouvrage ; je ne fais que supprimer les antécédens qui tiendraient ici trop de place ; et quant aux conséquences , le lecteur les devinera de reste.
C'est en vain que nos monarques ont donné des constitutions sages sur l'institution médicale : ces ordonnances incomplètes sont très-inexactement suivies. Le nom de professeur n'est, dans plusieurs universités , qu'un titre sans ionclions , et ies écoles ne sont qu'un simple bureau dans lequel on va ou l'on envoie acheter le droit de disposer de la vie des citoyens. Dans ces Facultés de médecine , on fait moins d'examens et de questions que dans la réception comique qui suit le Malade imaginaire , et où l'on donne à un niais le droit saignandi, purgandi, j'allais presque dire tuandi, tant la bonne latinité a de charmes pour moi !
A Paris , l'enseignement est confié aux plus jeunes docteurs , à ceux qui sont le moins exercés dans la pratique. Ils ont la douleur de voir les prix et les distinctions prodigués à des établissemens étrangers , ce qui les autorise à économiser des leçons presque gratuites , et à les réserver pour des cours particuliers qui sont mieux payés. A Montpellier , les leçons publiques sont trop courtes , trop rares , trop vides ; les examens n'y sont rigou-
veux que de nom; on n'ose pas croire (et Ton croit cependant ; cette parenthèse n'est pas de M. Menuret), on n'ose pas croire que la crainte de perdre la re'tribution du doctorat engage à ne refuser personne. A Paris , ville pleine de monumens fastueux , il n'existe pas un petit asile destiné aux leçons médicales , et Hippocrate est obligé de se réfugier dans une partie de l'édifice consacré à l'école de chirurgie. Enfin , les moyens d'instruction sont faibles , mal ordonnés , et les épreuves, pour constater la capacité, quoique presque nulles, ne sont pas nécessaires pour obtenir les grades.
A ces griefs , que M. Menuret énonce avec dou-. leur, succède le chapitre des charlatans qui font pleuvoir sur Paris leurs tisanes, leurs eaucc, leurs dépurai Ifs , leurs élixirs ; qui jettent leurs poudres aux yeux des passans , et présentent des picotins de pilules. Viennent ensuite les apothicaires , dont quelques-uns sont complices de ces charlatans, et d'autres sont charlatans eux-mêmes en usurpant les droits du doctorat , en exerçant la médecine ; et l'on sent que dans ce cas la matière médicale n'est point épargnée , les drogues les plus chères étant toujours vantées comme les plus efficaces.
Les chirurgiens , comme on s'en doute , ont aussi un paquet à leur adresse. L'auteur signale c«^ix qui sont à Paris ce cju'ils appellent la petite médecine , et ceux qui , dans les campagnes, réunissent publiquement les lonctions de médecins , de chirurgiens et d'apothicaires. Arrêtons - nous
un moment sur le tableau que trace le docteur, et que je suis oblige' d'offrir en raccourci.
Un jeune homme de la lie du peuple , sans e'ducation , n'ayant exercé d'autre emploi que celui du peigne et du rasoir, parcourt quelques villes avec sa trousse , faisant , comme Figaro , la barbe à tout le monde , et cherchant , contre la misère , un asile dans les boutiques de perruquier. Lassé enfin de cette vie vagabonde , il va explorer les campagnes que l'absence des médecins livre au premier charlatan ; il tâte le terrain , le reconnaît, se fixe dans un village , présente une supplique au lieutenant du premier chirurgien du roi. Celui-ci convoque les autres membres qui doivent assister, non pas à un examen , mais au repas que l'aspirant leur donne , et à l'issue duquel le souvenir de la bonne chère et quelques pièces de monnaie font accorder au fraier le droit d'exercer la chirurgie , avec les accessoires, c'est-à-dire deux autres bagatelles, qui sont la médecine et le débit des drogues. Une note rejetée à la fin du volume , m'apprend qu'on a nommé un jury pour remédier à cet abus ; mais les membres ne dînent - ils pas comme les lieutenans du chirurgien du roi ?
Les traits que je viens de réunir ici ne sont pas ainsi rassemblés dans l'ouvrage : ils appartiennent à des chapitres distincts où l'auteur présente en même temps les moyens de répression et d'amélioration dans l'enseignement comme dans l'exercice de cet art si utile , et en même temps si dan-
gereux. Le tout m'a paru bien pensé et bien exprime' ; mais je crains bien que ce ne soit vox clamantis in deserto.
Apres avoir proposé ses moyens curatifs , car il s'agit de guérir la médecine même , M. Menuret , comme pour se consoler, porte ses regards en arrière , et contemple cette belle antiquité qui fut l'âge d'or des médecins. Il voit, en Egypte, le tiers du revenu public affecté aux médecins ; chez les Gaulois , les druides sont à la fois médecins, juges et sacrificateurs ; Podalyrc épouse la fille d'un roi qu'il a guéri ; un Asclépiade reçoit en don sept villes de la Grèce, pour lui et pour sa famille ; ces mêmes Grecs rendent des honneurs di\ins à Hippocrate , et lui décernent une couronne d'or du poids de mille pièces : Erasistrate obtient trois cent mille livres de notre monnaie pour avoir deviné la maladie d'Antiochus ; Jules César donne aux médecins le droit de bourgeoisie ; Auguste leur accorde le titre de chevaliers romains ; le sénat décrète qu'il sera érigé une statue en l'honneur de Musa ; et plus tard , sous les empereurs, après Aingt ans de service un médecin était déclaré comte de l'empire ; dans des temps plus modernes , Thadée ne sortait de chez lui que pour cinquante ecus d'or: un médecin aiabc , ne voulant pas se déplacer, forçait un roi d'Aragon de venir le trouver à Cordoue ; la république de Venise gratifie Aquapendente d'une statue et d'un revenu de mille pièces d'or ; en France , les méde-
clns ont été long-temps ecclésiastiques, ils avaient des bénéfices , et ils étaient dispensés d'un célibat trop rigoureux , paiiicularité qui demande explication ; et pour confumer tant d'honneurs par une autorité plus respectable , l'Ecclésiaste ordonne d'honorer les médecins à l'égal des rois.
Mais , si à ce tableau enchanteur nous opposons ce qui se voit aujourd'hui , quel triste contraste ! Ici des médecins cupides , insatiables : là des malades ingrats et avares ; un docteur réduit à tendre la main pour recevoir des pièces qui se succèdent lentement , et tombent à regret ; un autre , obligé de donner un compte de \isitcs , comme un marchand présente un mémoire ; un troisième , et voilà le plus affligeant , un troisième forcé à solliciter la tardive reconnaissance d'un malade , et à disputer sur le prix ; j'en attendais un quatrième qui aurait cité un mort en justice pour être parti sans témoigner sa gratitude , mais dans l'ouvrage il n'est pas question de celui-là.
Toute plaisanterie à part , et INI. Menuret a trop d'esprit pour ne pas la pardonner, quelque influence que ce livre ait sur le sort futur de la médecine , on doit le considérer comme l'écrit d'un honnête homme à qui une instruction solide , un esprit éclairé , et une longue expérience ont donné le droit de se faire écouter ; je n'ai qu'une seule objection à faire à l'auteur. Il s'élève contre les chirurgiens qui exercent la médecine ; il voudrait rétablir la démarcation qui existait autrefois entre
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la science et l'art , dont il croit que la confusion peut entraîner de graves inconve'niens. M. INIenuret me donne lui-même les moyens de le réfuter : Si l'enseignement est aussi imparfait , si l'examen est aussi illusoire qu'il le prétend , si un ignorant peut, en payant, devenir médecin, ne peut-on pas répondre à l'auteur qu'un homme qui sait bien la chirurgie est toujours préférable au médecin qui ne sait ni la chirurgie ni la médecine ? Je pense donc qu'il faut ajourner la réforme jusqu'au temps où les médecins auront toute la science qu'exige M. Menuret , et les mille et une vertus que prescrit Hippocrate : ainsi je finis par où j'ai commencé , et je ne demande que cinq ou six cents ans pour une régénération complète.