Oeuvres de F.-B. Hoffman
Ne perdons pas de vue le mille'sime qui se trouvé dans le titre de cet ouvrage : l'auteur pre'sente le tableau de la France en 18 17. Les regrets sur le passé sont inutiles , les haines que ces regrets inspirent sont dangereuses , surtout pour ceux qui les font éclater; il ne s'agit plus de dire : la France
était Mais voyons ce qu'elle est, et ce qu'elle
peut encore devenir : son sol , son climat , lui restent ; sa population est augmentée d'un sixième , en dépit des fléaux de toute espèce ; avec une telle constitution sa convalescence ne peut être longue : attendons et réparons. L'homme dont la maison a été frappée de la foudre , dont les champs ont été ravagés par la grêle , n'a rien de mieux à faire qu'à boucher les brèches et à semer de nouveau. Si,
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au lieu de travailler, il blasphème contre le ciel , if invective contre les clemens , il est ruine sans ressource. L'intention de M. Le Sur est exprimée clairement à la fm de son Inlrodiiction. Après y avoir fait , sine ira et stiidio, un tableau rapide de notre révolution , après y avoir rappelé en peu de mots les nouveaux dangers auxquels nous exposait l'invasion de i8i5 . il la termine par cette phrase, qui indique implicitement les bornes qu'il s'est prescrites, et l'esprit dans lequel on doit lire son ouvrage v Enfm la sagesse a prévalu dans le coii- » seil des rois ; les principes conservateurs des )> États l'ont emporte sur la fureur des partis. lia » été permis de regarder l'avenir, et c'est alors que >) nous avons entrepris de considérer la France « telle que la révolution nous Va faite. » Si vous voulez apprécier le livre , n'oubliez pas ces derniers mots.
Relativement aux trois premiers chapitres qui traitent de la population, de l'agriculture et de l'industrie , je me restreins aux observations suivantes : Lne population toujours croissante au milieu d'une guerre aussi longue , aussi générale , et pendant une révolution aussi sanglante , paraîtrait un phénomène bien étonnant , si l'histoire , en le reproduisant, ne nous habituait à le regarder avec moins de surprise. Les petites républiques de la Grèce étaient Jlorissantes au sein des guerres les plus cruelles ; le sang y coulait à gratuls Jlots, et la terre était comerte dlionunes. Après la se-
t\ FRANCE ET LES FRANÇAIS. 3
t;ondc guerre Punique , et une invasion prolongée pendant seize ans , Pvome ne comptait pas moins de citoyens et de soldats qu'avant l'expédition d'Annibal. Parmi les modernes , Machiavel fait observer que chez les peuples libres , la population augmente toujours au milieu des guerres, des troubles civils et des proscriptions. Son témoignage, à cet égard , est conforme à celui de Thucydide et de Tite-Iive. Et si des autorités aussi respectables ne suffisaient pas pour nous convaincre, voici un résumé qui dissipera jusqu'à l'ombre du doute. En 17 19, on donnait à la France dix -neuf miUions d'habitans ; en 1740, après la réunion de la Lorraine , elle en comptait deux millions de plus; en 1789, vingt-quatre millions , et en 18 17, près de vingt -neuf millions , sans y comprendre la Corse et les colonies. Il semble que la nature ait lutté d'énergie avec le génie du mal , et qu'elle ait fmi par le vaincre. Les causes de cet accroissement, contre toute vraisemblance , sont assez nombreuses , et Ma Le Sur les expose avec beaucoup de sagacité.
Arthur Young donnait au système agricole de l'Angleterre un grand avantage sur celui de la France ; il avait sans doute raison pour le temps où il écrivait. Mais depuis plusieurs années, les améliorations qui ont eu lieu chez nous , et la décadence de l'agriculture de nos voisins, attestée par eux-mêmes , nous met au moins à leur niveau sous ce rapport. Si j'en croyais les plaintes de plu-
4 POLITIQIE ET HISTOIRE.
sieurs écrivains anglais; si j'admettais, comme ils l'assurent , qu'un tiers de leurs terres est en friche, et que la misère générale a nui à la culture des deux autres tiers, jNl. Le Sur me paraîtrait nous avoir lait tort en égalant, toute proportion gardée, les produits agricoles de l'Angleterre à ceux de la France. Le tableau qui se trouve dans X Appendice de son ouvrage fortifie mes doutes, puisqu'il y démontre que le revenu territorial de la Grande- Bretagne est diminué d'un quart; que , dans plusieurs comtés , les frais de culture absorbant les bénéfices , les fermiers ont laissé les terres incultes ; que la taxe des pauvres est , dans quelques comtés, de quinze , de vingt-cinq et même de quarante pour cent du revenu ; que le mal vient de l'extension du système industriel et de sa prédominance sur l'agriculture , vraie source de toute richesse. Je n'abandonnerai pas ce chapitre sans rapporter une observation aussi juste qu'utile; la voici : « Le paysan devait à la généreuse philan- » trcpie de nos monarques , la suppression ou » l'atténuation des justices seigneuriales, des cor- « vées, des plus crians abus du régime féodal; » mais dans sa mémoire, les bienfaits des Bour- » bons se confondent avec les résultats de la révo- » lution : ainsi, au lieu de lui laisser craindre de se » les voir arracher, il faut lui montrer ses premiers j> bienfaiteurs. » Il est très-vrai que les gens de la campagne ne distinguent point ce qu'on leur avait accordé avant la révolution , de ce qu'ils ont
conquis par elle ; et la phrase de M. Le Sur est une de celles qu'il faudrait le plus leur répéter.
L'auteur démontre ensuite que l'industrie française a fait de grands progrès depuis trente ans ; que la France , malgré ses malheurs , est encore le pays du monde qui unisse au degré le plus favorable les deux principes de la civilisation , l'agriculture et l'industrie ; il va jusqu'à dire que, hors des circonstances où la fortune nous a jetés, nous n'aurions rien à envier rnéme à l'Angleterre. Le sentiment des maux présens m'a fait trouver de l'exagération dans cette proposition consolante ; mais les raisonnemens de l'auteur m.' ont presque entièrement convaincu : la solution de cette question dépend entièrement de l'état du commerce, et c'est ce dont M. Le Sur s'occupe dans la suite de son ouvrage.
Ici l'Angleterre n'a point de rivaux ; mais cette matière demande à être traitée en grand : tant de considérations importantes s'y rattachent , qu'une analyse écourtée ne peut en donner qu'une idée fausse. Il me semble même que l'auteur en a négligé beaucoup. Il raisonne avec tant de justesse, il est si bien instruit, que j'aurais voulu apprendre de lui jusqu'à quel point une nation , riche de son territoire, doit désirer l'extension du commerce; s'il ne fait pas naître de nouveaux besoins , et par conséquent la gêne après une trompeuse prospérité ; s'il n'a pas nécessairement des bornes dans la consommation possible et désirable ; si un
commerce limité et sûr n'est pas pre'fe'rable aux immenses spéculations qui embrassent la surface du globe ; si les mots commerce et prospérité sont nécessairement synonynies , quand le commerce du monde entier n'a pas empêché une nation éminemment industrieuse de s'imposer des taxes énormes pour nourrir, à titre de charité , le cinquième de sa population. J'aurais désiré aussi qu'il donnât plus d'étendue au paragraphe où il dit qu'il ne faut pas prendre dans un sens absolu la liberté dont le commerce a besoin. Ce préjugé d'une liberté indéfmie nécessaire au commerce, est assez générale pour mériter d'être combattu. M. Le Sur ne s'éloigne pas de mes idées , puisqu'il cite un passage de Duhamel où cet agronome philosophe nous conseille de ne pas confier notre existence aux hasards du commerce , et nous appelle à l'agriculture , la plus sûre et la plus féconde de toutes les industries; mais, avec autant de talent et de connaissances, l'auteur pouvait donner à ce sujet beaucoup plus de développemens, nous apprendre à juger sur les résultats et non sur les apparences , et à ne point envier une prospérité qui ne ressemble point à du bonheur.
Ce qu'il dit du clergé est fort raisonnable ; mais comme ce chapilrc n'en sera pas moins en butte à de fortes contradictions, je ne m'engage point dans une discussion si délicate. Je n'en rapporterai que ce qui CvSt historique, et conséquemment incontestable : la vente des biens du clergé a été
présentée , il n'y a pas long-temps , comme une spoliation révolutionnaire ; c'est une erreur. Les hommes de 1790 ont bien assez de pe'chc's sur la conscience , sans leur attribuer une invention qui date de la seconde race de nos rois ; pour être juste , il faut se contenter de dire qu'ils ont fait complètement ce que les anciens seigneurs faisaient d'une manière timide et partielle.
Dans le chapitre de la Noblesse et des Nobles, M. Le Sur veut que la noblesse soit quelque chose ; il ne peut se résoudre à regarder comme une chimère une distinction admise dans tous les siècles et chez presque tous les peuples. Il pouvait fortifier cette proposition par une foule de preuves. En Chine même , où la noblesse n'est point he'rèditaire, il plaît souvent à l'empereur d'anoblir toute la lignée ascendante d'un homme de me'rite. Ainsi , des mânes très-roturiej*s reçoivent dans l'autre monde leurs lettres de noblesse , et savourent avec plus de délices la vapeur des papiers dore's que l'on brûle sur leurs tombeaux. Si l'ambition, la vanité', le désir de s'élever au-dessus de ses semblables, sont naturels à l'homme, la noblesse n'est pas une institution contre nature : tel bourgeois qui voudrait faire descendre les classes supérieures à son niveau , se gardera bien de descendre lui-même au niveau de ses infeiieurs. Eh! dans quelle contrée sauvage et barbare ne trouvet-on pas des distinctions de castes ? Les insulaires du grand Océan , séparés des continens par des
t POLITIQUE ET HISTOIRE.
milliers de lieues , n'ont-ils pas leurs nobles » aussi fiers que les nôtres? Chez eux, les Ton-tous ou les Toas sont ce que nos marquis appelaient la canaille. Dans leurs idées religieuses , les âmes seules des nobles ont l'entrée du ciel , mais les Tou-tous n'ont qu'une âme périssable ou n'en ont pas du tout. Ainsi la noblesse se trouve dans le premier et dans le dernier degrés de la civilisation; l'homme même qui , sorti des rangs du peuple , a ^ exercé en Europe une puissance si colossale, a pensé qu'il n'y avait pas de monarchie sans noblesse ; en ne la rétablissant pas , il eût avoué le despotisme.
M. Le Sur pouvait ibuniir sans doute de meilleurs raisonnemens que les miens en faveur de cette antique institution ; mais il a cru qu'ils étaient inutiles. 11 se hâte d'examiner queljc est et quelle doit être cette distinction , dans quel but et avec quelles prérogatives elle est et doit être conférée. Ici les siècles et les pays lui présentent une variété infinie : dans chaque contrée , dans chaque âge, la noblesse est différente. Je pense que les temps, et surtout les derniers , y ont apporté plus de changemens que les cliniats , et l'auteur le pense certainement aussi , puisque son examen se termine par les réflexions suivantes : «< On conviendra qu'il » n'y a plus maintenant die/ nous, comme en )> Angleterre, qu'un nom historique, un talent » supérieur, une grande fortune , des services V éinineiii; qui fassent distinguer. Nous ne donnons
» guère à présent au titre de gentilhomme que la » signification attachée par les Anglais au mot de V gentleman. On ne sait pas précisément ce que j) la noblesse est , mais on sait fort bien ce qu elle
» ne peut plus être Les anciens astronomes
» avaient supposé la terre immobile au centre du x> monde ; un philosophe vint enfin qui coi:iiprit le w ridicule d'une hypothèse qui ferait faire chaque » jour au soleil et aux étoiles des milliards de lieues >) autour d'une petite planète. L'inquisition s'éleva » en vain contre une idée qui nous reléguait dans » un coin du système solaire. La raison prévalut , i) et les phénomènes célestes s'expliquèrent sans j) confusion. Que la noblesse d'aujourd'hui n'imite » pas l'inquisition : la terre n'en tournerait pas » moins sur son axe et autour du soleil. »
Les savans , les gens de lettres , les artistes sont aussi des élémens de notre société ; les pages qtii leur sont consacrées dans ce livre me paraissent contenir des choses étrangères au sujet; les prétentions des savans , les défauts des gens de lettres, la dispute de préséance entre les sciences et la littérature , le style maniéré ou redondant , le goût classique ou romantique , sont un hors-d'œuvre dans un ouvrage essentiellement politique. Les savans , ce me semble , et les littérateurs ne devaient paraître ici que relativement à l'influence que les premiers ont sur l'industrie et les autres sur les mœurs.
Les considérations sur les émigrés sont très-sages
lO POLITIQUE ET HISTOIRE.
et ont un rapport direct avec notre situation poli tique. L'auteur établit, d'après tous lespublicistes, le droit d'émigration, et l'on n'a pas besoin, dit-il, de fermer les bamèresd un Empire où lesbommes vivent heureux. « Des émigrés, ajoute-t-il, voyant » la guerre changer d'objet, leurs vues mal secon- » dces , leurs espérances cruellement déçues , et » leur cause évidemment sacrifiée , se sont soumis
» à ce qu'ils ne pouvaient empêcher Il en est
» pour qui la cause du malheur est devenue plus j) sacrée ; ils se sont dérobés au joug sous lequel » s'est coiu'bée la tête des plus puissans potentats. » On peut dire d'eux : T ^i ci îia; causa diis placuit^ » sed vicia Caioni; car la monarchie a eu de nos » jours ses Gâtons. » Si d'autres émigrés ne sont pas traités si libéralement par l'auteur, si des prétentions que rien ne justifie , reçoivent dans son livre un juste châtiment, il n'y a là que de l'impartialité.
J'en trouve une preuve encore plus forte dans le chapitre de r année licenciée que je fais suivre immédiatement , ne voulant point parler des acquéreurs de domaines naiionaux, et marcher per ignés supposiins cincri doloso. Voici deux citations où , comme je l'ai dit , la part du bien et du mal est faite avec beaucoup d'équité. Commençons par le mal , puis nous appliquerons le baume sur la plaie.
-' Quand l'histoire , qui fait la part de la vertu , » de la faiblesse et du crime , sera saisie de cette
» cause de notre armée , elle remontera peut-être
» bien au-delà de sa dernièi'e défection. La domi-
» nation dont elle menaçait l'Europe , et dont
» nous fûmes trop fiers, n'e'tail-ellc pas une cala-
» mité pour l'espèce humaine? Ne préparait- elle
» pas sans le savoir, par son aveugle dévouement,
» les désastres que la France a subis? Ne nous
» avait-elle pas mis nous-mêmes sous le joug des
» conquêtes? » Ces derniers mots me rappellent
une phrase remarquable de Montesquieu : « Dans
le cours des cojujuétes , c 'est toujours le peuple
conquérant qui est le premier asservi. » Jamais ,
dit enfin M. Le Sur, « jamais armée ne fit tant de
» mal à son pays ; mais laquelle aussi lui laissa plus
» de gloire ? » Je passe à l'autre citation : « Main-
» tenant , qu'on se représente cette journée mé-
» morable , où , devant un seul guerner resté pur
» de toute erreur à la voix qui les avait tant de
» fois commandés au champ de l'honneur, cent
>» mille vieux soldats ont mis leurs armes en fais-
» ceau , et courbé leur front dans la poussière !
» Qu'on les suive après cette grande humiliation!
» Sous les lambeaux de leurs habits criblés de
» balles , sous ces bonnets à demi-consumés par
w la foudre des batailles , un bâton à la main ,
» sans bruit, sans murmure, avec une résignation
» tiiste , mais calme , ils ont pris le chemin qui
i) conduit au hameau de leurs pères. »
Après avoir considéré séparément les élément qui composent notre société actuelle, l'auteur pré-
la POLITIQUE ET HISTOIRE.
sente le tableau de nos mœurs et de nos opinions, matière qui serait le sujet d'un ouvrage très-important , et qui ne pouvait être renfermée dans un simple chapitre. M. Le Sur n'en a donc donné qu'un aperçu, et il a chargé son esprit de la tâche qui devait être confiée à sa raison. Il prétend que le caractère français n'a point changé depuis la conquête des Gaules par César. Je pense , au contraire , que partout où les institutions ont changé, le caractère national n'a pu rester le même. Je ne vois guère sur le globe cjue les Chinois et les peuples sauvages qtii aient conservé leur type originel. Notre révolution seule a plus changé le caractère français que n'auraient fait dix siècles de monarchie paisible. D'ailleurs les Français qui ont vécu sous Charles Mil , Louis XII et François I", ressemblaient-ils à ceux de Charles IX , de Henri III et de Henri IV? Piichelieu n'a-t-il pas influé puissamment sur le caractère national ? La galanterie noble et sévère du siècle de Louis XIV ne formet-elle pas un contraste avec celle de la régence ? Tout change en ce monde , et ceux même qui luttent contre le torrent sont entraînés par lui , quelques eflorts qu'ils fassent.
M. Le Sur a été trop modeste ; il paraît n'avoir pas senti toute l'importance de son livre , puisqu'il a voulu mettre du trait, jusque dans le chapitre des finances. Isolons cependant quelques-uns de ces paragraphes, el nous les trouverons fort agréables : « Cidalisc se montre volontiers à sa paroisse; on
LA FRANCE ET LES FRANÇAIS. iâ
» la voit même aux premiers rangs pour entendre » un pre'dicateur fameux ; mais sa dc'votion n'ira » pas jusqu'à renoncer à sa parure plus somp- » tueuse que les tissus de Cos , à sacrifier un nou- » vel amant , ni même à faire ses Pâques , à moins » que cela ne soit bien nécessaire à l'avancement » de son mari. » Yoici des épigrammes plus directes et plus se'rieuses : « Celui-ci , qui prétend » que comme il n'a pas voulu s'asseoir au ban- » quet de la révolution, que comme il s'est confiné » dans sa campagne , enveloppé dans sa vertu , on » lui tienne compte de son repos , de la haine M qu'il professait pour ce qu'il voyait et laissait » faire, et du courage enfin avec lequel il a attendu » le retour de son roi : je consens qu'on lui donne » un prix de patience. » Je vois les malins sounre ; j'ai souri aussi , moi qui suis bon homme et reconnu tel; mais je demanderai à l'auteur si cette patience , si cette sorte d'inertie dont il tient si peu de compte , ne vaut pas un peu mieux que l'activité intéressée : les horreurs de la révolution auraient-elles duré huit jours chez un peuple qui aurait eu cette force d'inertie et cette patience ? Est-il si facile d'attendre trente ans , sans changer de foi , d'opinion et d'attachement , sans imiter les folies que l'on voit faire, sans céder aux insinuations de l'intérêt , aux conseils de la crainte ? Moquons-nous de ces gens là, si nous voulons, mais convenons qu'ils sont en bien petit nombre , et que leur exemple n'est point contagieux. L'auteur
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lui-même paraît avoir fait cette réflexion, puisqu'elle se trouve implicitement dans le paragraphe qui suit et qui n'a pas une tournure moins piquante. Le voici :
« Mais il faut absolument un beau poste à ceux- » là qui ont présidé à tous les changemens, qui » ont travaillé à toutes nos constitutions , qui sont » nécessaires à tous les gouvememens. Il est prouvé » que la machine n'irait jamais sans eux. Toujours » en avant des hommes et des principes du jour, )> ils ne se souviennent ni de leurs amis ni de leurs » opinions d'hier. Ce qu'ils ont fait , ce qu'ils ont » dit même à la tribune , an Forum , en faveur des » puissances tombées, était notoirement pour ar-
» rivera la monarchie légitime Ils ont félicité
» le Directoire de la chute de la Convention, Buo- « naparte de la chute du Directoire, Louis X\ III )•> de la chute de Buonaparte ; et si le destin de la w France n'était fixé , qui sait où leur goût pour » les félicitations pourrait encore les porter ? »
Convenons maintenant que ces hommes sont un peu plus nombreux que ceux qui ont refusé de s'asseoir au banquet de la révolution , qui ont professé de la haine pour tout ce qu'ils voyaient faire, et ont attendu le retour du roi , même quand ils ne l'espéraient plus. Si nous rions de ceux qui félidlcnt, qui vantent toujours le présent et s'arrangent pour l'avenir, nous ne pouvons pas trop rire de ceux qui ont obéi, haï, et attendu avec plus de courage qu'on ne pense. INI. Le Sur n'ac-
LA FRANCE ET LES FRANÇAIS. i5
corde à ceux-ci que le prix de patience. Eh bien , soit ; je n'ai pas d'autre ambition , et je laisse passer avant moi les fiers re'publicains qui ont e'té les plus fidèles serviteurs du despotisme.
J'arrive au livre deuxième , plus important encore que le premier, et qui , par cela même , m'occupera beaucoup moins. Je me garderai bien de raisonner ou déraisonner sur la charte , sur le gouvernement , sur l'administration publique , les finances , les forces de terre et de mer ; j'ai trop besoin d'instruction moi-même pour pre'tendre à instruire les autres. Si cependant il m'est permis d'e'mettre une opinion sur cette partie de l'ouvrage, je dirai que j'en ai e'té très-satisfait ; que l'auteur me paraît avoir eu des vues toujours sages, souvent originales ; des idées justes, clairement et franchement exprimées ; je pense enfin qu'il nous propose ce qu'il y a de plus utile et de plus raisonnable pour le moment présent; car , encore une fois , n'oublions pas qu'il s'agit ici de la France en 1817, de la France, qui peut bien réparer à la longue les pertes de la révolution , mais qui ne peut pas en effacer les traces.
L'hommage que je rends ici à M. Le Sur est d'autant plus désintéressé, que je n'ai pas la même opinion sur toutes ces matières. Je n'adopte pas ses idées, je m'y soumets. Plus âgé que lui, j'ai été plus souvent trompé par l'espérance ; je ne crois plus aux perfections , aux choses immuables et impérissables : j'attends les leçons de l'expérience
l6 J>OLïTIQTIE ET HISTOIRE.
pour me décider. Que l'on dispute tant que l'on voudra sur la meilleure forme de gouvernement , sur la balance des pouvoirs, sur les lois les plus parfaites, je vois toujours des hommes qui exe'cutent tout cela, et je pense, avec Pope, que la forme du gouvernement y fait beaucoup moins que le caractère de ceux qui gouvernent. On va tout de suite me citer l'Angleterre, et l'on croira me confondre ; mais quand on m'objectera la constitution anglaise , je demanderai toujours de quelle annc'e on veut parler. Le vaisseau de These'e, nous dit-on , avait été radoubé si souvent qu'il ne conservait plus une seule pièce de sa construction primitive : c'était cependant toujours le vaisseau de Thésée. De cette manière , j'en conviens , une constitution peut être immortelle ; et quand même les passagers du vaisseau se bâtiraient entr'eux , ne pourraient plus faire route , ou périraient de misère, on me répondra toujours : « C'est le vaisseau de Thésée, et il n'y en a pas de plus beau dans le monde. » L'histoire m'a montré la monarchie sous toutes les formes qu'elle peut revêtir. Les expériences sur le gouvernement représentatif ne sont pas , à beaucoup près, aussi nombreuses : il est donc plus difficile d'en saisir toutes les nuances. Je m'abstiens donc de juger, et surtout de prophétiser, .l'ai la couvictioti intime que l'on gouverne les hommes avec de la force et de l'adresse, et non pas avec de la philosophie. Qu'un prince soit philosophe autant qu'il veut ou qu'il
pcul l'être, mais qu'il garde sa philosophie in petto. Dieu le pre'serve de régner sur un peuple de sages ! Le grand Frédéric était philosophe , je le sais ; mais il l'était à Berlin , et non pas à Postdam , et il avait autour de lui heaucoup d'hommes à hauts bonnets, bien disciplinés , bien armés, qui ne connaissaient ni Spinosa ni Hobbes , qui riaient de la perruque de Voltaire , mais qui ne lisaient pas son Dictionnaire philosophique. Vivent les lumières! me crle-t-on ; oui , sans doute , mais ne les placez pas trop bas : nous sommes au temps où les législateurs philosophes doivent se défier de la philosophie populaire.
Ce n'est point à M. Le Sur que s'adressent ces réflexions ; il est en général plein de sagesse , et surtout de bonne foi ; mais il est presqu'impossible aujourd'hui d'écrire sur le gouvernement sans prêter, malgré soi , des armes aux hommes qui, sous prétexte de tout perfectionner , veulent tout détruire. L'auteur déplore comme moi les excès de la révolution ; mais elle a existé. Quelques avantages , achetés bien chèrement , sont mêlés aux maux qu'elle a produits : de nouveaux intérêts croisent les intérêts anciens. M. Le Sur veut tout concilier, et il a grandement raison ; mais il me semble qu'il fallait se borner à* démontrer la nécessité du pacte , et ne pas présenter comme un avantage ce qu'on a le droit de regarder comme un sacrifice.
Au reste , il s'en faut bien que nous différions
CRITIQUE. T. IV. a
l8 POLlTIQlï ET UlSTOmK.
(le senlimcnt sur tous les points de la question. Voici, par exemple, un paragraphe où nous sommes parfaitement d'accord : » Des esprits superficiels » ou paresseux, habilue's à juger de tout par com- » paraison , croient que nous avons un modèle à » suivre dans retablisscrijcnt des constitutions de » l'Angleterre , machine immense dont plusieurs >) rouages sont encore embarrasses des rouilles de » la féodalité ; assemblage de lois, dont plusieurs » sont encore barbares , incohérentes, et qui n'ont » été successivement obtenues qu'après quatre ou » cinq siècles de discorde et de guerres. Mais il » n'y a dans la situation de Jean Sans-Terre , )) qiuind il fut J or ce iV accorder la grande charte » en 1220 , ni dans celle de Guillaume, quand il » signa l'acte d'établissement, en [689, nen qui » soit applicable aux circonstances oi^i nous nous » trouvions en i8i4- » Les deux phrases que j'ai soulignées à dessein , suffisent pour laire sentir la différence qui existe entre la charte accordée par le souverain , et celle que Jean Sans-Terre signait en maudissant les barons , ou que Guillaume recevait comme une condition sine (jiid non , oppost'e à son ambition. J'avoue qu'un souverain condamné à signer ce qu'il désapprouve, plaira bien plus aux partisans des idées libérales; mais ne nous étonnons plus s'il cherche à se décharger peu à peu du fardeau qui lui (^st imposé. « tin prince, dit M, Le Sur, doit tenir aux lois qu'il a données , bien plus qu'aux lois qu'il a reçues. » Kt il en cou-
LA FRANCE ET LES FRANÇAIS. iq
cliii que la charle a déjà le caractère d'un contrat désormais ùuiolahle, à r abri d'une résolution, et déjà vieux de plusieurs siècles. Quelque défiant que l'on puisse être , on doit aimer et approuver cette confiance.
Je passe rapidement sur les éloges donnés au régime constitutionnel , sur le partage de la puissance législative, sur la Chambre des pairs, et surtout sur celle des députés ; mais dans ce dernier chapitre je ne puis négliger une observation qui me paraît éminemment utile. On a craint que les différens partis entre lesquels la France se divise n'aient des représentans dans une chambre populaire. M. Le Sur répond que la division est l'essence de cette Chambre , et que la représentation de la nation en est par là même une image plus fidèle. Ce raisonnement ne m'avait pas complètement rassuré ; mais l'auteur ajoute des considérations dont je ne puis m' empêcher de reconnaître la justesse : « C'est un faible inconvénient , dit-il, y que d'y voir (dans la Chambre des députés) cette «inquiétude, cette agitation, cette lutte conti- » nuelle , symptômes assurés de l'indépendance » des opinions. L'amour-propre , engagé dans la » dispute , réclame et fait tour-à-tour des conces- » sions qui tournent à l'avantage commun ; on est » obligé , comme dans l'état de guerre , d'admettre » des ménagemens réciproques; chacun invoque j) la modération dont il peut avoir besoin à son » tour ; on se défend pied à pied sur le terrain
2o POLITIQIE KT HISTOIRE.
» conslitulionnt'l , cl la libciio <I(!S suilragcs amène » rnfin à rcconiiaîlrc les principes de la liberté » publique dont on iTavait pas l'idée. Qu'à la » place de cette assemblée composée d'élémens » divers , on suppose des orateurs toujours d'ac- » cord , des discussions toujours apologétiques , » des lois votées par enthousiasme ; c'est alors >i que le peuple doit trembler pour sa liberté. » Ceci répond aux honnnes qui , dans une discussion vive , veulent toujours nous faire voir les indices d'une révolution imminente. J'ajouterai que sous la tyrannie de Robespierre, un député eut le courage de dire : « Observons que depuis long-temps tous les décrets de la Convention sont rendus à l'unanimité. Funeste unanimité! » Si ce député avait raison, M. Le Sur peut avoir tort.
On sent quels développemens exigerait l'analyse d'un ouvrage qui embrasse tout l'état social ; mais , obligé de me restreindre , je n extrais de chaque chapitre qu'un petit nombre d'observations. Celui qui traite de V ordre Judiciaire m offre la discussion sur la vénalité des charges de judicature. L'auteur en présente, comme il le fait partout , les avantages et les inconvéniens ; mais celte idée de vénalité est devenue si odieuse , qu'on la rejette sans vouloir l'examiner. Le dirai-je ? je suis intimement persuadé qu'ici, comme en beaucoup d'autres matières , le mot a plus lait que la chose. On repousse tout ce qui se nomme vénalité, et Ion consentirait à discuter la question, si l'on con-
LA FRANCE tT LJLS FRANÇAIS. 21
sidérait le prix de la charge comme un gage de l'exactitude et de rintcgritc de celui qui l'achète. Mais les gens qui n'attachent jamais qu'une idée à un mot, ont conclu du mot véiuililr', que le juge e'tait un homme vénal. Quoi qu'il en soit, Montesquieu a bien connu les hommes quand il a dit que celte ve'nalitc faisait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu.
M. Le Sur, qui n'est pas admirateur aveugle de tout ce qui se lait en Angleterre , approuve néanmoins le parlement britannique en ce qu'il comprend dans la liste civile les dépenses des cours de justice et les Iraitcmens des juges. Cette association rappelle que toute justice émane du roi, et semble indiquer une égale stabilité dans les deux pouvoirs ; stabilité bien nécessaire, car si les places de la magistrature étaient données ou retirées au gré de la faveur , de la haine ou du caprice, comme on l'a trop vu dans le cours de la révolution , l'intérêt, la liberté et la vie des citoyens seraient moins en sûreté que jamais , et nous serions réduits à regretter la vénalité des charges. L'auteur à qui j'emprunte cette réflexion , s'empresse d'ajouter que ce danger n'est plus à craindre. « Presque toutes les lumières de la jurisprudence , dit-il , étaient jadis dans le parquet ; elles partent maintenant de plus haut. »
Relativement à V administration publique, l'instabilité dans les places ne serait pas moins préju-
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diriable que dans celles de la magistrature. II en résulterait, dit l'auteur, une négligence funeste, luie dispositi()n trop commune à l'oubli de ses devoirs, une déiiance , xm mécontentement secret dans cette classe où le gouvernement devrait toujours trouver un appui , et dont, quoique l'on ait dit de son inertie poli tique, rinjhicnce descend de haut en bas jusqu 'aux rameaux les plus éloignes de rautoriié. Voici une autre réflexion , qui ne plaira pas aussi généralement que la précédente : « On a vu , quelques jours après la restauration , » une foule de candidats nouveaux , sans habitude » du travail, sans expérience des affaires, qui, ne » pouvant se faire inscrire sur la liste des pensions, » se sont jetés de toutes parts dans l'administra- » tion publique , terre nourricière des honnêtes » gens inutiles. »
L'auteur aborde franchement et courageusement la question de nos finances^ dédale où je ne m'engagerais pas quand je tiendrais le fil d'Ariane. Ce chapitre, lun des plus étendus et le mieux raisonné peut-être de tout l'ouvrage, transporte le lecteur à l'origine de la dette publique , en expose l'accroissement , ne dissimule aucune de nos charges : mais , après avoir conlemplé sans frayeur notre situation actuelle , i\J. Le Sur examine nos ressources sans les exagérer. Il compare nQtre état il (l'iiii (le l'Aiiglelerre : et si cette comparaison, .st)muise au cal<;ul , est aussi exacte que je le d('sire, il n'y aura [las un homme de bon sens qui ne pré-
fère notre mine à la prospérité de nos voisins. Les divers objets qui composent ce chapitre, tels que la dette, les impositions, les emprunts, réconomio
politique , le commerce, ctc , y sont tellement
liés , qu'il est impossible d'en rien extraire ; je me bornerai donc à une seule observation , qui donnera une ide'e plus distincte de la manière de l'auteur. Il n'expose aucune vérité qu'il ne la préseiiJe sous deux faces ; elle est également évidente sous l'une ou sous l'autre ; mais telle est la nature de ce qu'on nomme chez nous T opinion publique, que chacune de ces deux faces doit plaire à une classé do lecteurs , tandis qu'elle déplaît nécessairement à l'autre. Le style de M. Le Sur offre d'ailleurs^ un double caractère ; grave et plein de sagesse quand il approuve et quand il conseille , il prend un autre coloris quand il blâme , et, comme je l'ai déjà dit , le trait de l'épigramme termine alors tous ses paragraphes. Deux citations suffiront pour justifier à la fois l'éloge et la critique.
« Il était des dettes sacrées à payer. Ceux qui » s'étaient dévoués à la cause royale n'avaient pas » moins mérité sans doute , aux yeux de tout » homme impartial , que ceux qui , portant la ter- » reur des remparts de Cadix jusqu'aux rives de la » Moskowa, avaient lait craindre à l'Europe le » projet d'une monarchie universelle ; mais il fal- » lait alors constater les droits d'une manière éga- » lement authentique , ne pas confondre avec des » brevets scellés dans cent combats, des services de
•> quelques jours et des certificats arrachés à la " complaisance pour le respect de la morale pu- » bliquc. Il est bon de recompenser autre chose » que les succès ; mais il est dangereux d'appeler » au pillage d'une maison incendie'e tous ceux qui » prétendent s'être présentes pour éteindre le feu. » Ailleurs il dit :
» On ne parle que de ramener la simplicité des » mœurs antiques, l'amour du travail, le désinté- -» ressèment ; tout cela va fort mal avec la vanité, » le faste , l'amour des plaisirs et la soif des hon- » neurs , caractères distinctifs du siècle et du pays » où tant de gens aiment la liberté, jusqu'à* ce » qu'ils trouvent à la vendre. »
Jusque dans le chapitre des forces de terre et de mer^ je retrouve de l'esprit de ce genre, mais dans un passage seulenumt ; le voici :
« On avait bien vu , dans les premières cam- » pagnes de la révolution , de jeunes soldats par- » courir en quelques semaines , sur le champ de » bataille , une carrière de dix années ; mais tout- » à-coup des vieillards , courbés sous le poids des » infirmités , blanchis dans la cité , se sont , en » pleine paix , présentés pour les premiers grades » de l'armée. Certes, la France comptait avec or- » gueil le nombre de ses vieux capitaines; mais » elle était bien loin de se croire aussi liche. »
Cette manière d'écrire est piquante ; et comme tout critique doit un tribut au malin, j'ai choisi ces passages , quoiqu lui goùl bévère puisse les blàmev
dans un ouvrage de cette importance. Avec les ressources que lui offraient son talent et ses connaissances , M. Le Sur n'avait pas besoin de tout son esprit; mais il me paraît avoir bien connuses lecteurs. 11 est tel défaut qui sert de véhicule aux choses raisonnables et utiles. Qui voudrait lire cinq cents pages sur un sujet aussi grave, si l'on n'y trouvait de temps en temps l'occasion de rire aux dépens de ses voisins, de ses parens ou de ses amis? Quel charme surtout, quand V opinion s'en mêle ! Gardons-nous cependant de trop insister sur des contrastes qui ne sont peut-être pas des défauts. L'Esprit des Lois n'aurait été connu que des hommes studieux , si l'auteur n'avait tempéré par des saillies la sérieuse uniformité du sujet. Rousseau a fait bien plus , je devrais dire qu'il a fait pis ; quand il veut égayer sa morale mélancolique , il descend quelquefois jusqu'aux jeux de mots les plus ridicules : je n'oublierai jamais ces plaisirs factices qui usent la vie et empêchent d'en user, ni ces cuisiniers de Paris qui donnent du poison pour du poisson. Pour revenir à M. Le Sur , je dois reconnaître que dans ses écarts même , il ne choque jamais le goût, et que les traits tant soit peu malins qui sont répandus dans son ouvrage , y jettent de la variété sans produire des disparates. Ces petites débauches d'espiit n'y nuisent jamais à la profondeur des idées ni à la justesse du raisonnement.
2G POLITIQIE ET HISTOIRE.