HISTOIRE DE NAPOLÉON
car l'honneur est une vertu qui subsiste quelquefois chez les hommes qui ont renonce à toutes les autres.
La manière dont je \iens de parler de l'assassinat du duc d'Enghicn (ait assez entrevoir que le re'cit de l'historien de Buonaparte s'accorde fort mal avec celui de M. le duc de Rovigo : M. H. n'a pu connaître la brochure (car ce n'est que cela) qui vient d'être répandue avec tant de profusion dans la capitale , et je suis bien assuré que quand il l'aurait lue avant l'impression de son ouvrage , ce document ne lui aurait pas fait changer un mot à sa relation. Telle est la présomption de ces royalistes : ils prétendent toujours savoir les choses et connaître les événemens mieux que les témoins oculaires et même que les acteurs! Au reste, on ne peut pas opposer les pages de M. de Rovigo à celles de M. H. ; celui-ci parle d'un assassinat , l'autre parle d'une catastrophe. M. H. n'écrit point un roman Hil n'y a donc rien de commun entre les deux récits.
Mais moi, qui ai lu cette brochure avant d'écrire cet article, je suis bien forcé d'exprimer la sensation qu'elle a pi-oduite sur moi , ne fût-ce que pour faire voir qu'elle n'infirme en rien la relation de mon auteur. 11 y a plusieurs choses à considérer dans cette brochure. Le titre m'annonce d'abord un événement commun entre IVI. le duc de ïiovigo et M. le duc d'Enghlen. Je suppose qu'une grande révolution physique anéantisse notre Httérature , et que cette seule page survive au désastre gêné-
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lal , nos pctits-ucvcux ne manqueront pas de la commenter, et ils diront : « Messieurs les ducs de Rovigo et d'Enghien étaient sans doute deux camarades qui se seront brouilles, et le mot caiastrofi/ir Indique vraisemblablement que le premier a lue l'autre. » A oiià cependant à quoi s'expose M. le duc de Rovigo par cette égalité de rang qu'il semble établir entre les deux personnages.
La brochure offre en outre deux apologies, celle de M. le duc de P\o\ngo et celle de Buonaparte. La première me paraît aussi complète qu'elle peut l'être dans une aussi vilaine affaire ; car il ne m'est pas permis de supposer qu'un brave guerrier , qu'un général des armées françaises, descende jusqu'au mensoni!;e sur des faits de cette importance , et d'une telle notoriété : M. le duc est donc bien disculpé , quoi qu'on en dise.
Quant à l'apologie de Buonaparte , j'y vois deux grandestWifficultés : il faut d'abord croire que le prince, étant encore à Strasbourg, aurait écrit au premier consul une lettre qui n'aura pas été remise , et par laquelle il aurait demandé qu'on lui accordât l'honneur de servir le premier magistrat de la république. A quel titre servir.^ Est-ce dans les armées? Alors le prince aurait sollicité la faveur de porter les armes contre son roi et son parent ; et , comme il était d'une bravoure éprouvée, il aurait brigué et sans doute acquis la gloire d'avoir lermé pour jamais aux princes de sa iamilif, l'rntn'e de leur |v'itric et l'accès au trône de
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France! Est-ce clans la maison même du premier consul qu'il voulait obtenir un honorable service...? Je n'ai pas le courage de répondre à ces questions qui seraient passablement absiu'des, quand même on supposerait la lettre du prince datée de \jncennes, à moins que M. le duc de Rovigo n'attestât qu'il l'a vu écrire.
Mais ce n'est pas tout ; il faudrait encore pouvoir me persuader qu'un ministre de Buonaparte, malgré le caractère bien connu de son maître , malgré l'inflexibilité de son caractère , son opiniâtreté dans ce qu'il avait résolu , et son irascibilité toujours funeste à celui qui la provoquait, aurait osé commander secrètement l'exécution de ce forfait, à l'insu du maître, empêcher ce dernier de revenir sur une détermination aussi odieuse, écarter les formes exigées par le maître même , et qui pouvaient sauver la victime , et couvrir le grand homme d'une infamie dont le despote innocent , mais clément et timide , ne se serait point vengé sur ce ministre!
M. le duc de Rovigo a conservé pendant huit ans cette apologie sans la publier; j'en demande quinze pour la comprendre ; et quand nous en serons là, je dirai combien il m'en faut pour y croire. En attendant, revenons à M. H. qui n'est pas assez philosophe pour penser qu'une faute soit pire qu'un crime, quoique la faute ait souvent de plus fâcheuses conséquences.
On pressent que l'auteur n'est pas plus indul-
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gent sur l'affaire de Baïonne , qu'il nomme un vil escamotage ; et , en elfct , ce mot convient si bien à la chose , qu'on ne songe pas à examiner s'il est assez noble. Nous avons d'ailleurs d'amples renseignemcns sur cet exploit qui aurait acquis quelque gloire à im procureur fripon. L'un des acteurs de cet ignoble drame a eu la naïveté de nous en développer les scènes , et le rôle qu'il y jouait n'était pas assez brillant pour qu'on le soupçonne d'avoir mis de la partialité dans son récit.
Un des vices que l'historien signale et condamne avec le plus d'amertume est cette hypocrisie politique et profonde par laquelle son héros a su cacher long-temps le (utur despote sous le masque d'un républicain libéral. Je sais que bien des gens ont admiré cette «llssimulation, même dans un guerrier ; il me semble encore les entendre crier: « Quel génie! comme il nous a trompés î comme il a bien prévu que nous serions dupes de son patriotisme ! comme il connaît bien les hommes! » Mais M. H... qui n'a pas été dupe de Buonaparle , et qui ne s'applaudirait pas de l'avoir été , n'a vu dans cet art de tromper les peuples qu'une astuce odieuse, soutenue par une grande audace , qualités qui lui ont fait donner à Buonaparte le nom de Cromwell français , car il importe peu que le masque soit religieux ou philosophique, c'est toujours l'hypocrisie. Ce paragraphe me rappelle qu'un jour on apporta chez moi un monceau de papier qui euviloppait je ne sais quelle drogne, et qui excita ma ciu'iosité :
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c était une feuille divisée en deux colonnes, Tune française , l'autre italienne , et contenant le commencement d'un discours prononcé par le général lîuonapartc à la société populaire de Milan. La première phrase de ce discours était celle-ci : « Bientôt » il n'y aura plus de rois, bientôt il n'y aura plus >' de prêtres. » Et quand cette pièce curieuse me tomba sous la main , l'exterminateur des rois et des prêtres était assis sur le trône et avait le pape logé près de lui. Si la muse de l'histoire était rieuse, ce rapprochement mériterait une petite place dans ses archives.
Quelque sévérité qu'apporte l'historien de Buonaparte dans les jugemens qu'il prononce , il les appuie sur de si bonnes réflexions et sur des raisonnemens si conformes aux saines doctrines , que je ne puis l'en blâmer, malgré le désir que j'auj-ais d'adoucir la rigueur de la sentence ; car, après tout, ce grand despote avait un génie rare , et je me souviens d'avoir été forcément son très-humble sujet; mais je ne puis approuver une expression qui est échappée à l'auteur, et que l'indignation même envers un homme si remarquable ne peut point autoriser. Deux fois l'historien se sert du tcloX féroce ^ qu'il applique fort incivilement à son héros. A la vérité , ce mot ne paraît que deux fois dans quatre volumes, mais c'est encore trop. La férocité indique une cruauté innée et un plaisir à être cruel ; or , rien ne fait soupçonner ce vice dans Buonaparte, quoique le sacrifice de plusieurs milliers et
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niciTic d'un million cllioiiiincs ne lui eût rien coMtc pour j)arv('nir à son buJ. l/;>ssassinat même du due d'Eui^liien ne prouve pas de la ierocitc, quoique la cause de ce crime puisse recjL'Ier quelque chose de pis.
Il me semble aussi que l'historien s'est un peu trop effrayé de l'ambition de lîuonaparic , et trop affecte' des (lois de sang que cette anjbilion a fait répandre. Si l'on voulait juger et condamner les grands guerriers d'après le nombre des victimes qu'ils ont fait immoler, il n'y a point de lu-ros qui dût obtenir grâce. On a beau déclamer conire la guerre et ses ravages, elle est, comme dirait Montaigne, une pièce de l'univers, et la conservation de l'espèce humaine tient peut-être à l'action de ce fléau, quoique celte pensée ressemble à un paradoxe. Si un général, pour vouloir épargner le sang des soldats, éprouvait des revers, loin de le louer de son humanité , on attribuerait ses défaites à la lâcheté ou à l'impéntie. D'ailleurs, les hommes ne sont pas et ne seront jamais assez sages pour juger philosophiquement des exploits guerriers : l'orgiieil d'une nation étant intéressé au succès de ses généraux, celui qui tuera le plus d'ennemis lui paraîtra toujours le plus grand, sans calculer combien ce général a fait périr de ses compatriotes. Si la bataille de Cannes est à jamais illustre par quarante mille morts, ne nousétomions point de l'emphase avec laquelle on a parlé de la Moskowa qui en a compté soixante mille.