SALLUSTE
phrase : « Je sais combien la plupart diffèrent de » conduite dans la demande et dans l'exercice » d'ime place, » pèche également contre la clarté et contre l'exactitude. La plupart ne peut pas s'employer isolément ; il faut qu'il soit immédiatement suivi d'un substantif, ou qu'il se rapporte à quelques objets énoncés antérîeurement : ici , il n'y a. rien de cela , et notre langue ne permet pas d'économiser des mots nécessaires dans l'intention d'être plus concis.
Quelquefois aussi , pour vouloir traduire trop littéralement , M. Mollevaut n'a pas présenté le sens de l'original ; il traduit ces mots : Lasckià atque siiperbia incessêre, par ceux-ci : La débauche et r arrogance s^ avancèrent. Outre que le verbe s' avancer est ici d'une extrême faiblesse , il n'a pas même le mérite du mot à mot ; car il ne s'agit pas » dans le latin , du verbe incedere , qui veut dire marcher, s'avancer, mais A incessêre , qui est ici l'équivalent AHugruere, AHrruere, et qui signifie assaillir.
Je vois avec peine qu'un professeur aussi distingué que M. Mollevaut ne se soit pas fait un scrupule d'employer des mots nouveauxtels qyx influencer, moralité, et quelques autres : le premier pourrait encore être justifié , par la raison qu'il lieot lieu d'une périphrase ; mais le second étant déjà admis dans l'acception de sens rnorai, il ne doit jamais être pris dans celle de bonnes ou mauvaises mœurs. J'auraisdésiré qu'un traducteur aussi fidèle
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n'eûl jamais eu le dcsir de rcnchenrsur roriginal ; et quand Salluste , après avoir parle des craintes et des incertitiides de Ciccron , ajoute : Igitnr confirmato niiirno , je pense qu'il ne fallait pas traduire : Knfn, rnjjcnnisscmt sa grande urne.... C'est aller au-delà, du sens , et cela ressemble à de la prétention. J'ajouterai ici une observation qui paraîtra minutieuse, mais que je crois juste • il ne faut pas traduire Picenurn par le Picenlin; ce sont deux contrées dilférentes : la première , sur la mer Adriatique, est ce que nous nommons la Marche d'Ancône ; et l'autre , sur la mer de Toscane , près de Lucques et de Pisloie. J'avoue cependant que le passage de Salluste est obscur; et comme il dit que Catilina voulait passer dans la Gaule transalpine, je ne sais trop si par Pistorienses il faut entendre les peuples de Pisioie.
Je sens combien mes critiques paraîtront vétilleuses, car j'ai en quelque sorte fait la guerre aux mots; mais le talent de M. Mollevaut m'a rendu exigeant , et ne lui ayant pas trouvé de grands défauts , j'ai voulu faire valoir mes petites remarqu( s.
Par J.-B. Levke, ancien professeur de rhétorique et de littérature latine, et par feu l'abbé LeivionN'eu; augmenté de dissertations par MiNI. Amauhy Duval , de l'Académie des Inscriptions, et Alexandre Duval, de l'Académie Française.
On n'a pas cticore tout dit sur la comédie des anciens ; les traducteurs et commentateurs i'ont surtout conside're'e sous le rapport de l'érudilion et de rarchéolôgie , mais incomplètement sous celui de l'art dramatique. MM. Duval viennent , en quelque sorte, d'ouviir celte carrière; mais, s'imposant l'obligation d'être concis , ils ont fait des rapprochemens plutôt que des dissertations , et , en excitant vivement la curiosité du lecteur, ils lui laissent rt'gretter tout ce qu'ils se sont abstenus de dire. On sent en effet tout ce qu'aurait de piquant, d'instructif et d'utile un ouvrage dans lequel les sujets , la marche , les convenances morales et sociales, les caractères, le dialogue et le comique de la comédie ancienne seraient comparés aux mêmes parties de la comédie- moderne , comparaison qui se ferait en analysant succes.sivement toutes les scènes des meilleures pièces de Plante et de Térencc, et en y faisant distinguer ce
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qui est bien chez tous les peuples et clans tous les âges, de ce qui csl bien sous l'empire de telles mœurs et de tel gouvernement. Il en résulterait cette veTÎte, qu'il y a deux espèces de comique d'un mérite fort dilîcrent , quoique le succès ne soit pas toujours en raison du mérite : l'un, puisé dans la nature de l'homme , ferait rire l'habitant de la Chaussée -d'Anlin comme celui du Marais , le peuple de Paris comme celui de Rome ou d'Athènes; l'autre, dépendant des usages, des institutions, des convenances temporaires, tient aux ridicules de tel ou tel siècle , et agit plus ou moins fortement sur telle ou telle classe de la société. Une pareille étude ne ferait pas seulement connaître l'art dramatique , on y puiserait encore des leçons d'histoire , d(; morale et de philosophie.
MM. Amauryet Alex. Duval ont eu e\idemmcnt cette pensée, ils l'ont développée autant que le leur ont permis les homes qu'ils étaient forcés de se prescrire ; mais ils ont été renfermés dans un cercle trop étroit, et dans leurs notes supplémentaires ils semblent avoir posé les bases d'un ouvrage nouveau qui jetterait un grand jour sur les secrets , le ])ut et l'influence de l'art dramatique.
Pour en finir vSur la part que les deux académiciens ont prise au travail de INJ. l^evée , et pour pouvoir ensuite m'occupcr uniquement du traducteur, je vais développer h mon tour une obsenation qui est due à MM. Duval , et qui me paraît d'une grande importance. Si je ne luc
trompe, elle nous éclaire sur le véritable caractère de la comédie latine , sur le but que les auteurs se sont proposé , et sur la manière de juger les ouvrages qui nous restent. Quelque respect que nous ayons pour des hommes tels que Plante et Térence, il nous est impossible de lire leurs comédies sans être choqués des invraisemblances , je dirais presque des absurdités dont elles fourmillent. Au premier aperçu , ces deux comiques nous paraissent avoir méconnu la première règle du théâtre, celle qui nous commande de présenter une action et non pas un discours, de faire parler des personnages et non pas un auteur, et d'offrir aux spectateurs des tableaux si fidèles qu'ils puissent les prendre pour des réalités. Mais tout nous prouve que les anciens n'cmt jamais eu et n'ont pu avoir la prétention de porter l'art jusqu'au prestige , et de faire prendre la représentation pour l'action même. Tout démontre, au contraire, qu'ils ont donné la comédie pour ce qu'elle est , comme on le verra par les remarques suivantes , qui sont autant de faits et autant de preuves.
Bien loin de vouloir produire ce que nous nommons Xillusion, et dont nous nous exagérons peut-être le mérite , les comiques latins la rendaient impossible en transportant dans des pièces grecques , les mœurs , les usages des Romains , et en montrant dans Athènes , les rues , les places et les édifices de Rome. On y voit un Grec sortir de sa maison d'Athènes ou de Galydon, pour aller au
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Fonirn ^ nu TeLihnirn, ou à la porle par laquelle les trois Horaccs sont ailes combattre les trois Albains. C'est absolument comme si, clans une pièce dont l'action se passerait à Londres, la décoration représentait la place \cnd6me ou la rue Saint-Honoré. Cette singularité se répèle trop souvent pour être une inadvertance ; elle est trop grossière pour que des hommes tels que Plaute et IVrence se la fussent permise sans aucun motif.
Les prologues des comédies nous éloignent encore plus de toute illusion; dans l'un, le comédien dit nettement aux spectateurs : « Le sujet de celte pièce est une vieille histoire que je vous présenterai rajeunie. » Dans un autre , il dit plus clairement encore : < Celte pièce que nous représenterons réellement, ne sera pour vous qu'une comédie; {^vobis fabula^ » Dans presque tous, l'acteur du prologue , qui ressemble beaucoup à un iinpressario italien, explique le sujet de la pièce , en trace la marche , et en annonce même le dénouement. Tércnce enfm, dans la plupart de ses prologues , fait l'apologie de ses ouvrages, se plaint d'im auteur rival et jaloux par lequel il prétend être calomnié, et qu'il nomme le vieux poet e .
Dans la comédie même, les personnages, ou plutôt les comédiens, expliquent non-seulement ce qu'ils ont fait hors de la scène , mais même ce qu'ils vont faire et ce qu'ils vont dire. A chaque injli^nl ils s'interrom[)ent par de longs npnrfr, pour préparer la confidence, la ruse ou la réplique
THÉATKL DtS î. VTINS. 47-'
qu'ils vont faire à ririterlocuteur. Ici , Ton voit des personnages qui se cherchent long-tertips sur une place ou dans une rue, quoique l'on soit en plein jour; et, pendant cette recherche, ils di'hitent un assez gi'and nombre de vers qui sont entendus de l'un d'eux , tandis que l'autre est censé ne rien entendre. Ailleurs , c'est une femme qui attend avec impatience l'cvSclave chargé d'une commission ; elle le voit venir, et, au lieu de l'aborder, elle se retire dans le fond de la scène , le laisse réciter un long monologue ; et quand l'esclave va quitter la place , elle se dit encore à elle-même : Je crois" qu'il faut l'appeler. Dans une pièce où une femme accouche presque sur le théâtre, puisqu'on l'entend crier : A moi, Junon Lucine! je vois une servante chargée d'aller chercher la sage-femme , s'arrêter pour déclamer le monologue obligé, dé-r biter ensuite une longue scène où elle a plus d'aparie que de réphques , et sortir enfm en disant fort tranquillement : Je vais chercher la sage-» femme. Observons encore que toutes les pièces, sans exception , finissent par le mot plaiidite , adressé aux spectateurs , et que très - souvent un acteur y apprend au public que le dénouement se fait dans telle ou telle maison , de telle ou telle manière , car il ne se fait pas toujours sur le théâtre.
Si ces invraisemblances , qui se reproduisent dans toutes les pièces et dans presque toutes les scènes, étaient les fautes de quelque auteur obscur,
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(l'un cciivain médiocre , nous pourrions en conclure , <*omme on l'a fait un peu légèrement , que la comédie , chez les anciens , était encore dans son enfance. Mais quand on est force de reconnaître que ces ouvrages sont , en général , bien conduits , que les caractères y sont parlaitement trace's et conserve's , que les situations y sont prépare'es avec art, et que le dialogue, plein de raison , de naturel et de verve, est toujours conforme au sujet de la pièce, à la condition, au caractère des personnages , et aux circonstances dans lesquelles ils se trouvent , il est juste , ce me semble , de rechercher les causes qui ont fait commettre des fautes aussi graves à des hommes aussi habiles que Plante et Te'rence. Voyons donc ce que devait être la comédie pour le peuple de Rome avant l'établissement de la monarchie.
Les théâtres étaient immenses , et par théâtre j'entends, comme on le faisait alors, la partie de •l'édifice où siégeait le public. Les SjK'ctacles s'y donnaient gratuitement ; toutes les classes de la société y étaient admises, les esclaves mêmes y assistaient à la sinnrna cavea. 11 fallait , en conséquence , que la pièce représentée plût aux hommes de tous les états, et flatlat l'oi-gueil de ce peuple si fier qui se croyait destiné à commander an moiide. Voilà pourquoi les auteurs lui atlressaicnt tous leurs prologues , dans lesquels ils cln'rchaient à capter la faveur popidaire : c'est encore dans l'intention de le flatter que l'on ne désignait jamais
que des magistratures romaines dans les comédies dont le sujet e'tait grec, et que Ton donnait à la ville d'Athènes les rues, les places et les édifices de Piome. Tout était romain dans ces pièces grecques, et nous aurions mauvaise grâce à le blâmer, nous qui donnons un air français aux héros grecs et romains.
Dans une salle qui contenait trente ou quarante mille spectateurs, et quarante mille hommes libres, il n'était pas très-facile de se- faire entendre, et c'était obtenir un beau triomphe que de forcer le peuple-roi au silence et à l'attention. Le succès de la pièce dépendait cependant du plus ou moins d'art que l'auteur avait mis à la faire comprendre. Répéter les phrases deux ou trois fois eût été un moyen grossier, et il aurait d'ailleurs choqué l'amour-propre ou la patience des spectateurs. Il fallait donc employer l'artifice , et tellement préparer les situations et les scènes qu'elles devinssent intelligibles à l'homme le moins éclairé , sans le forcer à une attention trop servile. Si ces réflexions ont quelque justesse , elles serviront à expliquer les invraisemblances des comédies anciennes , et les prétendus défauts dq feurs auteurs. Un prologue annonçait le sujet, indiquait la marche de la pièce et le caractère des personnages. A mesure que chacun entrait en scène , il exposait dans un monologue , ou dans un aparté , tout ce qui s'était passé antérieurement, et même ce qu'il allait faire, afin que le public prévenu fiit curieux d'observer comment
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il ferait, ou comment il dirait. L'obligation de préparer ainsi les actions et les scènes , pour les rendre claires et intelligibles à la multitude, excluait toute pre'lention à produire l'illusion. Aussi voit-on que les auteurs n'y ont pas même songe. Il faut donc considérer la représentation des comédies anciennes comme des espèces de lectures faites par plusieurs personnes, et qu'elles interrompent de temps en temps par des fipnrlr (m des monologues, pour en expliquer les difficultés et en préparer les effets. Je ne parle point ici des expressions triviales, des e'quivoques obvScènes et des plaisanteries basses qui nous cboquent trop souvent dans le dialogue de Plaute. La licence n'pnblicaine, l'entrée gratuite an théâtre où tout se ']oua\t ponr ef par le peuple, et la nécessité d'amuser la plebs et la plehecula , répondent suffisamment à ce reproche. Quelques années plus tard, la société ayant acquis plus de poUtesse , et la populace ayant j)erdu son influence , il fut permis à Térence d'être plus pur et plus châtié. Ceci nous explique pourquoi Cicéron , tout républicain, admiraitPlaute, dont Horace, courtisan, blâmait les sels un peu grossiers. Les défauts des comiques anciens sont ceux dii t^mps et de la nécessité; leurs beautés leur appartiennent en propre, et ont mérité d'avoir Molière pour imitateur. S'il restait encore quelques doutes , j'espère qu'une seule réflexion les dissipera. Supposons que l'on veuille aujourd'hui donner i\cs, spectacles gratuits, et en plein air, comme étaient les théâtres anciens.
THEATRK DhS LATINS. 479
à trente ou quarante mille hommes de toutes les classes du peuple, n'est-il pas évident qu'il faudrait créer un nouveau répertoire, substituer la comédie générale à la comédie spéciale , et recourir aux artifices employés par les anciens pour se faire entendre à cette multitude et pour l'amuser?
Je crains d'avoir trop étendu la pensée de MM. Duval, qTii, de leur côté, ont été trop laconiques ; et c'est peut-être par amour-propre que j'ai été diffus, car j'avais depuis long-temps la même idée. Ce nouveau point de vue me semble d'ailleurs trèspropre à faire apprécier à leur juste valeur les chersd 'œuvre des anciens, et je ne vois pas d'autre moven de concilier le grand talent de Térence etdePIaute avec des fautes dont nos pièces des boulevards sont exemptes. Si La Harpe s'était bien représenté ce que devait être la comédie dans Rome républicaine, et dans le siècle d'Annibal , il n'aurait pas traité Plante avec un dédain qui peut faire douter s'il l'a bien lu.
Ne soyons pas trop fiers de notre supériorité sur les anciens, même en fait de comédies; et, avant de condamner ce qu'ils ont fait, instruisons-nous un peu de ce qu'ils ont dû , de ce qu'ils ont pu faire. On siffle déjà Molière : ne nous étonnons donc pas qu'un Plaute et un Térence soient méprisés par des houunes qui ne pourraient pas les lire.
M. Levée a publié le texte de Plaute et de Térence ; il a traduit tout le théâtre du premier de ces auteurs ; il s'est servi , pour le second , de la
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traduction de l'abbé Lonionnier; il a fait un grand nombre de notes philologiques et archéologiques, soit pour expliquer les difficultés du texte , soit pour rappeler les usages auxquels certains passages font allusion , soit enfin pour justifier sa traduction de Plaute; il a publié aussi les notes de l'abbé Lemonnier sur Térence , et il en a ajouté de nouvelles quand elles lui ont paru nécessaires pour rectifier quelques erreurs de version , ou pour éclaircir des passages difficiles. Le tout est précédé d'une bonne dissertation sur Plante et sur ses écrits , par M. Levée ; d'une préface de l'abbé Lemonnier sur Térence, et l'on trouve à la fin de chaque volume des observations fort curieuses de MM. Amaury et Alexandre Duval , sur les comédies que l'on vient de lire, observations que cependant on a tort d'annoncer dans le titre comme des dissertations.
De deux auteurs latins , Térence est celui que l'on cite le plus souvent , et que l'on nous ofire comme un modèle d'excellente latinité ; il est aussi le plus sage, le plus régulier, et surtout le plus décent. Quoique ses comédies portent l'empreinte du temps et des mœurs romaines, elles se rapprochent davantage de la comédie moderne. Les invraisemblances y sont beaucoup plus rares que dans Plaute , et toujours moins choquantes. Son , dialogue, toujours élégant et pur, se fait surtout \ remarquer par une raison profonde ; les scènes y sont liées avec beaucoup d'adresse; des phrases,
des mois jelc's comme par hasard , y pre'pnrent les scènes et les situations suivantes ; quelques-unes de CCS comédies , enfm , nous prouvent que l'art n'était plus à son berceau , comme on le dit un peu trop légèrement ; et , quoique ces pièces ne puissent plus convenir dans leur totalité aux peuples modernes , il n'en est pas une où l'auleur comique no puisse trouver de bons exemples et puiser d'utiles leçons. Si, parmi les pièces modernes, je voulais chercher quelque analogie avec la manière de Térence , c'est dans la comédie allemande que je croirais pouvoir la découvrir.
Mais si l'auteur de V Andricnne, des Adelphes y et surtout de Phorinion, paraît l'emporter sur son devancier, ce n'est pas au moins sous tous les rapports; il lui cède même dans la partie la plus essentielle de l'art, dans le comique. Nul doute que Plaute n'ait plus de vivacité, plus de verve, et, malgré La Harpe , plus de variété. Si la comédie doit faire rire , si elle doit être pour les spectateurs im objet d'amusement plutôt qu'un sujet d'étude, \cs> pièces de Plaute sont plus comédies que celles de Térence. Oh! certes, je ne me dissimule aucun de ses défauts. Des plaisanteries communes et grossières , des équivoques de mots qui, quelquefois, n'ont pas même le mérite des calembours, des obscénités portées jusqu'au dégoût, une exagéralion souvent ridicule des caractères, ou trop vils, ou trop vicieux , quelques tableaux si révoltans qu'ils nous inspirent un prolond mépris pour les
CRITIQUE. T. IV. 3l'
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vertus républicaines du grand peuple , voilà ce qu'on ne peut y méconnaître ; mais n'oublions pas quel était alors le but de la comédie latine, et tenons pour cerlainque, si nous avions eu les mêmes théâtres, si la même foule y avait été appelée, et si le spectacle eût toujours été un gratis, Molière n'aurait jamais pensé à faire un Misanthrope, et il nous aurait montré autant de IMascarilles qu'il y a de Syrus, de Dave et de Geta dans la comédie latine. Considérons d'ailleurs par combien de traits piquans et agréables, par combien de détails pleins de finesse, par quelle vérité de dialogue et par quelle énergie d'expression Plante a racheté des défauts qui étaient ceux de son temps et de ses contemporains , et ne soyons pas étonnes si les ancêtres d'Horace Plan, tinos laudavêre sales; aujourd'hui même Térence est sans doute plus admiré , mais tout lecteur de bonne foi conviendra quePlaule l'amuse davantage. Les traducteurs de Plante et de Térence diilcrent entre eux comme les deux comiques latins. M. Levée a serré son auteur de plus près; il n'a pas prétendu franciser un Romain du siècle de Scipion; il n'abandonne l'esprit et l'expression de Plante que quand la tournure latine est incompatible avec le génie de notre langue , et il ne corrige la crudité du texte que quand trop de fidélité deviendrait de l'indécence , comme dans quelques scènes de l'^wV/mr^, et surtout de la Casina. M. Levée nous a donc présenté Plaute avec autant de vérité qu'on peut le faire en français.
L'abbé Lemonnicr a traduit Tcrence d'après un autre système : il semble avoir voulu donner un costume moderne aux personnages de raucienne come'die, et traduire \ Eunuque, XHf'cyre et les Adelphes , comme si ces pièces devaient être représentées sur notre théâtre. Aux proverbes, aux idiotismes , et aux allusions qui indiquent des mœurs et des habitudes anciennes, il substitue, non pas des équivalens, mais des à peu près, empruntés à nos mœurs et à nos usages. S'il trouve dans le texte : Fallaciarn porlare y il traduit : dresser une batterie. Le mot expiscari pouvait se rendre par amorcer, qui serait une métaphore tirée de l'art de prendre le poisson en lui présentant un appât; il a mieux aimé dire : Tirer les vers du nez y ce qui n'offre pas une image très-agréable. Lorsqu'il est question de payer la somme d'un grand talent au parasite Phormion , le vieillard Chrêmes s'écrie avec humeur : Irnmo rnalurn hercle! et l'abbé Lemonnier a trouvé plus plaisant de lui faire dire : Un grand diable qui T emporte. Ailleurs , Antiphon dit en latin : Satin, illi dî sunt propitii? et en français : Est-ce qu il a le diable au cor^is? Je sais que , dans une imitation de cette scène, Molière fait dire à Argante : « Qu'il aille au diable avec son mulet! » Mais Molière écrivait pour un théâtre et pour des spectateurs français, tandis que l'abbé Lemonnier devait nous conserver l'esprit et le caractère d'une pièce latine faite pour un théâtre de liome. Lorsque Tércnce a fait
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dire : Quid, si animarn dchct? S'il doit jusqu'à son (hne? le tryduclcur iait observer que celte expression serait fausse pour nous, parce que nos lois n'adjugent pas au créancier la personne du déhiielir inschable. Eh! voilà précisément pourquoi l'expression serait excellente puisqu'elle est taraclérislique, et lient aux usages du peuple que l'on met en scène. Si, dans une comédie dont le sujet serait pris chez les Turcs, il était question d'empaler un scélérat , l'abbc Lemonnier aurait dit sans doute que ce supplice n'est pas dans noire Gode pénal. Il s'agit bien de nos lois dans une pièce deTérence! Le traducteur aurait dû voir que celle conformité de la traduction avec nos mœurs était absolument impossible; le théâtre latin où les valets sont des esclaves, où il est question des édiles et du préteur, où l'on achète des femmes au marché comme des comestibles, où une mère peut légalement vendre sa fille à un homme pour un temps déterminé, où un père entre en négociation avec son fils pour partager avec lui les faveurs d'une maîtresse, où tout se fait selon les usages anciens, et selon les mœurs Irès-corrompues des républicains de Rome, ne peut jjuuais avoir le caractère des comédies françaises, et c'est pour cela qu'il fallait lui conserver son caractère original, cl lîc pas produire la disparate choquante de deux < lioses inconciliables. Autant vaudrait donner aux Gcta et aux S) rus, l'habit de grande livrée, et montrer les Anliphon et les Pamphile en habit de
cour, ou en frac à l'anglaise. Celte manie d'employer nos expressions communes a fait pâlir la traduction de Terence. Celte phrase, par exemple, « j'ai extorque de l'argent aux vieillards, » rondelle l'énergie du latin emunoci argento séries/^ Va. combien de fautes pareilles ne pburrais-je pas citer! Observons cependant que ces fautes ne sont que des erreurs de système, que l'abbe' Lemonnier a très-bien senti le mérite de Térence , que sa traduction est d'ailleurs fort élégante, et que , s'il est par fois inexact, c'est quand il a cru devoir éviter son auteur au lieu de le suivre.
Je vais faire quelques observations sur la traduction de Plaute , et sur les notes archéologiques de M. Levée. Dans le texte de l'Hécyre, je lis ce vers au bas de la page 122 :
Perii! pudet Philumence, sequimiai me hue intro (imLœ.
C'est la courtisane Bacchis qui parle ; or, comment peut-elle dire : Sequimini arnbœ, quand il n'y a en scène que la nourrice et deux hommes? L'un de ce deux hommes est Phidippus , père de Phihimena, qui peut conséquemment dire : Suivez-moi toutes deux chez ma fille ; il faut donc que le vers soit écrit ainsi :
BACCUIS.
Perii ! pudet Philumenœ.
PUIDIPPUS.
Sequimini me hue intro amhœ.
Dans la traduction des Captifs, Hégion dit ,
480 UTTÉRATURE ANCIENNE.
page 22f) : « Ce PlîîKx rates vient d'agir comme un » lionnête homme. » JNI. Levée n'a pas vu que clans le texte Phiiocra/es est suivi d'une virgule, et qu'il est consequemment au vocatif , puisque Région croit parler à Philocrales lui-même. Il faut donc Jirp : << Philocrates, ce ïyndare, vient d'agir comme un honnête homme. »
Voici un passage dont le texie et la traduction m'embarrasseni également. Dans \ Aululoire , l'avare Euclion cache son or dans une marmite; la peine qu'il se donne pour enfouir et déterrer sans cesse la marmite, l'importance qu'il attache à cet or, qui est loute sa fortune , font croire que la somme est très-conside'rable, et le valet Strobile qui découvre la marmite, s'e'crie qu'il n'y a pas d'homme au monde plus riche que lui. Cependant le latin dit : Qiiadnlibrem aulain, auro onustarn. P«I. Levée a traduit : Une maimite pleine iVor, du poids de quatre licres. Il semble , en conséquence, qu'il n'y ait que quatre livres d'or; et, certes, une somme de 6000 fr. à peu près n'était pas une grande fortune dans ce temps-là , puisque , dans la même pièce , on paie un ècu d'or à un cuisinier pour le travail d'une journée, et uniquement pour sa peine, nwno surn couducius. C'est donc la marmite qui pèse quatre livres, et qui , formée d'un métal peut- , être fort mince, peut avoir une grande capacité, et contenir bien ])Uis de quatre livres d'or. Le texte quadriUbreni aulam, auro oniistam , lavorise nia conjecture.
M. Levée , clans sa dissertation sur Plante, établit, comme une vente constante, qu'il était défendu aux poètes grecs et latins de montrer au théâtre des femmes de condition libre. Cependant Alcmène dans Amphitryon, Artemone dans VAsi nairCf Cle'ostrate et Murrhine dans la Casina , Phanostrate dans la CistcUaire, sont des e'pouses de citoyens romains ou grecs ; car ce sont vraiment des Romains que Plante fait agir sous des noms grecs. Dans Te'rence , trois Sostr^te , une Myrrhine et une ISausistrate , sont aussi des femmes de condition libre ; cela me fait croire qu'il y a me'pris^ sur le sens de l'expression , et qu'il faut dire : Les lois défendaient aux femmes libres de paraître sur la scène , mais non pas aux auteurs de présenter des femmes libres comme personnages de comédie.
Dans la scène d'Amphitryon, où Sosie se plaint de ce que la nuit est plus longue qu'à l'ordinaire , M. Levée traduit le nom du dieu Nocturiius par celui de T^esper. C'est une faute. Yesper présidait au soir, Nocturnus au milieu de la nuit , Lucifer au matin. Si l'esclave Sosie disait que Vesper s'est endormi , il ferait un contre-sens, car la paresse de Yesper aurait allongé- le jour piutot que la nuit , puisque le soir serait arrivé plus tard; mais, Nocturnus s'endormant , Lucifer ne pouvait se lever, et la nuit devenait plus longue.
Le traducteur dit dans une note que la taille ordinaire du soldat romain était de six pieds romains ou de cinq pieds huit pouces de notre au-
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cicnnc mesure. Il se trompe : les six pieds romains répondent exactement à cinq pieds cinq pouces de notre pied de roi ; jamais cinq pieds huit pouces ne furent une taille ordinaire , pour les Romains surtout qui n'étaient pas d'une haute slalure, tandisque leurs femmes e'taient assez généralement grandes.
M. Levée a eu loii d'en croire l'ancien traducteur Limiers, sur la signification dn mot basilique. Ce n'était point une place, mais un e'difice assez magnifique pour itàériter ce heau nom. A rétablissement du christianisme, les temples payens n'étant pas assez vastes pour qu'on en fît des églises, Constantin consacra au nouveau culle quatre superbes basiliques, sur l'emplacement desquelles s'élèvent encore aujourd'hui les églises de Saint-Pierre du Vatican, de Saint-Jean de Lalran, de Sainle-Marie- Majeure et de Saint-Paul , hors des murs , qui portent toujours le nom de basilicjues.
Lesdeuxcommentaleurs, M^LDuval, ont plutôt énoncé que traité une question dont il est impossible cependant qu'ils n'aient pas senti toute l'importance. J'ai déjà essayé de développer leur idée, t'I àcs motifs, que le lecleur appréciera sans doule , m'invitent à y revenir. Il s'agit de savoir si le théâtre des anciens peut se comparer au nôtre , et si les règles qui les guidai"nt , dans la composition de leurs comédies, peuvent s'appliquer à la comédie moderne. Je réponds négativement , et l'on verra l)ientôl que celle question n'est point intempestive; je suis excité , provoqué à la n'soudre par une foule
THEATRE DES LATINS. JPh)
cl'ccrits où, à défaut de raison, l'orgueil brille dans tout son e'clat.
Charles Perrault est ressuscité , il reproduit ses de'clamations contre les anciens , et plus fier eîicorc de revivre dans le siècle des lumières, il proclame notre prèe'minence , non seulement sur les anciens antiques, mais même sur les anciens modernes. II n'est pas étonnant qu'il fasse des prosélytes ; il n'est point embarrassé de trouver des Scudéry et des Chapelain pour propager sa doctrine , tandis que pour la combattre nous n'avons pas un grand nombre de Boilcau et de Racine , dans ce siècle qui vaut cependant mieux que tous les autres. Je me garderai donc bien de renouveler la querelle de prééminence ; depuis que tout se décide à la pluralité des voix, il est démontré que l'instruction, le goût , le talent et le génie ne sont plus le partage du petit nombre, mais celui de la multitude; et nos romantistes , par cela seul qu'on les compte par centaines, sont en effet très-supérieurs au petit nombre d'écrivains qui soutienneni la gloire chancelante du théâtre classique, et conservent un res*pect superstitieux poiu* les reliques du siècle de Louis XIY.
Notre supériorité dans tous les genres étant reconnue et proclamée , il faut bien me résoudre à reconnaître notre supériorité dans l'art du théâtre ; ainsi, j'avoue humblement et d'un aœuv contrit, que le génie dramatique date de 1789, année qui a produit toutes les bonnes choses ; j'avoue que ce
bel art ctait dans l'enfance chez les Grecs et les Latins ; nous valons beaucoup mieux , je le confesse , que les Aristophane, les Mcnandre , les Plante, les Tcrcncc , et même que ce Molière , qui e'tait cependant un garçon iVespiil aux yeux de M. de Vise', mais qui n'est plus aux nôtres qu'un écrivain grossier et de mauvais ton. Mais je demande en grâce qu'on me permette de mltiger l'arrêt, et de prouver que les auteurs anciens ne peuvent, être compare's aux modernes , puisqu'ils se sont propose un but différent, et qu'ils ont conside're' la comédie sous d'autres rapports. Si j'y réussis , il faudra bien en conclure que la comédie ancienne n'est ni meilleure ni plus mauvaise que la moderne, mais qu'elle est d'une autre nature , et qu'elle a été composée dans une autre intention et d'après d'autres principes. Il ne s'agira plus de savoir si les anciens ont fait plus ou moins mal , mais ce qu'ils ont été forcés de faire , et ce que nous aurions fait nous-mêmes sous les mêmes conditions et dans les mêmes circonstances. Après celte précaution oratoire,dontonneme tiendra pas compte, j'enirc en matière.
Nos théâtres sont petits, ils sont fermés et couverts, la voix naturelle de l'acteur peut s'y faire entendre , on y paie les places, et la difiérence dans le prix divise la société qui assiste aux représentations en différentes classes de spectateurs , mais dont la dernière est plus policée et moins turbulente que la plebccula des Romains. A Piomc , au contraire,
THÉA.TRE DES L.VTTNS. 49 ï
les théâtres étaient immenses, ils étaient découverts, et la moindre pluie interrompait le spectacle; les places y étaient gratuites, et tout être à forme humaine avait droit d'y assister, sans excepter la lie du peuple , les esclaves , les sicaires et les filles publiques. Ces théâtres, c'est-à-dire ces salles , pouvaient contenir, les uns 3o , les autres 4o,ooo spectateurs, et le peuple étant le soiwerain qu'on voulait y amuser et y flatter, il fallait nécessairement que , dans la composition du drame , les auteurs consultassent plutôt le goût populaire que le goût académique. Cette différence dans la constitution physique des théâtres anciens et modernes en nécessite une grande dans le résultat. Pour se faire voir et entendre à de grandes distances par quarante mille spectiiteurs , les acteurs ont été forcés de s'élever sur des échasses , et de grossir le volume de leur voix par un moyen mécanique : ces moyens auraient été insuffisans pour parler intelligiblement à cette foule indocile et peu silencieuse; il a donc fallu noter le dialogue et en faire une espèce de récitatif, afin de ralentir le débit et de soutenir les voix des récitans sur un haut diapason ; on ne parlait donc pas , mais on chantait , même dans la comédie, et, si l'on en doute, on peut consulter le titre d'un grand nombre de pièces latines ; on y lira : « Flacus , affranchi de Claudius , a écrit la musique de celte comédie pour deux flûtes égales. » Ou bien , tel autre a fait la musique pour deux flûtes inégales, etc. Or, la comédie n'avait pas des
chœurs comme la tragcdic; c'était donc le dialogue qui y e'iait récite sur une espè( e de mélopée soutenue par des (lûtes. Cette difficulté de se faire entendre a nécessairement inilué sur la composition des scènes. De là , sont venus ces longs et fréquens monologues où les a( tcurs exposent ce qu'ils vont faire , afin que le public, attendant ou espérant un effet , apportât plus d'attention à l'action ou à la scène suivante ; de là , ces prologues où l'analyse de la pièce est présentée d'avance, afm que l'intrigue en soit plus claire; de là, ces apostrophes aux spectateurs qui, interpellés par l'acteur, l'écouicnl avec moins de distraction. Tantôt on leur parle directen'.ent : Qui sedeîis; tantôt indirectement ; Qui. sedcnt; et, dans tout le cours de la pièce, on voit que l'auteur tend à un seul but , celui de se faire comprendre , et n'a qu'une crainte , celle de n'y pas réussir. De tant d'exemples que je pourrais citer de ces allocutions au public, je choisirai celui qui, en servant de preuve , olfre d'ailleurs une slngulajlté très -remarquable. C'est ce passage où Plaute expose une des règles de l'art dramatique dans \^nv. scène où il n\.'St nullement question de comédie , et donne cette leçon par la bouche d'un personnage qui a cependant l'air d'cti*e occupe de tout autre chose.
Dans le PœniiJus (le Carthaginois), l'esclave Milphion vient d'appreiidre sur la scène une nouvelle qui rétablit les affaires de son maître , et va lui causer la joie la plus ^ivc. Les spectateurs ont
TllÉATKE DES LATINS. 4*)^
rnlciidu raconicr la nouvclie qui va tout changer dans l'action ; et si l'auteur avait fait aniver dans ce moment le maître de l'esclave, celui-ci aurait (■le obligé de répéter ce que le public savait déjà, l'iaute n'a eu garde de commettre cette faute, dans laquelle plusieurs auteurs tombent encore aujourd'hui, quoique l'art ne soit plus dans V enfance. L'auteur latin se tire de cette difficulté par le moyen dont j'ai parlé plus haut ; il fait dire à Milphion : « Je vais rentrer pour tout raconter à mon maître, car ce serait une faute o^o. de lui dire et de répéter ce que vous venez d'entendre (qua^que audivistis modo). » Milphion est seul en scène, aud'wltls ne peut donc s'adresser qu'aux spectateurs. L'esclave continue et dit : « Ce serait une preu^ e d'ignorance (inscitia). J'aime mieux entrer, et répéter cette nouvelle à mon maître , que de vous ennuyer en vous la redisant. » Ce petit fragment de poétique dramatique paraîtrait iort ridicule sur notre théâtre, mais les Romains étaient habitués à ces digressions dans lesquelles le public était considéré comme présent à l'action du drame. Plante a senti qu'il v aurait de la maladresse à dire une chose deux fois, mais en même temps qu'il était nécessaire de Tixer sur ce point l'attention du spectateur, afin qu'on ne s'étonnât pas du dénoûment qui est une suite naturelle de la nouvelle apprise à Milphion. C'est comme s'il avait dit : « Les règles de l'art me dé- Icudent de répéter ce que vous avez déjà entendu , mais ne l'oubliez pas. »
494 LlTTKr.ATlîRE ANCIENNE.
Le résume de toutes ces observations, dont je pourrais muhipiicr les preuves, est. que les comiques latins n'ont jamais pu avoir la pre'tenlibn, ni même l'idée , de produire ce que nous nommons rUlusion; ils n'ont jamais voulu faire croire aux spectateurs qu'ils voyaient une aciion réelle, mais ils ne leur présentaient c^xi uxid fable , une action fictive dans laquelle les acteurs ne parlaient point spontanément, mais récitaient des rôles appris d'avan( c. Le public prenait la comédie pour ce qu'elle est réellement, et ne voyait que des comédiens dans de prétendus personnages.
ISotre métbode vaut bien mieux, va-t-on dire; j'y consens, et la manière mise à part, Molière serait encore , je le crois , le premier des comiques anciens et modernes ; mais il ne faut pas demander aux anciens ce qu'ils n'ont pas voulu et ce qu'ils n'ont pu faire. Ne sommes-nous pas d'ailleurs un peu trop fiers de cette vraisemblance ngoureuse que nous croyons mettre dans nos drames, et de cette illusion que nous croyons produire? Ne nous faisons- nous pas illusion nous-mêmes sur les effets de cette illusion toujours trop imparfaite? Quiconque a vu deux fois la comédie peut -il en être dupe ? Ces salons , ces chambres qui n'ont jamais que trois murailles , ces personnages qui se rangent constamment sur la ligne où devrait être la quatrième, ces hoMunes, ces femmes qui se parleul en se regardant de côté , ces aparté par lesquels on se fait entendre de mille personnes qui sont
loin , quand celle qui est tout près doit faire la sourde, ces châssis de toile peinte, ces arbres roides et immobiles pendant la tempête , ces ciels de toile, ces montagnes sur lesquelles un nain devient un ge'ant , ce soleil enfin qui est aux pieds des acteurs et projette les ombres de bas en haut, c'est avec tout cela que vous voulez faire illusion ! Ce sont des conventions , me direz-vous , ce sont des concessions que le public fait à l'auteur, et sans lesquelles l'art dramatique ne pourrait exister. Eli bien ! les anciens avaient aussi leurs conventions, et le public faisait alors les concessions que rendaient ne'cessaires la vaste étendue des salles , le nombre immense des spectateurs , la difficulté' de se faire entendre, et l'obligation d'amuser un peuple soiwerain et difficilement amusable. On insiste encore, et l'on me dit que, malgré nos quinquets, nos arbres en peinture ou nos chambres à trois murailles, nous savons produire l'illusion puisque nous faisons rire et pleurer. Je réponds que même à la répétition d'une tragédie intéressante , si les comédiens disent bien leurs rôles , nous serons très-émus et nous verserons même des larmes , quoique la princesse y soit en bonnet de nuit, quoique le Brut us y porte un frac , ou l'Agamennon une redingote. Eh ! qui vous dit que l'on ne pleurait pas et qu'on ne riait pas aux théâtres des anciens ? Nous savons au contraire quels transports excitaient les chefs-d'œuvre du temps , et l'on voudra bien m'accorder que les habitans de R.omc et
d' Atlièiics notaient pas tous des hommes stupides. Si nos grands auteurs étaient nés dans le siècle de Plante ou de Tcrence , s'ils avaient e'tc' obligc's de parler à tout un peuple, d'employer les erhasses, le porte-voix et le re'citalif accompagne de flûtes; si Plaute et Terence étaient nés parmi nous , les mêmes hommes qui les mepiisent vanteraient leur génie , et s'en feraient une autorité pour proclamer notre prééminence sur les anciens.
Quoique tous les auteurs dramaticjues chez les Latins aient été obligés de se soumettre à une loi commune , celle qui leur imposait l'obligation d'amuser un peuple inmicnse et de consulter le goût de la multitude , plutôt que les règles de l'art ; quoique les mœurs du temps aient force les auteurs à renfermer la comédie dans un cercle assez étroit , et à la revêtir tle formes peu variées , on remarque cependant une grande différence, nonseulement entre les ouvrages de Térence et ceux de Plaute , mais entre les différentes pièces de chacun de ces deux auteurs. Plaute surtout nous offre une telle disparate, qu'on serait tenté d'attribuer ses comédies à différcns siècles , si le caractère de son style ne se faisait reconnaître par des qualités et des défauts cpii lui sont propres. Lorsque Térence est né, Plaute n'avait que vingtcinq ans, et cependant ces deux écrivains paraissent avoir vécu dans des temps éloignés par \\\\ long intervalle. Lorsque le nu)ins ancien de ces auteurs occupait le théâtre , l'arîiitocralie romaine
s'était iimparée de la puissance, la civilisation avait fait des progrès , et il a été permis à Térence d'être plus poli , plus pur, plus raisonnable et plus froid que ses prédécesseurs. Au temps de Plaute , le peuple avait plus de pouvoir, et il fallait flatter son gQÛt et ses caprices sous peine d'être exclu du théâtre. C'est peut-être à cette influence du goût dominant que l'on doit les jugemens contradictoires portés sur les comédies de Plaute par les meilleurs écrivains latins. Cicéron , tout républicain , admirait ce poète comique ; Horace, courtisan et commensal de Mécène, trouvait Plaute un peu grossier. 11 n'est peut-être pas inutile de remarquer qu'il s'est écoulé à peu près le même temps entre la mort de Cicéron et d'Horace, et entre la naissance de Plaute et de Térence ; ainsi une trentaine d'années ont suffi pour produire une aussi grande différence dans le langage de la comédie, et dans l'opinion de deux écrivains illustres sar la comédie ancienne.
On a tout dit sur Térence , sur l'urbanité , l'élégance , la pureté de son style , sur la profonde raison de son dialogue , sur les excellentes maximes dont il fourmille ; la même unanimité d'opinion ne se fait pas remarquer à l^égard de Plaute , et , en effet , il n'y a point d'auteur plus inégal ; mais cette inégalité n'est pas celle du talent, de la verve, ou de l'inspiration , elle est méthodique et fondée sur un système. Dût cette idée paraître bizarre, elle me poursuit depuis long -temps, je la crois juste , et je la consigne ici.
CRITIQUE. T. IV. 3a
Dans Térence , les esclaves et le parasite (personnage particulier aux Latins), ne se distinguent pas à beaucoup près autant par leur dialogue des personnages plus relevés, que dans les comédies de Plante. Les esclaves y ont un meilleur ton , le parasite y est moins exage're , et dit beaucoup moins de sottises; il n'y a même que deux pièces, des six qui nous restent de Tërcnce , qui oflrent un parasite. On voit par là qu'au beau temps des Scipion , le gros rire n'était plus ce qui faisait re'ussir une comédie. La même révolution s'est faite chez nous-: les soubrettes du Méchant et de la Mrtrornanie ne ressemblent plus aux servantes de Molière, elles ont bien plus d'esprit, et parlent quelquefois le Irançais plus purement que leurs maîtres; et, sous prétexte d'épurer 1^ langage de la scène , nous en sommes venus aux soubrettes de Marivaux : c'est toujours là que conduit la perfectibilité.
Plante, au contraire, a deux styles qui paraissent être ceux de deux hommes vivant dans d'autres temps et sous l'empire d'autres mœurs. Ses vieillards , ses personnages de condition libre , parlent avec une raison, une sagesse, souvent avec une élégance et une pureté qui ne diffèrent pas beaucoup du dialogue de Térence : on observe seulement dans Plante un plus grand désir de montrer de l'esprit ; mais ses esclaves , ses parasites , ses personnages ridicules , tels que le Miles glonosus et d'autres, passent toutes les bornes de la vrai-
THEATRE DES LATINS! /^ly^
isemblance, de la décence et même celles du mauvais goût permis au théâtre quand on y introduit des personnages grossiers. Plante a suivi, à la lettre, le pre'cepte qui ordonne aux auteurs comiques de faire parler à chaque personnage son langage naturel : il a poussé l'imitation beaucoup trop loin ; décent , poli et délicat avec les gens du monde , il devient complètement valet avec les valets, bouffon grossier avec les bouffons , et je dirais presque goujat avec les goujats. Il n'y a pas de gravelures , de mauvais rébus, d'équivoques et de lazzi ridicules qu'il n'ait ramassés dans les rues de Piome pour en orner le dialogue de ses esclaves. On me dispensera de citer les obscénités , mais on sera sans doute curieux de connaître jusqu'où a pu descendre un écrivain plein d'e&prit , de verve , d'énergie et d'originalité , quand il a voulu désopiler la rate du peuple souverain.
Le moyen qu'il a le plus souvent employé pour exciter le rire bruyant a été de répéter fréquemment le même mot , de le présenter quelquefois en une même phrase dans toutes les phases de la déclinaison, ou de lui opposer le mot contraire. Cet artifice se reproduit de manière à fatiguer le lecteur. En voici quelques exemples entre mille que je pourrais citer : Indiwiœ tuœ , uxoris exuviœ. — T^wls rneis rnongera monbus. — Hoc animo decet anirnatos esse amatores. — Misère miser siirn; jiarn niir.crorum miserrernus. — Lwlis me ludo. — Ante ienebras persequor tenebras. —
5oO LITTÉRATURE ANCIENNE.
In re ndcorsâ vorscu'i. — Falcor deberi grntes graiias, etc., etc. Si je n'offre pas ici la traduction française, c'est que ces gentillesses sont intraduisibles à quelques exceptions près, \oici un morceau plus long, du même genre, dont je vais transcrire une partie :
Bona in scenavi affero :
Nom hona bonis ferri reor œquom maxume Ut ma a mails ; ut , qui maii sunt haheanl mala , Qui boni , bona : bonos quod oderint mali Sunt mali ; malos quod oderint boni , bonos Esse oportet , etc
Il y a dix vers entiers sur les bord et les rnali. Ces jeux do mots , je l'avoue , pourraient avoir leur côté plaisant dans certaines occasions , et si , selon l'expression de la Corinne grecque , l'auteur les semait avec la main, mais Plante renverse le sac, et cette profusion de quolibets plaisaitsansdoute beaucoup aux républicains de la grande ville, car elle est la même dans toutes les come'dies de Plaute , ce que l'auteur aurait évite' si le public avait sifflé la première. Encore ce défaut est-il bien léger en comparaison d'un autre qui atteint le niaxunum du mauvais goût, qui se reproduit aussi souvent, et qui n'était pas moins agréable au peuple, puisqu'il se retrouve dans les vingt pièces qui nous restent de cet auteur. Je veux parler de ces misérables et pénibles équivoques , produites par l'accouplement forcé de deux mots qui ont une simple ressemblance littérale , mais n'ont aucun rapport
THEATRE DES LATINS. 5ot
pour le sens. Tantôt c'est le mot adsum (me voilà) que l'on oppose à radjectif assura qui signifie rôti, et fournit le prétexte de répondre par eUxum (bouilli); une autre fois, c'est limem, subjonctif du verbe limarc que l'on fait jouer avec Umo, datif de limus ; trop souvent enfin le lecteur est rebuté par ces plaisanteries de cabaret, que le délicat Horace nommait Plauiinos sales, et qui n'ont pas même Tbonneur de pouvoir être assimilées aux calembours. N'oublions pas cependant que ces traits, indignes de la comédie , ne se trouvent que dans les scènes d'esclaves ou de personnages méprisables, et que ces défauts si choquans et si nombreux sont rachetés par le dialogue le plus \'if, le plus gai, le plus naturel, par les expressions les plus énergiques , et les tournures les plus originales. Que l'on place tant que l'on voudra Térence fort au-dessus de Plante, il est au moins certain que ce dernier est plus amusant , soit malgré ses défauts, soit à cause de ses défauts même. A ne considérer ces comédies que sous le rapport du sujet et de la conduite , on trouve entre elles autant de différence qu'entre les deux styles employés par Plante pour distinguer les maîtres des valets. Plusieurs de ces pièces sont aussi régulières. que les bonnes pièces modernes ; d'autres offrent un tel désordre, qu'elles paraissent ne nous être point parvenues dans leur pureté. Dans la plupart, le dénoûment est \icieux; quelquefois même c'est un esclave qui vient dire au public comment la
Soi LITTKR ATTIRE ANCIENNE,
pièce se dénoue, dans la chambre voisine, et sans qij;^ les personnages se montrent. Cette manière de linir une comédie ne serait pas supportée sur nos théâtres; mais, comme je l'ai déjà fait observer, les anciens n'avaient pas la prétention de produire l'illusion dramatique; ils présentaient au peuple une comédie et des comédiens, et non pas une action et des personnages; voilà pourquoi ils terminaient brusquement une pièce quand ils n'avaient plus rien de saillant à dire aux spectateurs. Au reste , un bon dénoûment , mérite bien réel , mais que l'on exagère peut-être un peu, est une chose fort rare dans une bonne comédie , et quelques pièces médiocres en ont un excellent. Mon choix serait bientôt fait ; j'aime mieux un plaisir continu pendant deux heures , qu'une médiocre satisfaction suivie d'un moment de surprise et de contentement. Le plus parfait des auteurs comiques n'est pas liche en bons dénoûmens; cela seul prouverait que cette partie de l'art n'en est pas la plus importante et la plus indispensable.
Les deux académiciens qui ont concouru à cette édition , en joignant l'examen qu'ils ont fait des comédies latines à la traduction de M. Levée, ont donné une courte analyse de chaque pièce , et les ont très-bien appréciées sous le rapport de l'art dramatique. Sur une seide de ces comédies, je suis ou je crois être en contradiction avec eux; je dis Je croîs, parce qu'ils ne vse sont pas complètement expliqués. 11 s'agit ici des Ménechincs de Plante,
THEATRE DES LATINS. 5o3
qu'ils comparent aux Ménechmes de Pvegnard. La Harpe avait déjà fait ce parallèle , et il y avait traité Plaute avec un superbe dédain. Ce grand litte'rateur n'avait pas tenu compte à l'auteur latin des mœurs de son temps et de sa nation, et il jugeait une comédie républicaine d'après les idées du dix-huitième siècle. Une seule phrase de la pièce aurait suffi cependant pour lui faire voir que nos règles de morale et de bienséance ne sont point applicables aux anciens Romains. Dès la seconde scène, un mari sort de chez lui , et dit à sa femme : « Je vais passer la journée chez une maîtresse à qui j'ai donné un rendez -vous pour souper. » Sur nos théâtres, cette déclaration maritale exciterait une tempête à laquelle la pièce ne résisterait pas ; chez ces Romains, si vertueux, c'était une chose toute simple; et notez encore que le traducteur a été trèschaste en parlant d'une maîtresse , car le latin porte le mot scorturn qui est mieux ou pire. Plaute a dû peindre les mœurs de son temps , et M. de La Harpe ne devait pas lui en faire un crime. Que dira-t-on de nous dans \angt siècles? C'est le temps qui s'est écoulé depuis Plaute jusqu'à nos jours , et celte considération ne doit pas échapper à la critique.
MM. Duval ont rendu plus de justice à Plaute ; mais sans se prononcer formellement , ils semblent placer les Ménecimies latins fort au-dessus des Ménechmes de Regnard. Si telle est leur opinion , je ne la partage pas ; et pour me décider en faveur
5o4 LITTKRATI'RE ANCIENNE.
de Rognard, il iic m'a fallu faire qu'une seule observation qui a c'chappc à La Harpe et aux nouveaux commentateurs ; la voici : dans la pièce française , Mcncchmc le campagnard croit trèsfermement que son frère est mort , et il a d'excellens motifs pour le croire , puisque ce frère n'a pas reparu depuis près de vingt ans.
lift guerre m'a défait d'un frère , heureusement. Depuis près de vingt ans , à la fleur de son âge , Il a de l'autre monde entrepris le voyage.
Cette circonstance , habilement imaginée par l'auteur français, donne de la vraisemblance à toutes les surprises du campagnard ; il peut, sans être un imbécile , sVlonner de l'accueil qu'il reçoit de gens qu'il ne connaît point; il serait même ridicule de l'attribuer à sa ressemblance avec un frère mort depuis vingt ans. Plaute n'a pas e'té aussi adroit ; il a même commis une faute qui influe de'sagréablement sur toute sa comédie. Son Mênechme Sosiclès ne croit pas que son frère soit mort, puisqu'il voyage pour le chercher; c'est dans l'espoir de le retrouver qu'il vient à Epidamne pour la première fois :
IJoâîc in Epidaminim verni eum se:va suo. Hune quiKritatum grminum gerrnainini suittn.
Ces deux vers sont d'une clarté' parfaite. Comment donc ce Ménechme , lorsqu'il est interpelle par les passans, lorsqu'il est traite' en ami par des inconnus, et lorsqu'on l'appelle par son nom ; comment.
THÉ\TRE DES lATINS. 5o5
clis-je , n'en conclut-il pas que son frère est dans celte ville, et que tous ces incidens sont un effet de la ressemblance ? Une femme va jusqu'à lui dire : « Je vous connais; vous êtes Ménechme, fils de MowSchus ; vous êtes ne' à Syracuse où commandait Agathode , maintenant c'est Hie'ron qui est voire roi. » Et ce Ménechme, dont cependant Plante n'a pas fait un homme stupide , ne soupçonne pas qu'on le prend pour son frère, lui qui vient cherch&v geminuTii suum, et qui doit conse'quemment se douter de ce que peut produire la ressemblance ? Je ne crains pas de l'assurer, toute chose égale d'ailleurs , cette seule faute de l'auteur latin , qui rend tout invraisemblable dans le cours de l'ouvrage , ce seul trait d'adresse qui rend tout naturel dans la pièce française , suffisent pour placer les Ménechmes de Regnard fort au-dessus des Mcnechmes de Plante.
M. Levc'e avait entrepris une tâche difficile, et il s'en est habilement acquitte'. Plante n'est pas facile à traduire ; son latin mêle de grec , et plein de barbarismes, met le lecteur à la torture. Je ne connais pas de plus grandybr^^i/r de mots que le poète de Sarsines. Un grand nombre de tenues qu'il emploie ne se trouvent dans aucun dictionnaire, et plusieurs de ceux qu'on y rencontre n'ont d'autre autorité que celle de Plante même , et ne reparaissent plus dans les auteurs qui l'ont sui\i. Ses équivoques de mots, ses idiotismes, ses fréquentes allusions à des usages domestiques et à des habi-
5o6 LITTÉRATURK ANCIENNE.
tudes qui ne nous sont pas bien connues, ses dictons populaires et ses emprunts au vocabulaire de la populace , arrêtent sans cesse le traducteur , et même quand il devine le sens, il lui est souvent impossible de l'exprimer en français. Ce n'est pas toujours le latiniste qui entend le mieux Plante. Dans une foule de passages , il a besoin de recourir à l'antiquaire ; et celui-ci ne sait pas tout. Je laisse aux e'rudits le soin de rechercher si le nouveau traducteur a saisi toutes ces finesses (Jue les sa vans seuls découvrent dans les auteurs anciens : je me borne à un petit nombre de fautes que j'ai cru remarquer, et que je relève rneo periculo.
Dans le Miles glon'osus, on commande à deux hommes de battre le fanfaron Pyrgopolinicès ; on n'obe'it pas au commandement , et celui qui a donne' l'ordre , s'écrie : Qidd cessafisP M. Levée traduit : « Pourquoi cessez-vous? Il y a faute ; cessare est ici pour morari, puisqu'on n'a pas encore commencé à battre. Il fallait dire : Pourqui hésitezvous , pourquoi tardez-vous ?
Dans la Mostellarin, un esclave querellant avec un cuisinier, l'appelle nidor c culinn ; INI. Levée traduit : T-^apeiir succidentc ; mais il est évident que nidoT'^st une injure , ce que les mots français sont loin d'exprimer. Plante n'étant pas avare d'expressions basses, a voulu faire dire : Odnir de. graUlon, d'e'vier, ce qui serait di'goùtant en irançais, mais il (allait chercher un équivalent moins isnoble.
THÉ\TRE DES LATINS. Soy
Dans le Pseudnlus , après avoir joué sur les mots in advorsâ vorsari ^ Plante fait répondre : Turbo non œque citiLS est; M. Levée a vu là un tourbillon, tandis que la métaphore est prise d'uQ sabot, d'une toupie que fait tourner un enfant.
Dans la même pièce , on parle à un esclave d'un homme qui lui a rendu service , qiiilibl sospitalis fuit, et l'esclave répond : Mortuus est qui fuit. Selon M. Levée , il veut dire qu'il regarde comme mort celui qui lui a rendu service autrefois. C'est tout simplement un jeu de mots comme Plante en fait si souvent : le prêt érityw// s'employait proverbialement pour dire il n'est plus; Troja fuit, Troie n'existe plus. L'esclave en disant mortuus est qui fuit , fait allusion à ce proverbe.
Dans le prologue du Pœnulus l'acteur présente un règlement de police théâtrale ; il y dit à l'homme qui marque les places :
Neu sessum ducat dum hislrio in scenâ sie.t.
M. Levée traduit : Quil ne fasse asseoir personne pendant que l'acteur est en scène. Ce n'est point cela du tout ; il faut au contraire faire asseoir tout le monde quand l'acteur est en scène ; mais le latin dit : Neu sessum ducat , qu'il ne conduise personne à sa place , parce que , pour conduire , il faudrait passer devant les cuneos , les bancs, ce qui gênerait les spectateurs.
Le traducteur fait dire ailleurs à une courtisane: « J'en connais de bien fines , mais il n'en est pas une qui puisse me dégoter. » Ce mot n'est point
5o8 LITTERATt'RE ANCIENNE.
fraîjçais, et quand il le serait, il ne conviendrait pas à la courtisane Philocomasis, qui a de l'esprit, de la grâce , et ne parle pas le langage des valets.
M. Levée a quelquefois aussi imite Plaute , en se permettant des fautes contre la langue: il écrit: «J'aurais préfère' labourer la terre que d'aimer de la sorte. » Ce que n'est pas le'gitime. Il se trompe aussi dans ses notes sur le sésame, qu'il confond avec le blé de Turquie, sur la solsfitialis hcrha , qui est le silphion des Grecs , le laserjilfium des Latins , le condurdon de Pline , et non pas une herbe qui se fane promptement. Je n'ai plus qu'une chicane à lui faire : ce n'est point, comme il le pense, par rapport à la mer de Grèce que l'Adriatique se nommait mare supcnirn, c'est par rapport à la mer thyrrénienne , qui était le mare iriferum des Romains.
J'arrive enfin aux tragédies de Séncque. La première question qui se présente et qui a été si souvent agitée, est celle-ci : les tragédies publiées sous le nom de Sénèque doivent-elles être attribuées au précepteur de ISéron, ou à son père, ou à l'un de ses frères, ou enlin à quelque auteur dont le nom ne nous est point parvenu!^ M. Duval a repris cette discussion , et je suis persuadé qu'il ne laissera aucun doute dans l'esprit du lecteur; d'abord le philosophe précepteur de Néron a bien certainement écrit i\{i^ tragédies, et surtout celle de Méde'e, dont Quinlilicn cite un demi-vers, en la lui attribuant. En second lieu , les beautés et les défauts
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que l'on remarque dans ces tragédies, sont bien les beautés et les défauts qui font alternativement admirer et blâmer Sénèqae le prosateur. Même énergie, même penchant à la déclamation et à l'enflure, même laconisme dans chaque phrase, prise isolément , même profusion d'idées dans l'ensemble du discours. La seule prétendue preuve sur laquelle se sont appuyés quelques érudits pour refuser les honneurs tragiques à Lucius Annaeus Seneca , est d'une faiblesse extrême : ils se fondent sur ce que les écrivains qui ont parlé de ces tragédies , ont vsimplement nommé Sénèque , sans ajouter le prénom de Lucius, et sans désigner l'auteur par sa qualité de philosophe. Celte observation pourrait tout au plus faire naître le doute, car, dès qu'il est assuré que l'auteur de ces ouvrages est un Sénèque, il n'y a aucune raison d'exclure le plus illustre des quatre Romains qui ont porté ce nom ; cela serait même absurde, puisque Lucius est bien reconnu pour avoir composé des poésies, et avoir fait la tragédie de Médée. Mais le doute ne peut plus subsister puisque , des quatre Sénèque, Lucius Annaeus est le seul connu pour avoir réuni la qualité de poète à celle de philosophe. L'objection fondée sur l'omission du prénom de Lucius, ne mérite pas qu'on s'y arrête : chaque fois que nous écrivons le nom de Corneille sans y joindre le prénom de Pierre, il est bien évident que nous désignons l'auteur de Cinna et de Rodogune ; mais nous ne parlons jamais de
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son frère sans lui donner le prénom de Thomas. Ainsi , l'absence du prénom prouve que l'on veut désigner le plus célèbre.
On a autant disputé sur le mérite de ces tragédies que sur ie nom de leur auteur. L'oppoition qui existe dans les dilférens jugemens portés sur ces ouvrages, provient de ce qu'on a voulu décider par l'arfirmative ou la négative une question qui devait être distinguée. On pouvait concilier toutes les opinions par une seule phravse : il fallait dire aux uns : Vous admirez le poète , et vous avez souvent raison : 11 iallait dire aux autres : Vous blâmez l'au leur tragique, et vous avez rarement tort. Si nous lisons un de ces ouvrages dans l'intention d'y trouver une tragédie, nous sommes d'abord rebutés par ces énormes monologues, dont quelques-uns renferment jusqu'à cent ^^ngt vers , et ne tiennent à l'action du drame que par un faible lien ; quelquefois un seul monologue et un chœuf composent un acte , pendant lequel l'action n'a pas fait un pas ; souvent , dans ces tragédies , les scènes ne sont qu'une suite de discours, et les interlocuteurs y dialoguent comme des hommes qui savent ce qu'on va leur dire, et qui ont préparé unc'bclle harangue pour y répondre. Quand l'action devient plus vive, il faut h'vAi que le dialogue s'anime un peu , et que les n'piiqurs soient plus courtes : mais alors même chaque personn.^ge ne fait usage que de son esprit, son ame reste impassible, et il ressemble à un philosophe qui, témoin d'une action
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à laquelle il prend une faible part, raisonne avec beaucoup de sens et d'esprit sur les terribles effets des passions. La catastrophe la plus inattendue , le malheur le plus de'plorable, le crime le plus odieux ne font pas perdre aux personnages de Se'nèque le de'sir de de'clamer et de de'biter des maximes. S'ils veulent présenter une image, ils déroulent une description complète dans laquelle l'hyperbole joue un grand rôle, et où la plus petite circonstance n'est pas négligée. C'est bien dans ces tragédies que le poète se montre toujours, et ne laisse presque jamais paraître le personnage.
Voilà sans doute des défauts bien choquans, et ils justifient le dégoût des hommes qui n'ont pu reconnaître de véritables tragédies dans les dialogues déclamatoires de Sénèque. Mais séparez tous ces morceaux de la tragédie qu'ils font languir, et considérez-les uniquement sous le rapport de la poésie, presque tous les défauts disparaissent, et une foule de beautés vous forcent à l'admiration. Ce qui était enflure et déclamation dans un personnage tel que Thyeste, Hippolyte , Pyrrhus, Médée ou Phèdre , n'est plus que de l'énergie ou de l'élégance dans la bouche du poète : tantôt c'est une grande pensée renfermée dans un petit nombre de mots du plus heureux choix; tantôt c'est le tableau le plus imposant revêtu des plus vives couleurs; ici le chœur se transforaie en une ode pleine de pompe et d'harmonie , telle que celle-ci : Jam tara rnicant sidéra prono
Liinguidu mundo : aux vida vagos
Coutrahit ignés ; luce renalâ
Cogit uitidum phosphoms agmen, etc.
OU celte autre plus belle encore :
Lugeat œther, magnusque parens JEiiieris alti, trllus(ptp femx , Et vaga potiti mohilis iinda , etc.
Plus loin , dans une scène Irès-iniparfaite sous le rapport dramatique, on admire néanmoins une raison profonde, de belles ide'es , de grandes images , un style tout à la fois abondant et concis, et le plus heureux accord entre la pense'e et l'expression. La réunion de tant de qualités si brillantes et de tant de défauts inexcusables, nous fait comprendre pourquoi des critiques ont fait grâce à l'auleur traii;ique en faveur du poèlc, et d'autres ont enveloppé dans une réprobation commune et le poète et l'auteur de tragédies.
Des concessions que je suis obligé de faire aux dépréciateurs de Sénèque , il ne faut pas conclure que je considère cet écrivain comme absolument nul sous le rapport dramatique. Ses tragédies offrent des situations , en petit nombre il est vrai , mais grandes, imposantes, et surtout théâtrales. Après des scènes cjui , comme je l'ai dit, ne sont composées que de longs discoiu'S , on en trouve quelquefois où le dialogue , rapide et concis , procède par réparties vives et courtes , et porterait la terreur dans l'âme du spectateur, si l'art cl l'esprit
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n'y étaient pas si souvent substitne's à la passion. Au reste , l'admiration que Sc'nèque inspirait au grand Corneille , et l'honneur que Racine a fait au poète latin en l'imitant dans la belle tragédie de Phèdie , doivent nous rendre fort circonspects dans nos jugemens. Cette réflexion me conduit naturellement à l'examen de quelques passages de Y Hippolyte : je choisis cette tragédie, parce qu'elle est celle dont le sujet est le plus connu des lecteurs français , et la seule de Sénèque à laquelle Racine ait fait des emprunts considérables.
L'admirable scène de confidence entre Phèdre et Œnone est imitée de la seconde scène de la tragédie latine , autant que de V Hippo/yic d'Euripide. Mais combien l'auteur latin reste au-dessous de son imitateur! Avec quelle supériorité de goût, d'art et de talent , avec quelle délicatesse surtout Racine a su métamorphoser les phrases redondantes de Sénèque en vers pleins de sentiment, d'énergie et de naturel! Le poète français se garde bien de nous montrer Oinone instruite^ la passion de Phèdre , et , en se créant une difficulté dont il triomphe , il fait sortir une foule de beautés de cet aveu qu'on arrache à la reine, et que Sénèque suppose avoir été fait depuis long-temps. La Phèdre française peut, sans impudeur, rappeler vaguement les malheurs d'Ariane et l'égarement de Pasiphaé : elle parle à une femme qui ne sait rien encore ; mais la Phèdre de Sénèque, parlant à la nourrice qui a reçu sa confidence , semble
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ne faire renumcration des crimes de sa iamille que pour y trouver une excuse à sa passion. Racine , avec son goût exquis , se contente de faire dire à Phèdre :
Dans quels égaremens l'amour je la ma mère !
Mais Se'nèque semble craindre qu'on ne s'y me'prenne ; il ne veut pas nous laisser ignorer quel était l'amant de la femme de Minos , et il fait dire à sa Phèdre :
Gem'tnji^ lui me miseret : infanda malo Correpta, pecoris efferl sixx>um ducem Audax (imastL Tunms , impatiens jugi ,
Adulter ille, duclor indumili gregis
Sed amahat aliquid.
Le sed arnahal aliquid, dans la bouche de Phèdre, et appliqué k un taureau , offre une idée si étrange, que j'aurais défié tout le talent de Racine de la faire passer en français. M. Levée paraît avoir été épouvanté de ces images , car sa traduction ne dit rien qui indique nécessairement le taureau, tandis que Sénèque , après avoir écrit ducem pecoris, se croit encore obligé d'ajouter duc for gregis, comme pour nous iaire comprendre que cet amant avait des cornes.
La scène de la déclaration appartient entièrement à Sénèque : elle n'existe point dans Euripide ; mais là , comme ailleurs , Racine a tellement corrigé et embelli son modèle , qu'il s'est élevé fort au-dessus du mérite de l'invention. Dans la Ira-
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gédle française , la déclaration se termine par ces deux vers :
Et Phèdre au labyrinthe , avec vous descendue , Se serait avec vous retrouvée ou perdue ,
vers qui , empreints de la passion la plus vive , sont cependant encore assez équivoques pour qu'Hippolyte se repente de s'élre écrié :
Dieu! qu'est-ce que j'euîends? Madame, oubliez-vous Que Thésée est mon père et qu'il est voire époux?
car lorsque Phèdre lui répond :
Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire r*
il réplique ;
Madame , pardonnez. J'avoue en rougissant Que j'accusais à tort un discours innocent.
Racine a senti couibieu il fallait de ménagemens et de délicatesse pour présenter une pareille scène; et ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les précautions oratoires qu'il laisse sa Phèdre se livrer à toute la fougue de son amour.
Sénèque a commencé la même scène avec autant de talent : il a la gloire d'avoir fourni à Racine le texte de ces beaux \ers :
Oui , prince , je languis , je brûle pour Thésée ; Je l'aime , etc..
On croit les entendre, quand on lit dans la tragédie latine :
Hippolyte, sic est; Thesei viillus amo Illos priores , quos tulit quondam puer,
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Ciim prima paras barba signarel gênas , Monstrique cœcam Gnossii vidit domum , Et longa ( un a fila collegit via etc
mais le goût , qui n'abandonne jamais Racine , n'accompagne pas Se'nèque au-delà de cette tirade ; il la termine par celte déclaration si c iiie et si claire : Miserere anianiis, et l'Hippolyte latin qui ne laisse pas échapper ime occasion de déclamer, vs' écrie avec emphase :
Magne regnator Dciim , Tarn lentus audis scclera ! tam lentus vides ! Ecqnando sctoâ fiilmcn emiltes manu, Si nunc serenurn est
puis il veut que les astres reculent , puis il gronde une seconde fois Jupiter de ce qu'il ne brûle pas le monde entier pour expier le crime de Phèdre ; puis il demande à être brûlé tout seul ; il le mérite, il a plu à sa marâtre ; puis enfin , se tournant vers Phèdre , il lui adresse ce compliment ;
O scelere vincens omne femineum, genus!
0 majus ausu maire monslriferà malum , Génitrice pejor..... etc
Ce qu'il y a de plus inconcevable , c'est qu'après avoir débité trente vers qui expriment tant d'horreur, il resie en scène , pour avoir le plaisir sans doute de déclamer de nouyeau, et la misérable Phèdre , traitée comme la plus infâme des prostituées , à l'impudent courage de lui répondre :
Ileinim , superbe, genubus ad^olvor luis.
1) cruel , tu me vois encore rouler à les pieds. »
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C'est alors que le déluge d'invectives recommence, et très-justement , je l'avoue :
Procul inipudicas rorpore à cnsto aniooe Tactils. Quid hor, est . ' Etiam in oinplrvus mil ! Siringaiur ensis.
Ainsi , l'epée qui , dans la tragédie française , est arrachée à Hippolyte , est, dans le latin , tirée par Hippolyte même pour couper le cou à sa bellemère ! Je n'ai pas besoin de dire que Racine n'a pas imité des beautés de ce genre , et je me suis étendu sur cette scène pour désabuser les personnes qui regardent la déclaration de la Phèdre française comme une traduction fidèle de la scène latine.
Peu satisfait d'avoir grossièrement avili sa Phèdre . Sénèque en fait ensuite le monstre le plus abominable. Joignant au désir de l'inceste , l'hypocrisie, le parjure et la calomnie , elle se présente à Thésée ; elle ose dire :
Te, te, Creator cœlitum , teslem incovo ,
Et te coniscum liicis œtheriœ juhar.
Elle montre l'épée d'Hippolyte qu'elle accuse ; elle pousse l'impudence jusqu'à soutenir que l'inceste a été consommé , vim corpus tulit. Sa nourrice , si elle eût été présente, lui aurait dit, sans doule : Madame, vous vous vantez. On a beaucoup exagt'ré le mérite des scènes dans lesquelles Sénèque presse le dialogue , et ne procède que par vers isolés , comme Corneille l'a fait depuis , et si heureusement. Oh ! sans doute ce style concis et rapide serait d'une grande beauté, si ces phrases
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courtes étaient toujours inspirées par la passion , mais de pareilles scènes n'en sont que plus froides quand chaque vers renferme une sentence , et quand l'un àes personnages paraît n'être là que pour donner les répliques , et fournir à l'autre l'occasion de briller. Croirait-on que dans la scène dont je viens de parler, celle où Phèdre accuse Hippolyte , cette femme, agitée par l'amour, le dépit, la vengeance et la terreur, ne répond aux interrogations de Thésée que par une suite de maximes? En voici quelques-unes :
Sï causa let'i âicitur, fructiis périt
Aiires pudira coiijugîs soins tintet.
Alium silrre (juod voles , primas sile
Mori voiriitl déesse mors uunquam potesl
Mors oplhiKi rsl. perire larrymundum suis.
On voit qu'ic i le slyle hache ne réchauffe pas la scène. Le dénouement de la tragédie de Thyesic se fait aussi par un dialogue formé de vers ou d'hémistiches entrecoupés ; il y a moins de sentences que dans la scène que je viens de citer , mais Sénèque y cède encore à son malheureux penchant, et l'on est étonné d'entendre le père qui vient de dévorer les membres de son fds, dire froidement à son indigne frère :
Scelere (piis pensât srelus ?
ce qui signifie : parce que j'ai commis un crime , devais -tu me punir par un crime? Et encore à celîi' traduction j'enlève à la phrase l'air sentencieux qui la r<:nd glaciale.