‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 12 sur 36 · HISTOIRE DE N\POLÉON. I · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE N\POLÉON. I

Mais M. H. est royaliste ; il ne l'est point par une affection intc'ressee , puisqu'il peut dire que la rc'volution ne lui a rien donne' ni rien ôtd; il ne l'est point par enthousiasme , sentiment louable , mais dont rien ne garantit la durc'e ; il l'est par raisonnement , par conviction , et il considère la légitimité comme un dogme aussi ne'ccssaire au bonheur des peuples qu'à la. sécurité des rois. Avec de pareils principes , il était impossible que l'invasion de Buonaparte sur le trône de France ne portiÀt pas quelque atteinte à cette impartialité rigoureuse que l'historien voulait prendre p-jur guide , et l'on s'aperçoit des efforts inutiles qu'il a faits pour oublier qu'il est Français lui-même , et pour juger Buonaparte comme il jugerait un guerrier appartenant à un autre siècle et à une autre contrée.

De cette ferme résolution d'être impartial et de ce royalisme inflexible , il est résulté un conlîit qui donne à l'ouvrage de M. H. une physionomie particulière , et une nouvelle espèce d'impartialité qu'il est bon de laire connaître. Un .ancien proverbe nous dit qu'en toutes choses il faut prendre un juste milieu ; d'après cet adage , bien des gens s'imaginent que , pour écrire l'histoire avec impartialité , il faut prendre un moyen terme entre ladulation et la haine , et distribuer sobrement le blâme et la louange. Ce préjugé est devenu si général que, quand on nous dit beaucoup de bien et beaucoup de mal d'un personnage quelconque, nous croyons n'avoir rien de mieux à faire que de rapprocher les

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extrêmes, en dlininuanl beaucoup de l'un et de l'autre. Mais la reflexion nous fait bientôt voir combien celle nietliodc est vicieuse : elle ne serait propre qu'à rapetisser les grands hommes, puisqu'en définitive elle les présenterait avec des vices et des vertus me'diocres ; et l'on sait, au contraire, que tout est en excès chez ces hommes destines à remuer le monde , et que leurs vices , comme leurs vertus , participent toujours de l'énergie de leur caractère.

M. H. s'est bien gardé de placer son héros sur le lit de Procuste , pour le réduire aux dimensions communes. H le montre avec ses qualités bonnes et mauvaises , et , louant les premières comme s'il avait entrepris un panégyrique, il condamne les autres avec une sévérité qui tient de l'indignation. Si celles-ci l'emportent en nombre sans l'emporter en énergie , c'est aux faits mêmes et non pas à l'historien qu'il faut demander la raison de cette inégalité; j'avouerai cependant cpie, dans cette compensation qui n'est pas complète, le royaliste se fait recormai'tre, et que, n'accordant aux belles actions de son héros qu'une équité froide , il prononce le blâme avec une chaleur où l'on voit poindie un certain plaisir.

Quelques personnes, prudentes jusqu'à la timidite, s'éliraient dès que l'on parle de Napoléon ; elles pensent qu'il est dangereux d'en entretenir le public ; elles voudraient que le nom même de l'exempereur fût interdit pendant toute la durée de la

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geru'ration qui l'a connu. L'un de ces politiques méticuleux nie disait un jour : Pourquoi ne feraiton pas pour l'usurpateur ce qu'a fait Rome républicaine quand elle défendit de prononcer le nom de roi? J'ignore, ai-jc répondu, si cette défense a jamais existé ; mais je sais très-bien que ces républicains ont créé un roi des sacrifices, irx sacrorM/72, immédiatement après l'abolition delà royauté, et qu'ils avaient recours à l'entre -roi, interrex ^ quand il y avait une lacune dans la nomination des consuls. Au reste , on sait assez quel serait l'effet d'une pareille prohibition, et l'idée même en serait fort ridicule. Mais quel est donc le danger de parler de cet homme , et même de le louer en ce qu'il a de louable? S'il pouvait sortir du tombeau, et faire une nouvelle irruption en France , trouverait-il encore des complices, après avoir compromis si cruellement tous ceux qui lui avaient été fidèles? craint-on jusqi:^^u souvenir de ses hauts faits qui ont coûté tant de larmes et de sang? Oh! certes , l'épouvantable catastrophe qui a terminé cette période de prospérité , est un puissant correctif aux enivremens de la gloire. Qui voudi'ait aujourd'hui tenter des chances aussi périlleuses, lorsque tant de victoires et tant de conquêtes n'ont eu pour résultat que de faire passer les vainqueurs sous un joug qui n'a été soulevé que par le retour du prince légitime ?

Non , l'histoire de Buonaparte ne peut être dangereuse pour les peuples , et je la crois utile aux

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moiiarquos. L'ombre de cel heureux plebeïeii se présentera plus d'une fois à la pensée des rois, et ies apparitions salutaires de ce lantôme seront des leçons plus efficaces que nen pourraient donner les volumineux écrits des Puffendorf et des Gi'otius. (^est peut-être à cette cause que nous devon^» la paix qui depuis neuf ans réuyit les grandes puissances. Quel que soil le ressentiment d'anciens griefs, quel que. soit le désir de la gloire ou de la vengeance , tous les rois sentent, un peu tard à la vérité, que de tous les ennemis qu'ils peuvent avoir, le plus dangereux, le plus Implacable et le moins généreux , est le génie des révolutions. Philippe de Macédoine voulut qu'on vînt lui dire tous les jours : « Souviens-toi que tu es mortel. » Puisse la voix d'un ami répéter tous les jours aux princes légitimes : « Souvenez-vous de ÎSapoléon ! »

Mais au moins, dira-t-on , si vous ne pouvez vous empêcher de parlei^gde lui , n'insistez pas sur les brillantes qualités d'un homme que nous devons détester. Eh! pourquoi? Quelque odieux qu'il vous paraisse, ignorez -vous qu'un coupable est absous dès qu'on est injuste envers lui:' Ainsi, vous manqueriez le but que vous vous proposez , et vous inspireriez de l'intérêt pour celui que vous voulez faire haïr. D'ailleurs, par égard pournousmènieSj^ rùoutrageons pas celui qui a été notre maître. ISous ne soumies pas tout-à-lait innocens du mal qu'il a fait au monde, cl nous ne pouvons pas l'accabler d'injures grossières sans qu'il en re-

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jaillisse quelque honte sur nous. Si l'on imagiiie que, pour plaire au roi legilinie, il laille être injuste envers ses ennemis, et descendre jusqu'au mensonge, cette adulation ressemble plus à une insulte qu'à un hommage. On craint peut-être de légitimer, en quelque sorte, l'audace de NapoK'on en avouant les grands talens qui s'alliaient chez lui à de grands vices : mais le royaume de France est-il mis au concours? dans le Mccle des lumières nous sommes-nous assez rapproche's de la barbarie pour nous faire prendre un sabre pour un sceptre?

Maigre toutes ces préventions dont la réfutation m'a rendu prolixe , je n'en continuerai pas moins à examiner l'histoire de Buonaparte comme s'il s'agissait d'un Pxomain ou d'un Carthaginois; et débarrasse de toutes les discussions accessoires, je m'occuperai uniquemerft de l'auteur qui mérite l'estime de tout lecteur sage, et auquel je ne ferai de reproche que celui d'avoir été quelquefois plus royaliste encore qu'il n'est historien.

On a prétendu qu'à Toulon , Buonaparte n'avait pas seulement commandé le feu dans l'exécution atroce ordonnée par les representans du peuple contre les malheureux habilans de cette ville , mais qu'il avait adressé à Robespierre jeune et à Fréron , une lettre en forme de rapport , où il se vantait d'avoir marché dans le sang des traîtres, et de n'avoir épargné ni le sexe ni l'âge. Un méchant royaliste pouvait fort bien, sans

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blcssor la vt'rite , laisser ce fait dans le vague , en se conlcnlant de ne point raffinncr : cela lui était d'autant plus permis, qu'on a lait circuler des copies de celte lettre vraie ou iausse , et qu'elle est signée Brvti s Bionaparte. Mais ISI. H. détruit, paruneréilexion bien simple, cette anecdote révoltante : il fait obsei'vcr que les prétendus représentans du peuple ayant assisté et préside au massacre qu'ils ordonnaient , il n'est point vraisemblable qu'on ait eu besoin de leur écrire pour leur apprendre ce qu'ils avaient si bien vu.

En parlant ailleurs de la promotion , subite et sans intermédiaire , de Buonaparte au grade de général en chef, il fait les réflexions suivantes : « Il est surprenant que ceux qui la régissaient (la république ) aient confié un commandement aussi important , que l'était celui de l'armée d'Italie , à un jeune officier qui ne s'était encore signalé que par des succès partiels au siège de Toulon , par ses exploits contre les sections de la ville de Paris, et par son exaltation révolutionnaire. (]ommc on juge de tout par l'événement, aucun reproche ne s'est élevé contre le Directoire exécutil à ce sujet; mais, de quelles malédictions n'aurait-il pas été l'objet si des levers eussent été les résultats d'un choix si faiblement mérité, quoique si bien justifié? » Il ajoute plus loin qu'on ailra sans doute suppléé par des instructions au défaut d'expérience que l'on pouvait supposer au jeune général. « Mais il est probable, dit-il, d'après la connaissance que nous

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avons du caractère de Buonaparte, qu'il ne s'y sera pas attache scrupuleusement. Ainsi , la gloire que lui ont acquise ses premières campagnes, et que les hommes verse's dans l'art de la guerre considèrent comme les plus savantes qu'il ait faites, lui appartient tout entière. »

L'auteur confirme cet éloge lorsqu'il suspend sa narration après la prise de Mantoue, de Trente et de Bassano. « Ainsi fut terminc'e, dit-il, cette première campagne de Buonaparte , où il fit des choses si véritablement extraordinaires que l'Europe en fut frappée d'ctonnement. Ce fut principalement à lui-même qu'il dut des succès si biillans ; les généraux qu'il avait eus en tcte, Beaulieu, Wurmser, et Aivinzy même , n'étaient point des hommes médiocres : Wurmser surtout avait de l'habileté et une longue expérience. »

J'ai dit que M. H. n'avait pas plus dissimulé les bonnes actions que les faits éclatans; en voici la preuve : « On prétend qu'un prêtre déporté vint se présenter au général en chef pour le prier de le faire fusiller. Buonaparte , ajoute-t-on , le rassura et pourvut à sa subsistance. » Quoi qu'il en soit de ce fait, qui semble peu probable, un grand nombre d'ecclésiastiques français , qui avaient obéi à la loi de déportation, s'étaient réfugiés dans l'Etat de l'Eglise , et l'approche de l'année victorieuse leur causait les plus vives alarmes. Buonaparte les autorisa , par une proclamation , à demeurer sur le territoire conquis par les armes françaises : en

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même temps il dérendit, sous les peines les plus sévères, de les insulter, et il enjoignit aux supérieurs des maisons religieuses de leur donner asile, et de pourvoir à tous leurs besoins.

Ce n'est pas seidement sur les faits publics et avérés (juc l'autetir est rigoureusement juste envers Napoléon; il va quelquefois jusqu'à le disculper sur des actes que les l]uona|)artistes les plus idolâtres u'oseni point louer, cl qui se présentent sons des apparences au moins équivoques. Prenons pour exemple la fuite d'Egypte : Je suivais sur ce point l'impulsion de l'opinion vulgaire qui , relativement à cette écbappée , n'était point favorable au grand homme ; cependant je puis dire de Kuonaparte : Nec bencficio, nec injuria cogni/iis, et je parle de lui sine ira et studio. J'ai donc été bien étonné d'entendre dire à un royaliste : « La manière dont Buonaparte a quitté son armée, du courage et de l'affection de laquelle il avait tant abu.sé, est considérée, par quelques écrivains, comme une lâche désertion. Nous ne partageons point leur opinion à cet égard; l'expédition d'Egypte était manquée, et ce n'était plus dans cette contrée qu'il pouvait être utile à ceux qu'il y avait entraînés. Ce lut certainement beaucoup plus de ses intérêts q\ie des leurs qu'il s'occupa , mais ces intérêts semblaient être communs ; et Buonaparte avait à craindre qu'en son absence il ne se fît en France quelque révolution qui ne lui aurait laisse' d'autre ressource que de mettre bas les armes »

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Dans les premiers mois de la restauration , les nouveaux convertis au royalisme crurent qu'il était de leur devoir de dépouiller entièrement le héros déchu pour mieux honorer le monarque légitime ; mais , malheureusement pour un si beau zèle , nos princes n'étaient pas hommes à récompenser de pareils hommages. Quelques écrivains ont eu le courage de déclarer que Buonaparte était une bête, d'autres en ont lait un poltron. A quoi donc , m'écriais-je alors, nous ont servi les lumières du siècle et la perfectibilité de l'espèce humaine, si, à l'apogée de la civilisation, nous avons tremblé devant un poltron, et reçu la loi d'une bêle?

M. H. ne s'est pas -donné la peine de réhabiliter les facultés intellectuelles de Buonaparte, mais, vraisemblablement, il n'a pas admiré la belle antithèse que Ibrme le mot poltron avec tant de combats et tant de victoires, car il dit, en parlant de la bataille de Friedland : « Buonaparte , dans cette journée, déploya l'activité et les rares talens qu'il avait montrés dans ses campagnes précédentes. On le vit, durant l'action, parcourir les positions les plus exposées , et plusieurs boulets passèrent près de lui , ou vinrent s'enfoncer dans la terre à ses pieds. »

En voilà bien assez , ce me semble , pour prouver que l'auteur de l'Histoire de Napoléon Buonaparte n'a pas eu l'intention d'écrire une diatribe, et qu'il s'est fait une loi d'être juste envers l'homme qu'il devait condamner sous tant de rapports. Mais

que les royalistes ne s'efTarouchent point de ces coiu essions faites à l'ennemi de la légitimité : si la vérité' force quelquefois l'auteur à l'apologie et même à la louange , il se dédommage amplement de cette contrainte : et \e correctif est répandu dans l'ouvrage avec tant d'abondance et tant de sévérité, que les ennemis même de Buonaparte crieront grâce pour lui.

Mais peut- on raisonnablement lui faire un crime de n'avoir pu contenir ou dissimuler son indignation quand il décrit des faits qui le révoltent, quand il entend excuser, pallier et même louer des actes que la justice, si elle eût pu appréhender le coupable , eût punis d'une peine infamante ou du dernier supplice? Ne nous laissons pas éblouir par le génie de cet homme extraordinaire , écartons le prestige des victoires qui ont eu pour lui le résultat des défaites, et soyons justes un moment. De quel œil verrons-nous le lâche assassinat d'un prince à qui l'on ne pouvait reprocher d'autre tort que le malheur de sa famille? je ne veux pas même ici considérer un Bourbon, et je fais abstraction de tout ce que mon opinion ajoute d'odieux à ce crime inconcevable ; je veux supposer que le prince était Piusse , Anglais, Prussien, tout ce qu'on voudra, et l'action ne m'en paraît pas moins horrible. Elle n'a pas le danger pour prétexte , elle ne l'a pas pour excuse, puisque aucun danger n'en accompagnait l'exécution; elle est plus vile encore (fucllc n'est atroce ; des brigands s'en croiraient déshonorés ,

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