‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 16 sur 36 · HISTOIRE GENERALE, PHYSIQUE ET CIVILE DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

HISTOIRE GENERALE, PHYSIQUE ET CIVILE DE L'EUROPE

DEPUIS LES DERNIÈRES ANNÉES DU CINQUIÈME SIÈCLE JUSQUE VERS LE MILIEU DU DIX-HUITIÈME ;

Par INI. le ronile DE LacEPÈDE.

La méthode que l'auteur s'est prescrite dans cette vaste composition est si féconde en résultats utiles , elle donne une physionomie si originale et

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sî huurcuse à l'histoire générale des peuples européens , qu'à défaut de tout autre mérite , elle suffirait encore pour faire estimer et rechercher l'ouvrage entrepris et achevé sur un plan aussi hardi. M, le comte de Lacépède a conçu l'idée de faire marcher de front l'histoire de tous les peuples de l'Europe pendant la longue période de treize siècles , et il s'est acquitté avec heaucoup de bonheur d'une tache qui exigeait tant d'instruction et d'attention , tant de courage et de patience.

Pour mieux faire sentir le prix de cette méthode, examinons celle qui lui est opposée et plus généralement suivie : dans \Histoire universelle de M. le comte de Ségur, ouvrage écrit avec une noble élégance et une rare impartialité , les histoires séparées de tant de peuples , ne forment point ce qu'on appelle un livre, mais une réunion de livres qui pouvaient se publier isolément ou ensemble, et auraient pu être composés par autant d'écrivains. Ce système avait l'inconvénient de forcer l'auleur k présenter deux, trois ou quatre fois les mêmes événemens historiques. L'expédition d'Annibal, par exemple, devait se déci-ire tout entière dans l'histoire de (^arthage et dans celle de Rome ; les brillans exploits d'Alexandre devaient appartenir à l'histoire de la Perse , se reproduire dans celle de la Macédoine , et reparaître encore dans celles de l'Egypte et de la Grèce, avec tout le cortège des successeurs de ce héros. Ce défaut, car c'en est un, pouvait s'excuser, se justifier

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peut-ctrc chez M. de Segur qui, s'etant proposé pour but l'instruction de la jeunesse , avait sans (Joute pense' que les mêmes faits présentes plusieurs fois dans des cadres diflérens, se gravaient mieux dans la mémoire ; mais ce n'eût été qu'une répétition fastidieuse dans l'ouvrage de M. de Lacépède qui voulait nous offrir les agrémens et l'intérêt d'une lecture variée , et non pas le travail d'une élude pénible. Observons d'ailleurs que les histoires des peuples modernes de l'Europe sont bien plus liées entre elles que ne l'étaient celles des peuples anciens ; les rapports multipliés et souvent intimes qu'ont entre eux les Etals européens, empêchent de séparer leurs annales en histoires particulières, et l'on ne peut écrire celle d'une seule nation sans y faire intervenir presque tous les autres peuples. Je n'en veux citer pour preuves que les Croisades, les démêlés du sacerdoce et de l'Empire, et la guerre de trente ans, qui ne peuvent être considérés comme des actions ou des Français , ou des Allemands, ou des peuples de l'Italie, mais cjui ont été des actes européens. Or, à quelles interminables redites M. de Lacépède ne se serait-il pas condamné s'il avait traité séparément l'histoire de chaque nation? Il eût fallu reproduire le même fait autant de lois qu'il y a d'Etats distincts en Europe. Vayons maintenant par quel art il a su écarter les dangers d'un pareil projet, sans perdre aucun de ses avantages. Il a d'abord cherché à établir, dans les treize siècles qu'il voulait exj)loiter, une

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division qui ne fût ni arbitraire , ni symétrique , mais qui, sans égard pour le nombre plus ou moins grand d'années renfermées dans une période , lui offrît ces points de repos qui suivent les grandes re'volutions , ces limites que l'histoire a marquées dans le temps, comme la nature en a tracé dans l'espace, et où il pût terminer une série d'événemens avant de commencer une autre série. Il a donné le nom à' époques aux périodes de temps comprises entre deux points de repos, et dans chacune de ces époques il a déroulé , sous les yeux du lecteur, le tableau presque synoptique de tous les faits mémorables dont l'Europe entière a été le théâtre. Il a fait en quelque sorte pour les événemens historiques, ce que font les géographes pour les diverses contrées, car souvent dans la même page vous voyez des peuples fort éloignés concourir à un même but, quoiqu'ils ne prennent pas toujours pari à la même action. Par cette méthode, non-vSeuîement on connaît aussi bien l'histoire que par tout autre procédé , mais on voit d'un coupd'œil tout ce qui a été contemporain; on apprend non-seulement à reconnaître tout ce qui s'est succédé , mais encore à distinguer les f.iits et les personnages qui ont paru à la même époque , à quelque distance que ce soit, et lors même que ces faits et ces personnages n'ont eu aucun rapport entre eux. De cette manière, cent histoires diverses deviennent une histoire unique , et les événcmens , les tableaux , les caractères se trou-

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vent bien mieux lies dans la mémoire du lecteur, que s'il les exannnail séparément, à de longs intervalles , dans diflerens chapitres , et surtout dans des tomes differens. Nous avons un grand nombre d'hommes qui ont lu l'histoire , qui la connaissent assez bien , et qui cependant , en rapportant un fait de l'histoire de France , par exemple , seraient fort embarrassés de répondre à l'homme qui leur ferait cette question : « Pendant ce temps-là, que faisait-on à Constantin ople , à Vienne , à Rome et à Madrid ? n Avec le secours de M. de Laccpède , on répondrait sans hésiter : « Alors , tel prince régnait sur tel peuple , il était occupé de telle guerre , ou il fondait telle institution. » Cette connaissance de tout ce qui est contemporain , est très -agréable à l'esprit, très-favorable à l'étude , et très-utile surtout aux personnes qui sont curieuses de connaître les progrès plus ou moins lents de la civilisation sur les differens points de l'Europe. Pour tout du'e enfin en une seule phrase, le procédé de M. de Lacépède donne de l'unité à cent histoires diverses, tandis que la méthode contraire ne fait de l'histoire générale qu'une collection d'histoires particulières ; celles-ci peuvent tout aussi bien être composées par une société de gens de lettres, tandis que l'autre ne peut être traitée que par un seul écrivain.

La nu'thodc étant excellente, et la vaste instruction de M. de Lacépède lu; pouvant être l'objet d'un doute, il reste à considérer le style de l'au-

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teur et le colons qu'il a su répandre sur les innombrables tableaux que présente une histoire si longue et si variée. Occupons-nous d'abord de la pensée , ou , comme on dit aujourd'hui , de l'opinion. Sous ce rapport , l'auteur est irréprochable , malgré toutes les inductions qu'on ait pu tirer de son admiration, trop naïve peut-être, pour un homme qu'après tout on a bien pu haïr , mais que ses ennemis haïssaient d'autant plus qu'ils étaient plus forcés de l'admirer. Quelle qu'ait été la pensée intérieure de M. de Lacépède , il est au moins certain qu'aucun esprit de système , aucune influence de l'opinion, aucune intention de réduire tout au physique , ne se font senhr dans aucune partie de son ouvrage. Je me plais à déclarer cette vérité , parce qu'elle est entièrement contraire au reproche inconsidéré que l'on avait fait. à l'auteur d'écrire géologiquement une histoire morale , comme les philosophes révolutionnaires expliquaient les phénomènes de l'intelligence par des combinaisons chimiques.

Le but principal de M. de Lacépède étant de suivre les progrès de la civilisation européenne , il note avec complaisance chacun de ces progrès de quelque source qu'il soit soEti ; il accueille avec amour tout le bien qui a été fait aux hommes , soit qu'on l'ait dû aux papes et aux moines , soit qu'il ait été le résultat de la volonté des rois ou des méditations des philosophes. Il a, je l'avoue, la mente impartialité pour noter le mal et pour en

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assigner les causes ; c'est un grand tort peut-être, et je sens combien M. de Lacépède aurait obtenu d'éloges s'il avait eu l'esprit de mentir à sa conscience et à riiistoire , selon une certaine direction. Sous le rapport littéraire, le style de l'auteur est tel qu'il devait être dans une histoire générale, c'est-à-dire clair, élégant et rapide. Mais qu'on se garde bien de le comparer à celui des auteurs anciens qui ont écrit des histoires particulières ; on tomberait dans une étrange erreur : autre chose est de réunir en un seul faisceau les annales de cent peuples divers , ou de s'occuper d'un seul peuple que l'on veut illustrer, et aucjuel on veut inspirer un orgueilleux amour pour sa patrie. Qu'on ne s'attende pas à trouver dans une histoire générale ces longs développemens , ces tableaux composés avec art, et sur lesquels l'auteur s'arrête avec complaisance : qu'on n'y cherche point ces parallèles antithétiques entre les grands hommes que l'on oppose l'un à l'autre , ni ces conciones où Thistoricn quitte son tribunal pour devenir orateur. Laissons ces omemens, ces morceaux d'apparat aux écrivains qui traitent les histoires spéciales ; ce qui est un mérite ici ne serait qu'un défaut choquant dans une histoire où tant de nations s'agitent , se heurtent , et réclament presque en même temps toute l'attention du lecteur. Si Tlte-Live avait décrit tout ce qui s'est passé en Europe pendant la durée de la république romaine , il nous aurait privés sans doute de la plus grande partie

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de ces belles harajigues qui appartiennent plus au domaine de l'orateur qu'à celui de l'historien ; si Quinte-Curce avait écrit les annales de la Grèce et de l'Asie , il n'aurait pas métamorphosé un guerrier scythe en déclamateur, pour lui faire dire : « Si d!i hahiiurn corporls tui avldilati animi parem esse voluissent , etc., etc. » L'éloquence, d'ailleurs, ne consiste pas seulement dans les discours méthodiques et développés ; le général romain qui dit à ses légions : « Majores ctpostcros cogilate ; » le général français qui dit à ses soldats exilés en Egypte : « Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent , » donnent au courage de leurs guerriers une impulsion aussi puissante que si leurs discours avaient eu les quatre parties de l'oraison. Ne demandons à M. de Lacépède que ce qu'il a dû , que ce qu'il a pu nous offrir.

Cependant une voix s'est élevée et a reproché à M. de Lacépède un style empreint de sentimentalité. Quoique ce dernier mot ait peut-être besoin d'être expliqué , on en devine aisément le sens , et j'avoue à regret que le reproche n'est point injuste ; mais examinons en quoi consiste ce défaut , et sans chercher à l'excuser, n'en exagérons pas l'importance.

Il est très- vrai que M. de Lacépède n'a point l'impassibilité de ces historiens graves qui approuvent sans amour et condamnent sans colère. Une grande perversité l'étonné comme si la connais-

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s;mcc des passions humaines ne l'y avait pas habitue. Des perfidies et des atrocités qui datent de dix ou douze siècles le jettent dans des transports pareils à ceux qui nous soulevaient à la vue de nos crimes révolutionnaires. Son indignation se manifeste alors par l'emploi des ligures les plus véhémentes. Les interrogations, les interjections, les exclamations accompagnent trop fréquemment les récits de ces forfaits où la cruauté se trouve réunie à la lâcheté et à la bassesse ; il recherche et souvent il accumule les épithctes qui expriment le plus vivement l'horreur ou le mépris. Il paraît avoir oublié que l'historien est un juge , et n'avoir pas senti combien le président d'un tribunal criminel choquerait les convenances et altérerait son auguste cara(tère si, à chaque détail d un déplorable proches, il s'écriait : « Quelle horreur! quelle barbarie! quelle monstruosité! »

Ce défaut est grand dans une histoire , cl il suffirait pour faire condamner l'ouvrage s'il se reproduisait fréquemment dans toute l'étendue d'une histoire générale. Mais n'ayant fait aucun effort pour atténuer le reproche , je dois , sous peine de paraître injuste, lui opposer tout ce qui peut légitimement en affaiblir l'impression.

Lorsque je n'avais lu encore que le premier volume de cette histoire, je n'hésitais pas à blâmer l'historien de s'être ainsi placé au rang des lecteurs, et flexprinier successivement toutes les sensations agréables ou pénibles que lui faisaient

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éprouver les re'cits. On m'assura que ce déiaut devenait bien plus rare dans le tome suivant, et disparaissait enfui dans les autres. Je doutai de la justesse de l'observation : mais je ne tardai pas à reconnaître qu'elle était exacte. La réflexion me fit bientôt sentir que j'aurais dû m' attendre à cet amendement du style , parce qu'il eût été impossible de continuer sur ce ton une histoire d'une pareille étendue. Le nombre des épithètes laudalives ou improbativcs n'est point infini ; l'auteur a dû se lasser bientôt de reproduire les mêmes formes, et se fatiguer lui-même de ses exclamations. Il a bien fallu, d'ailleurs, qu'il s'habituât aux horreurs historiques; car, dans de longues périodes de temps, pendant le moyen âge, les crimes sont le fonds de l'histoire, et les actes de vertu n'y sont que des exceptions. Le tort de M. de Lacépède n'est donc réel que dans les deux ou trois premières époques de son histoire. Et quelles époques lui inspiraient tant d'indignation ? Celles des Childebert , des Clotaire , des Chilpéric et des Frédégonde. Puis-je lui reprocher amèrement ses exclamations, quand je ne puis les retenir moimême à la vue de pareils tableaux? Ajoutons enfin que l'auteur n'a point présidé à l'édition de son ouvrage , et supposons que , par quelques traits de plume , il eût fait disparaître tout ce qui en trouble l'harmonie.

Abordons maintenant une question qui a de l'importance chez nous, mais qui ne serait peut-

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être pas comprise dans tout autre pays de l'Europe. Un savant peut -il traiter avec succès des sujets purement littc'raires? Un naturaliste peut-il être historien ? Partout ailleurs on me re'poridrait : « Pourquoi pas? » Mais en France on a un tel amour pour la spécialité' que quand un homme s'est distingue dans une carrière , on veut lui fermer toutes les autres. Un auteur s'est-il fait un nom dans la poésie le'gère, on le déclare ('tranger à toute étude sc'rieuse. Par une conséquence de ce préjuge , l'élégance et les grâces doivent nécessairement iuir tout homme qui s'est voué aux sciences. Un lourd socnnt! telle est l'expression répétée avec un ridicule dédain par le plus petit homme de lettres qui semble se féliciter de n'être ni un astronome, ni un géomètre, ni un physicien. Et dans quel temps encore faut-il que je repousse une pareille prévention? C'est lorsque l'un de nos plus grands écrivains nous a laissé une histoire naturelle qui est encore plus un chef-d'œuvre de style qu'un monument scientifique ; c'est lorsque des traités d'astronomie, de géographie, de [yhysiologie et d'anatomie sont écrits avec une clarté , une pureté et une élégance que je ne retrouve pas toujours au même degré dans des ou\ rages purement littéraires. Avec plus de justice on reconnaîtrait que sous le rapport du style les sciences ont encore plus gagné, depuis un demi-siècle, que la littérature n'a perdu.

Non , les connaissances positives ne sont point

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incompatibles avec l'éle'gance et même avec la grâce ; non, savoir davantage ne force pas à e'crire moins bien ; aucune branche des connaissances humaines ne peut influer en mal sur l'esprit et sur le talent ; et je ne supposerai jamais qu'un homme doive avoir moins d'esprit que moi par cela seul qu'il sait ce que j'ignore. Allez donc demander en Suisse et en Allemagne si le savant Haller a pu faire des vers agre'ables ; allez demander en Italie s'il faut mépriser les poésies de Michel -Ange , parce que ce poète e'tait grand sculpteur, grand peintre et grand architecte. Comment le savoir diminuerait-il le talent quand il ajoute à nos richesses intellectuelles? Mais, dirat-on, nous connaissons des savans bien lourds et bien ennuyeux ; cela est vrai, mais je connais aussi des ignorans qui ont fort peu d'esprit.

Si M. de Lace'pède avait échoue' dans son entreprise , ce ne seraient certainement pas ses connaissances en histoire naturelle qui lui auraient ôte' les moyens de réussir. Je puis sur ce point rassurer le lecteur : en écrivant l'histoire des hommes civilisés, ce savant ne les a pas traités comme des , poissons ou des reptiles. Il ne serait pas même difficile de démontrer que, loin de nuire au talent de l'historien , les sciences positives lui ont été d'une grande utihté. Quintilien conseillait l'étude de la géométrie aux hommes qui se vouaient à l'éloquence : « Le but de la géométrie, disait-il, est de prouver ; c'est aussi celai que se propose

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réloquence. » L'histoire naturelle surtout peut empocher l'historien de tomber dans ces erreurs superstitieuses qui déparent les plus beaux ouvrages de l'anliquite. Tacite nous dit sans s'étonner que, de son temps, il parut un phénix en Egypte, et il semble croire à l'existence de cet oiseau fabuleux. Pline nous assure que les grenouilles de l'île de Sériphc étaient muettes; il dit aussi qu'à l'embouchure du Tibre il parut une orque dont le souffle seul submergeait les navires. Hérodote parle d'un Aristée qui vécut un grand nombre de siècles, qui mourut trois fois et ressuscita trois fois. On pourrait citer une foule de faits semblables, que l'ignorance des lois de la nature a fait admettre par les meilleurs historiens.

On sent que , sous ce rapport , les chroniqueurs du moyen âge ont dû être encore moins philosophes. Tout ce que leur ignorance ne peut pas expliquer , est rangé par eux dans le domaine du merveilleux. Aucun temps ne fut plus fertile en miracles qui ne tournaient point au profit de la religion ; car les païens avaient les leurs, tout aussi bien constatés que les autres : les beaux esprits de ce temps se battaient à coups de prodiges.

M. de Lacépède fait justice de toutes ces croyances absurdes, et il assigne des causes naturelles à des faits, merveilleux en apparence, qui sans cette exphcation seraient aujourd'hui rejetés avec dédain. Une observation qu'il ne faut pas perdre de vu(; en lisant cette histoire, est que l'on doit

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bien se garder de comparer l'état ancien des Gaules et de la Germanie à l'e'tat actuel de la France et de l'Allemagne. Une grande partie de la surface de ces contrées était couverte de forets immenses et de vastes marais ; les fleuves mal encaissés répandaient leurs eaux sur les campagnes ; les pluies beaucoup plus abondantes grossissaient les rivières et faisaient obstacle aux communications ; les eaux ne trouvant pas d'écoulement, ne diminuaient que par une évaporation lente, élevaient dans l'atmosphère des torrens de vapeurs et fournissaient une ample matière aux orages et à la foudre. Cette considération explique la largeur démesurée que les anciens écrivains donnent à nos fleuves, les funestes inondations dont ils parient , et ces orages si fréquens et si terribles qui ont si souvent séparé des armées prêtes à en venir aux mains, et qui , attribués à des causes surnaturelles , redoublaient la superstition , et tournaient au profit des hommes pour qui l'ignorance des peuples est une source de richesses. Alors on n'eût pas osé citer le vers d'Ovide , dans lequel Pythagore explique aux habitans de la Grande-Grèce ,

Jupiter an venti displosâ nube sonarent.

Dans mille passages le lecteur s'apercevra que M. de Lacépède a dissipé l'obscuiité de certains faits historiques , remplacé les prodiges par des événemens vraisemblables , et substitué des no-

lions raisonnables aux erreurs de la superstition et de- l'ignorance. C'est ici a^u moins que la connaissance des elTets naturels n'est point inutile à l'historien ; et l'on ne peut plus demander si un naturaliste a le droit d'écrire l'histoire de l'homme civilise'.

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