SUR SES ECRITS ET SUR LE XVIII^ SIÈCLE
Pak Dominique-Joseph Garât.
« La longue Me littéraire de M. Suard commence avec la révolution des idées, et sa vie se termine avec la révolution des événemens. Cela est déjà assez remarquable. Ce qui l'est davantage ., c'est qu'il n'a pas assisté seulement aux deux révolutions dans loule leur durée , mais qu'il a figuré dans l'uiic cl dans l'autre , sinon avec beaucoup d'éclat ,
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au moins avec assez d'influence pour lier toute l'histoire de sa vie d'une manière inséparable à toute leur histoire. » Cette phrase , qui se trouve aux deux tiers du second volume , aurait clc mieux placée au commencement du premier ; elle aurait indiqué au lecteur le double aspect sous lequel on doit considérer ces Mémoires. Suard (qui est trop généralement connu pour conserver le Monsieur après sa mort) était un littérateur très-distingué, qui n'a rien laissé de très- remarquable , un philosophe assez hardi qui n'a jamais donné dans aucun excès , un politique très-disposé à réformer les Etats , mais à leur appliquer la médecine expectante ; un homme du monde plus encore qu'un homme de lettres , d'une conversation charmante, d'une sociabilité parfaite , d'une tolérance admirable , d'une instruction variée , d'un ton excellent , d'un commerce sûr et d'une probité rigoureuse. M. Garât , son panégyriste , ne sera point satisfait de cet éloge ; et l'homme à la mémoire duquel il consacre deux volumes, lui paraît encore supérieur à celui que je crois avoir peint fidèlement en peu de mots. A Dieu ne plaise que je veuille rabaisser la réputation de l'écrivain et de l'ami que M. Garât regrette si justement î mais si j'épuise toutes les Ibrmules de la louange pour célébrer le Yéà'AcXdMV à\i journal étranger, V anonyme de Vaugirard, et le traducteur de Robertson , de quelles expressions me servirai -je, quand je parlerai des hommes de génie qui porteront la gloire
de la France jusqu'à la postëiité la plus reculée? Quoique j'estime la chaleur jusqu'à l'exagération dans les regrets de rainitié , je ne puis accorder à M. Garât qu'une traduction en prose, quelque parfaite qu'elle soit , place le traducteur à côté de l'auteur célèbre ; l'excellente traduction en vers d'un beau poënie ne produirait pas cet effet, quoiqu'un pareil ouvrage , s'il existe, soit un rare phénomène. Les Géorgiques de Delille sont encore assez loin des Géorgiques de Virgile ; et quand Suard ose dire que la traduction de V Iliade , par Pope , est supérieure à l'onginal, il nous apprend seulement qu'il savait très-bien la langue anglaise. L'amitié ne garde aucnine mesure et ne craint pas de flatter, parce qu'elle sait qu'on le lui pardonne ; et pour élever l'objet de son culte , elle a recours à des sophismes qui font sourire la raison, mais qui ne peuvent la séduire. En comparant la célébrité de Suard aux ouvrages qui devraient en être la base, M. Garât semble craindre que le public n'y voie un délaut de proportion , et pour V rétablir l'équilibre , il soutient avec beaucoup d'esprit une thèse tout-à-fait insoutenable. Le résultat de sa dialectique est que la quantité des bons ouvrages n'a aucune influence siu" la gloire d'un auteur, que vingt volumes d'un n)érife égal ne l'élèvent pas plus haut qu'un seul volume , qbe leur nombre n'est que le produit d'un travail souvent répété, que le premier suHirait, et que Molière serait Molière tout entier quand il n'aurait iait
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qu'un seul de ses chefs-d'œuvre. Oh! sans doute, je ne demande pas même un volume pour être assure qu'un écrivain a du style, de l'esprit et du talent ; un petit conte de Voltaire, soit en vers, soit en prose , me montrerait tout cela ; mais il serait bien fm le lecteur qui, dans ce petit conte, apercevrait les élémens du Siècle de Louis XIJ^, de Mérope et de la Henriade. La seule Athalie m'inspirerait sans doute un grand respect pour l'auteur ; mais, maigre' sa majestueuse simplicité et l'admirable harmonie de ses vers , je n'y devinerais pas le bel ordre et le mouvement que j'admire dans Iphigénie , la passion qui me transporte dans Phèdre , la profondeur qui m'étonne dans Britan-nicus. C'est dans la médiocrité seule que la quantité est de peu d'importance ; mais une variété toujours brillante , une fécondité toujours heureuse , font croître la gloire de l'auteur, en multipliant ses titres ; la rivière pure et limpide devient un fleuve immense, et sa renommée augmente comme le volume de ses eaux.
Disons-le franchement : la grande publicité qu'a obtenue le nom de Suard provient bien moins du mérite de ses ouvrages , quoiqu'ils aient beaucoup de mérite, que de ses liaisons avec tout ce qui a brillé dans le siècle dernier , de ses qualités personnelles , de sa conduite dans des circonstances difficiles , de ses connaissances variées , de son esprit de conciliation, de la sagesse et de l'utilité de ses conseils. M. Garât l'a bien senti , car , en
annonçant des Mémoires historiques sur Suard, il a réellement pre'senté au public un tableau du dix-huitième siècle. C'est eu cela que ces Mémoires offrent un grand intérêt ; et Suard était peut-être Te seul homme qui pût fournir ce prétexte , par sa longue vie pendant laquelle il a connu familièrement tous les beaux-espiits , tous les savans , tous les philosophes , tous les politiques et tous les artistes qui ont brillé depuis l'époque où Fontenelle présidait le bureau d'esprit de madame Geo(frin , jusqu'à celle de la restauration. Quel heureux caractère, quelle sociabilité, quelle politesse de mœurs et de langage ne fallait-il pas avoir pour vivre en société , et toujours en bonne intelligence, avec des hommes aussi différens que l'étaient Montesquieu, Helvétius, Piaynal, l'abbé Trublet, l'abbé Arnaud, Gerbicr, le baron d'Holbach, Jean- Jacques Rousseau , Diderot , M. et madame Necker , l'abbé Morellet , l'abbé Galiani et le fameux baron de Grimm , dont la volumineuse correspondance a été si ridiculement louée dans tous les journaux! Sans adopter les opinions de vSes divers amis , sans les rejeter avec dédain et sans les flatter avec une lâche déférence , Suard écoutait également le philosophe qui n'aurait pas ouvert la main dans laquelle il eut tenu toutes les vérités, et celui qui , brisant tous les freins et déchirant tous les codes , aurait du mcn;ie bras détruit tous les autels et reuvcrsé tous les trônes. Lié d'amitic' avec les honnnes qui respectent les principes conservateurs
des sociétés , il dissertait sans humeur et sans passion avec le baron d'Holbach, l'apôtre de l'athéisme; avec Diderot, qui faisait des concessions au christianisme dans l'Encyclopédie , et niait Dieu dans les salons ; avec l'abbé Galiani , qui imorovisait un jour en faveur de Dieu , qu'il voulait bien regarder comme nécessaire; et le lendemain en faveur de l'athéisme , qu'il trouvait sans doute plus commode. Plein de douceur et de prudence , il vécut dans une longue intimité , sans nuages , avec le fougueux abbé Arnaud, qui ne pouvait parler d'un tableau , d'une statue , d'un camée, d'une phrase grecque ou d'ini air de Gluck , sans entrer en convulsion comme une sibylle de Gumes , et il a pu rester son ami en soutenant que la traduction de Pope est supérieure aux poèmes d'Homère !
Il était impossible que Suard , quelque sage qu'il fût, échappât complètement à l'influence de la société dans laquelle il vivait habituellement ; on n'est jamais entièrement inaccessible à l'opinion des hommes que l'on fréquente. La résolution des idées l'atteignit ; mais quand il vit qu'elle entraînait la révolution des choses , il se retira prudemment, il rentra dans le cercle de l'ordre et des devoirs , et il exposa même sa vie pour la cause légitime. Témoin de beaucoup d'abus dans l'administration , et choqué de quelques vices dans le gouvernement, il avait eu, comme les autres régénérateurs , la fantaisie de les corriger ; mais , ennemi de l'excès et de la précipitation , il voulait
confier au temps cette révolution salutaire ; il voulait que tout fût changé pièce à pièce , avec les préparatiojis, les niénagcniens convenables, et d'une manière si insensible que l'on se trouvât dans un nouvel ordre de choses sans que l'on crût avoir abandonné l'ancien , seule révolution qui ne lasse pas le niallieur des peuples. En cela, Suard était très- supérieur aux hommes célèbres qui l'environnaient ; et s'il n'avait pas autant d'esprit que ces prétendus philosophes, il avait certainement un bien meilleur esprit.
La vie politique de Suard est très-bien décrite par M. Garât; il n'y a ni partialité, ni complaisance dans les éloges que l'auteur donne à son ami; tout m'y paraît exact et sincère, qualités bien rares et qui doivent surprendre dans un ouvrage que l'on peut considérer comme un panégyrique ; il y a même quelque chose de plus estimable encore que la simple franchise et la ffoide exactitude , c'est le soin avec lequel M. Garât expose et fait ressortir des opinions qu'il ne partage point entièrement , et la générosité qu'il a de louer une conduite qu'il n'a pas toujours prise pour exemple. Si je l'ai bien compris, car iSl. Garât est souvent trop profond pour moi , il ne blâme point Suard d'avoir conspiré pour la cause royale contre le ridicule Directoire ; il l'honore dans son exil à Anspach, et il l'approuve d'avoir refusé sa plume à M. Necker au commencement de la révolution , quoiqu'il fût l'auii de ce ministre,
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iet qu'il lui dût de la reconnaissance. Si Suard s'est fait un scrupule d'écrire en faveur d une mesure (i) dont le danger e'tait encore incertain , on pense bien qu'il e'tait incapable de prostituer sa plume à l'apologie d'un crime. On osa cependant lui en faire l'étrange proposition ; mais il répondit qu'il lui était impossible de justifier ce que l'on appelait un coup d'Etat, et qu'il regardait comme un acte de violence qui blesse toutes les idées d'équité naturelle et de justice politique. Quand Suard écrivit cette lettre , conservée par M. Garât, il n'y avait plus de Directoire.
L'auteur de ces Mémoires a cru sans doute être aussi exact dans le tableau qu'il trace du dix-huitième siècle, que dans le portrait qu'il fait dé Suard ; mais sa bonne foi , que je crois trèsréelle , n'est cependant pas une règle pour notre jugement. Qu'une bienveillance naturelle le porte à l'admiration , et que la crainte de paraître détracteur l'empêche de restreindre les éloges qu'il répand avec tant de libéralité sur tous les hommes qu'il a connus, ce sont, j'en conviens, deux qualités fort estimables dans le commerce de la vie privée ; mais ce ne sont pas celles-là que l'on recherche dans l'écrivain qui veut juger les siècles. M. Garât n'ose pas dire d'abord que le dix-huitième siècle l'emporte de beaucoup sur celui qui l'a précédé ; mais on voit que cette vérité \e. tourmente, et que,
(t) La double représentation du Tiers-illit.
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lasse des précautions oratoires sous lesquelles on rétoulFe , elle s'c'chappe avec effort du cerveau de M. Garât , qui ne peut plus la contenir. Rien de plus juste que d'admirer le bel édifice de l'Esprit des Lois , l'éloquence entraînante de Rousseau , le raisonnement, l'instruction, l'esprit et même la fougue de Diderot dans ce qu'il a écrit de sage, et de payer à tous les hommes de cette époque le tribut d'éloges que l'on doit à leur mémoire; mais placer Thomas à côté de l'aigle de Meaux ; reconnaître dans les seules Lettres persanes un génie qui ne ressemble à aucun de ceux du graud siècle, mais qui doit les surpasser tous ; ne voir que des hommes supérieurs dans tous ceux que l'on a connus ; présenter comme des phénomènes le baron de Grimm et l'abbé Galiani; distribuer la même dose d'encens à tous les philosophes qui ont coopéré à la révolution des idées ; témoigner de l'estime et presque de l' affection à ces improvisateurs politiques, dont les sublimes conceptions ont causé plus de malheurs et plus de crimes que la réunion des tyrans de tous les siècles n'en a fait subir à l'espèce humaine: pousser la délicatesse jusqu'à craindre d'affliger les mânes du sensible Robespierre , qui , en écrivant, avait près de lui le roman oîi respirent les passions les plus tendres , et les tableaux les plus doux de la nature, la Nouvelle Héldisef c'est un excès de complaisacc qui ne sera point pris pour de la modération. Si cette indulgence est une vertu , c'est trop de vertu ; si elle
n'est qu'une circoiispeclion timide, elle dément le titre d'historien que l'on s'arroge en publiant ces Me'moires. Et voyez à quel étrange raisonnement les meilleurs esprits peuvent descendre , quand ils veulent soutenir une opinion favorite que le bon sens repousse et que l'expérience a condamne'e : M. Garât , contemplant avec orgueil l'e'norme masse d'éciits qu'a laisse'e le dix-huitième siècle , nous dit ingénuement : w Aucun n ^est égal yy peut-être aux grands modèles; mais T époque » est supérieure à toutes les époques. » J'attends le mot de cette énigme ; je suis curieux d'apprendre comment l'époque où l'on n'a rien fait d'égal aux grands modèles, est cependant supérieure à celle qui a laissé les modèles auxquels rien n'est égal. L'auteur oppose donc ici la quantité à la qualité ? Mais non ; il a déclaré lui-même que le nombre des volumes n'ajoute rien à la gloire des auteurs ; et j'ai avoué à mon tour qu'il est de peu d'importance , quand le mérite n'est pas égal. Il faut donc absolument qu'il choisisse et qu'il en vienne à ce dilemme : ou l'époque des modèles était supérieure , ou nos contemporains ont été les vrais modèles. Qu'il proclame franchement cette dernière proposition, il trouvera de nombreux partisans , et l'eiTeur la plus grossière choque moins qu'une contradiction.
Ce n'est pas toujours par complaisance que M. Garât distribue l'éloge et présente les hommes du dix-huitième siècle à notre admiration ; il y est
quelquefois porte par un sentiment de justice et par la vénération que lui inspirent les plus hautes, vertus. J'ai été vivement touché du bel hommage qu'il rend au monarque infortuné que la révolution des idées a conduit à l'écliafaud ; et j'aime mieux cet hommage dans le livre de M. Garât que dans tout autre livre. Il dit, en parlant de Louis XVI : « Parmi tant de tètes tombées sous le glaive égaré » de la JUSTICE, nul, en écoutant son arrêt de » mort , n'a élevé son âme plus haut vers le ciel , » nul n'a plus eu le maintien , non-seulement de » l'innocence, mais de la plus auguste vertu. » Je n'ai pas le courage de chicaner l'auteur fur la forme de cette phrase , sur ce nul qui doit se rapporter à têtes, sur ce glaive qui frappe ia plus auguste vertu , et que l'on nomme celui de \a justice, je ne veux m'attacher qu'au sens qui est excellent, et au fait bien important pour l'histoire , puisque M. Garât en est un témoin irrécusable ; et je ne puis trop admirer cette fermeté d'âme qui lui a permis de contempler ce que cette scène avait de sublime , sans se laisser troubler par ce qu'elle avait d'aflreux.
Pour me débarrasser de la partie désagréable de ma tâche , je vais examiner les délauts et les erreurs que j'ai cru remarquer dans cet ouvrage , et; je commencerai par le style. Il n'est pas, à beaucoup près, celui que l'ou avait le droit d'attendre d'un homme à qui une longue habitude d'écrire devait avoir appris le secret des formes élégantes,
et l'art d'exprimer clairemcTit les pensées les moins communes. Le lecteur de ces Me'moires est arrêté à chaque instant par des phrases obscures , ftial contournées , plus mutilées que diversifiées par des incises mal assorties , et toutes hérissées de prépositions et d'adverbes. On me dira que la négligence est permise dans des Mémoires, et que les faits y sont bien plus importans que le style. Je répondrai que la manière de présenter les faits les 'rend plus ou moins intércssans , et que dans un ouvrage consacré à la littérature , aux lumières du dix-huitième siècle et à la prééminence de cette époque sur toutes les autres , il fallait écrire de manière à ne pas faire voir la décadence au lieu des progrès. Il est bon de dire beaut;oup de choses en peu de mots , mais ce ne doit jamais être aux dépens de l'élégance , de la clarté et de la correction. A chaque page de ces Mémoires , je rencontre des phrases telles que celles-ci : « Très-vite intimement lié avec les plus illustres , tout ce q\\ils avaient de lumières , il les eût bientôt acquises , et elles devenaient plus pures en entrant dans son espnt. » Ces trois adverbes, et ces trois changemens de nominatif ne produisent pas un bon effet. Plus loin , je lis : « Au milieu de Paris , quoique Yaugirard n'en soit pas du tout loin., » Puis : « L'abbé Arnaud, qui, sans être du tout vaillant, n'était yr>a5 nonplus du tout modéré » puis encore : « Dans les revers des partis suivis très-souvent si vite de succès... etc.. » Ce sont des vétilles,
dira-l-on: oui, sans doute, mais quand ces vétilles forment une partie considérable du livre , elkîs forcent bien le lecteur à s'y arrêter. Je les préfère cependant, je l'avoue, à des expressions impropres, telles qu'on en rencontre un peu trop fréquemment dans l'ouvrage ; tantôt ce sont des leviers plus puissans et plus avérés que ceux d'Archimède; tantôt c'est un but que l'on signale, que l'on voile, qu'on dissimule , ç^' ou affiche , et que Von conserve sous la hache des bourreaua: ;\siAleurs : « On espérait que l'anonyme sortirait de sa brièveté et de son l'oile. » A ces impropriéte's de termes se joignent trop souvent de véritables incorrections , comme quand l'auteur dit : « Ces débats n'agitej-ont guère plus la France qu'elle ne Vest... etc.. »
Je me borne à ce seid exemple , parce que les fautes de grammaire me choquent moins que l'affectation, et je pardonnerais trois solécismes plutôt que d'approuver la période suivante, où l'on parle de punch et de café en prose poétique : « Jamais , w dans les heureux jours de la France , et même M dans quelques jours d'orage , le café , chez » M. Suard , ne fui fait que par lui-même ; et dans » ces nuits nttiques que j'ai retracées, plus occupé » de rappeler ce qu'on y disait que ce qu'on y » prenait, j'ai oubHé ou négligé de raconter que » sans du tout interrompre la suite et le cours de » ses vues sur les causes qui lorment et rpii d('for- » meni si rapidement les siècles , les beaux-arts et
» la philosophie , M. Suard combinait du coup- » d'œil le plus juste tous les élcmens du punch le w plus exquis , et prévenait rc'puisement des idées » en transformant de petits verres parfumés d'a- » rôme et de citron dans les calices féconds d'IIoi> race , fœcwidl calices. »
Voilà une terrible phrase , et tout homme qui pourra la lire de suite, et à haute voix, aura bien gagné le petit verre de punch que l'auteur a du moins la bonté de lui offrir. Je ne parlerai pas des heures oh l' as fre du jour commence à mettre la nature entière dans un mouvement nouveau de toutes ses créations, ni du solitaire qui soulève toute la chaîne de ses démonstrations par les mouvemens les plus aiudacieux de V éloquence , ni du combat en champ clos entre les forts et lesfoHs, entre les âmes vraies et les cimes vraies ; ni enfin de cette autre phrase, plus jolie encore et plus digne d'être admirée dans un bureau d'esprit : « Tout manquait à M. Suard (il était en prison), pour écrire , pour répandre avec suite son esprit et son âme sous ses yeux : il y renonça. » Je ne ferai plus qu'une seule observation sur le style parce que la faute qui la provoque se reproduit tous les jours et menace de se légitimer. Il s'agit de l'expression rien moins que, à laquelle M. Garât et beaucoup d'autres écrivains s'habituent à donner un sens tout opposé à celui qu'elle doit avoir. Pour dire que Marmontel avait fait un poëme satirique en six chants , contre les amateurs de la musique
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de Gluck, i! dit : « Ce n'était rien moins qu'un pocmc en six cliants, » ce qui grammaticalement signifie : ce n'était pas un poème en six chants ; comme le style de l'auteur n'est rien moins qu'e'legant, signifierait que son style n'est pas du tout élégant. Quand on veut employer rien moins avec l'affirmai ive , il faut séparer ces deux mots par la particule de, et dire ce n'était rien de moins (\awn poème en six chants : mais îien moins, sans le de , signifie précisément le contraire.
On me pardonnera la sécheresse de ces détails, si l'on reconnaît la nécessité d'opposer une digue aux fautes de langage qui sont toujours très-communes dans les siècles de la raison et des hunières. L'auteurse moquera du pédant critique; mais il ne fera plus la faute , et c'est en cela que ces misérables joinnaUstes sont encore bons à quelque chose. Une petite phrase qui se trouve dans les citations précédentes , me servira de transition pour lier l'examen des fautes à celui des erreurs. M. Garât dit plus haut UiT)ans les heureux jours de la France. » Ils étaient donc heureux ces jours dans lesquels les sages du siècle méditaient une révolution? Un monarque trop facile, et calomnié par ceux mêmes qui ont dû leurs succès à son indulgence, un gouvernement qui scuiblait avoir pris pour de^^se : Laissez dire et laissez penser, des grands qui se dc'pouillaient de leurs titres et caressaient les gens de lettres, de grandes dames qui venaient chercher les philosophes et les promenaient dans de bril-
lantes voilures , des duchesses qui écrivaient en faveur des économistes, des marquises qui faisaient des épigrammes contre la cour, des nobles qui s'étaient faits peuple , et préféraient le roturier aimable au gentilhomme ennuyeux , des salons où l'ori pouvait hbrement plaider la cause de Dieu et celle du diable , comme l'a fait l'abbé Galiaùi, les gens de lettres recherchés, choyés, cajolés,
Alimentés, gantés, désaltérés, portés,
des prêtres si peu intolérans , qu'ils se faisaient hommes du monde pour être tolérés , les écrits hardis , impies , obscènes , politiques , philosophiques circulant sans obstacle, ou obtenant la faveur d'être condamnés pour que l'auteur les vendît plus cher.... Il faut avouer qu'un tel état de choses méritait une belle et bonne révolution. Des beauxesprits et les philosophes ont eu grandement raison de vouloir être libres , et quand ils nous parlent aujourd'hui de ces heureux jours de la France ^ c'est un regret Rien déraisonnable, que je compte ici pour la première erreur de M. Garât.
La seconde est relative au peuple juif, que l'auteur présente comme ayant absolument ignoré ou méconnu le dogiTie de l'immortaUté de l'âme ; c'est une \ieille question mille fois débattue , et toujours avec peu de bonne foi. \oltaire n'a fait aucune difficulté d'admettre l'opinion renouvelée par M. Garât ; prenant à la lettre un grand nombre
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de versets de la Bible qui semblent tendre aa matérialisme , il a eu soin de négliger ceux qui offrent évidemment la certitude d'une autre vie. On n'a pas voulu voir que chez les Hébreux , comme chez nous, on présente poétiquement la mort comme une destruction totale, comme un éfaf où il n'y a plus de perception ni de sensation ; mais celte image du néant y est toujours relative au corps ; ainsi ces expressions : « Je ne m'asseoirai plus aux festins, je ne verrai plus la lumière, je serai insensible , je dormirai avec les grands de la terre , la mort me dévorera ; descendu au tombeau, je ne remonterai plus, » et mille autres phrases pareilles , n'ont de rapport qu'à la vie terrestre , et tous les poètes modernes les emploient encore sans que l'on songe à les accuser de matérialisme. Des centaines de versets de ce genre ne prouvent donc rien contre le dogme sans lequel toute morale, toute vertu seraient une chimère , tandis qu'un seul verset où l'immortalité de l'âme est clairement énoncée, devient une alitorité décisive. Ainsi , quand Dieu dit, dans le 'XV chapitre de l'Exode, verset 20 :« Vous ne pourrez voir mon visage , parce que l' homme ne me verra point avant sa mort^ » il est évident pour moi qu'il est ici question d'une autre vie. Le dernier verset de l'Ecclésiaste n'est pas moins formel; le voici : « Dieu fera rendre compte en son jugement de toutes les œuvres, même les plus secrètes, soit qu'elles soient bonnes , soit qu'elles soient mau-
vaises. » Les Juifs ne se seraient-ils pas moques d'un pareil jugement, s'ils avaient cru à l'ane'antissement total du corps et de l'âme? Les partisans de l'opinion contraire ont cru trouver un argument bien fort dans un autre verset de l'Ecclesiaste, c'est le 2 1'' du 3" chapitre ; il est ainsi conçu : « Qui sait si l'âme des enfans des hommes, monte en haut, et si l'âme des bêtes descend en bas? » Mais je n'y vois qu'un doute exprime par un seul homme, par Salomon, qui est fort loin d'avoir toujours été sage; et dans ce doute même, l'idée de l'immortalité se trouve comprise, car il importerait fort peu que l'âme de l'homme rnontàt en haut ou descendît en bas , si elle devait être anéantie. M. Garât , qui s'étonne , comme d'un prodige, du silence des Hébreux sur l'immortalité de l'âme , peut revenir de son étonnement , et si je n'étais pas obligé de me restreindre, je lui fournirais de plus amples démonstrations.
Si je ne savais pas que M. Garât n'est plus jeune, )e l'aurais deviné en lisant cette phrase : « Les plus beaux ouvrages littéraires de tous les siècles ont été publiés après cinquante ans. » Il nous suppose bien ignorans, il croit que ses lecteurs n'ont jamais ouvert un Dictionnaire des Hommes illustres , puisqu'il avance gravement une pareille proposition. On n'(?xige pas sans doute que je cite tous les chefs-d'œuvre qui ont été publiés par des hommes jeunes encore , et tous les grands écrivains qui ont à peine vécu cinquante ans. La nomenclature serait
longue. Réduisons donc l'exagération de M. Garât à des termes plus simples; contenions -nous de dire que de très-beaux ouvrages peuvent sorlir d'un cerveau déjà vieux, puisque M. Garât écrit encore; mais, sous peine de ridicule, ne soutenons pas que Pulchcne et Suréna l'emportent sur le Cld et sur les Horaces: que les Giièhrcs, les Scythes et Irène sont supérieurs à Zaïre, Alzire et Merope.
L'universalité des connaissances est une gloire à laquelle un grand nombre d'éciivains prétendent aujourd'bui. A propos de littérature , ils parlent d'astronomie, de géographie, de physique, etc....; imais il leur arrive rarement d'exposer ces notions de réminiscence , et de citer des phrases fugitives , sans y mêler quelque erreur gi'ossière qui nous révèle tout ce qu'ils ignorent , quand ils font leurs efforts pour étaler tout ce qu'ils savent. Si M. Garât avait consulté , non pas un astronome , mais seulement un étudiant en astronomie , il n'ain\iit pas parlé des phénomènes célestes que des rnilUons de demi-dinrnètres de la terre séparent d'elle : on lui aurait appris qu'un million de demi -diamètres, ou de rayons terrestres donne une distance de plus de quatorze cent millions de lieues, et que plusieiirs de ces distances nous portent jusqu'aux étoiles, dont les orbites ne sont poiAt connues, et dont les mouvemens ne peuvent être calculés. Un phvsicien lui aurait dit (jue la Théorie de la. Terreux \cs F.poqiies de la tSatiiir, de lîullon, ne
MÉMOIRES SVlx SliÂRD. yn
pouvaient pas être fondées sur les mêmes faits , si nombreux , si bien attestés , si bien ordonnés , puisque ces deux ouvrages, sidllférens, s'appuient sur deux systèmes diamétralement opposés, le premier donnant à Veau la puissance que le second attribue ixujeu. Buffori lui-même avait dû lui apprendre qu'avant de lire l'ouvrage de M. Hamilton , sur les volcans , il avait accordé trop peu d'influence à l'action volcanique sur la configuration du globe ; mais , dans le second système , il dédommage Vulcain avec usure , et il semble disposé à dire , comme M. Hamilton : « Les volcans sont la grande charrue dont la nature se sert pour labourer la surface de notre planète. » Si M. Garât avait lu ses épreuves à quelques personnes instruites dans les sciences cosmologiques , il n'aurait pas fait de Pline un grand géographe, il ne l'aurait pas placé à côté de Strabon ; il n'aurait pas dit que rKgypte reçoit ses inondations des rochers de la Thébaide, où il ne pleut presque jamais, où du moins une pluie de quelques heures est un phénomène assez rare. Si M. Garât avait daigné jeter les yeux sur la plus petite carte géographique, il n'aurait pas écrit une phrase dont le Journal des Débats s'est moqué, en l'attribuant au Constitutionnel, qui, cette fois, n'a eu de tort que celui de la reproduire. Elle appartient tout entière à M. Garât , qui peint un Turc assis sur les bords de la mer Noire , et partageant ses regards entre V Europe i VA/nque^ l'Asie^ toutes trois sous ses
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ycii^. Un écolier aurait pu lui dire que le point de l'Arfriquc le plus voisin de la nier Noire , en est plus éloigne que Paris ne l'est de Marseille. Si M. Garât, enfin, voulait nous faire admirer les vastes connaissances de Suard , il ne lui aurait pas fait dire qu'il reconnaissait Versailles dans une ville placée à (juarante-hiiif degrés Di pôle ; car, c'est prendre le pôle pour l'équateur, et donner quatre-vingt-seize degrés au quart de cercle. S'il me répond que c'est La Bruyère qui a fait cette faute , je lui ferai observer que La Bruyère pouvait avoir des raisons pour ne pas désigner mathématiquement la cour de France qu'il traitait fort mal : mais que MM. Suard et Garât, sur l'indication de cette distance à quarante-huit degrés du pôle , ne pouvaient pas s'écrier : Il est évident que c'est PcrsaUlcs , puisque Rome est la seule grande ville de l'Europe qui ait cette position. Voilà encore des vétilles, dira l'auteur de ces Mémoires. J'en conviens ; mais elles sont bien plus nombreuses dans le livre que dans mon article ; et je ne pense pas que de telles fautes en astronomie , en géographie , en physique, en littérature et en grammaire soient très-propres à démontrer la prééminence de notre siècle , et les brillans progrès de nos lumières.
Les erreurs en politique ouf une tout autre Importance : on n'enverra personne à l'échafaud pour avoir placé la côte d'Afrique trop près de la uicr INoire; mais, en politique, on s'égorge pour des
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mots que l'on ne peut définir, pour de prétendus axiomes que l'on n'entend pas. Après une révolution si longue et si terrible , je suis toujours étonné que l'on ose reproduire des maximes qui , fussentelles vraies jusqu'à l'évidence, n'en sont pas moins une source de divisions dans un temps où nous devrions payer le repos du sacrifice même de nos prétendues lumières et de notre orgueil. J'ai vu avec peine M. Garât proclamer de nouveau et présenter en majuscules cette VOLONTÉ GÉNÉRALE des peuples , sur laquelle tant de grands génies ont fait de si belles phrases sans pouvoir nous dire ce que c'est. Tout ce que j'ai pu deviner, c'est que cette volonté générale nous conduit à la souveraineté du peuple , qui , pendant son règne , toujours de courte durée , est le plus cruel , le plus ridicule et le plus malheureux des tyrans. Cette volonté générale est la marotte avec laquelle Rousseau s'est joué de toutes les mauvaises têtes du dix-huitième siècle ; et comme Rousseau était un beau génie , nos autres génies ont prétendu le comprendre , quand il avouait qu'il ne se comprenait pas lui-même. Dans le fameux Contrat Social, cette volonté générale est tantôt V unanimité, ce qui est une absurdité relativement à un grand peuple, tantôt Xsl pluralité , tantôt une idée abstraite qui indique la tendance générale au bonheur, et le philosophe qui s'est passionné pour cette volonté générale , finit par préférer l'aristocratie , volonté très-particulière. Il pousse la vSubtilité juscritique. T, IV. 6
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qu'à distinguer la volonté de tous de la volonté générale, et l'on s'est e'cric : Ah! que c'est beau! Je crierai peut-être aussi quand j'entendrai ce que cela veut dire.
Dans une discussion sur la majorité que doivent obtenir les ministres après ou avant le scrutin , M. Garât fait comparaître devant lui les trois portions de cet être métaphysique appelé le temps, le PASSÉ, LE PRÉSENT ET l'ayets'ir, ct il lait le procès au passé qui, venu du haut des siècles, semble être venu du haut du ciel. L'epigramme est fort jolie, mais malheureusement /(?^ri55<? n'a rien fait, car il éiôÀi présent quand il agissait ; il parlait alors comme M. Garât parle aujourd'hui , et ce que dit M. Garât sera répété par /'«i^e/i/r quand il deviendra/e y^rc^e/z/. Les hommes prendront-ils toujours la subtilité pour la logique? Cependant notre publiciste conclut qu'il ne faut pas chercher nos devoirs , nos droits et nos lois dans l'histoire , mais dans la nature. J'y consens , à condition que M. Garât me dira clairement ce que ç^est que la nature, en quoi elle vaut mieux que l'expérience , et pourquoi il n'y a pas eu de nature pour le passé., tandis qu'il en existe pour le présent. Estce dans le dix-huitième siècle que l'on a fait la découverte de la nature î^
Je passe sur une vingtaine de propositions plus ou moins mal sonnantes , pour arriver à cette déclaration faite en lettres italiques : « Les hommes *> ne seront heureux que lorsque les rois seront
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« philosophes ou les philosophes rois. » A cette belle maxime, je ne répondrai que par une anecdote que M. Garât me fournit : Hume e'tait philosophe , Rousseau T e'tait aussi ; Hume voulant soustraire Rousseau à la persécution , le conduisit en Angleterre , où il le combla de caresses et de bienfaits. A Paris , on ne se figurait Hume et Rousseau que dans les bras l'un de Vautre, et baignes des larmes de la joie et de la reconnaissance. Un jour deux lettres sont apportées à un dîner chez M. INecker ; l'une de Hume au baron d'Holbach , commençait par ces mots : « Mon cher baron, Jean- Jacques est un scélérat; » l'autre, de Rousseau à Hume , lui disait : « T^ous êtes un traître; vous rnavez conduit ici pour me perdre , après m' avoir déshonoré. » Supposons que le philosophe Hume ait e'té roi d'Angleterre , et le philosophe Rousseau roi de France , que de batailles de Cre'cy et d'Azincourt entre le roi traître et le roi scélérat ! et que les peuples auraient eu raison de dire ; Nous ne serons heureux que quand les philosophes seront rois !
Malgré l'amitié qu'il vouait à Suard , et la profonde estime qu'il lui témoignait, M. Garât ne partageait pas ses opinions , et quoiqu'il reconnût en son ami beaucoup de raison, d'esprit et de prudence, il ne le prend pas pour guide en politique, et il ne se croit pas obligé d'adopter comme des principes ce qu'il regarde comme des erreurs. J'ai
usé de la même permission envers M. Garât, et
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les fautes nombreuses que j'ai cru devoir relever n'empêchent point que je ne présente ces Me'moires comme un ouvrage remarquable sous un fi^rand nombre de rapporls. En le considérant comme une galerie dans laquelle l'auteur place et range tous les hommes célèbres du dix-huitième siècle , on sent qu'indépendamment des détails sur Suard , il intéresse un grand nombre de lecteurs, et les honunes siutout qui ont le triste avantage d'avoir vécu à cette brillante époque, c'est-à-dire de n'être plus jeunes. Pour bien apprécier les jugemens de M. Garât, on peut les comparer à ceux que M. Lacretelle le jeune a portés sur les mêmes hommes , dans ses quatrième et cinquième volumes de son Histoire de France pendant le dix-huitième siècle; ce parallèle sera curieux, et je me garderai bien de préjuger auquel des deux écrivains on doit accorder la préférence ; ce choix dépendra de \ opinion et du parti que le lecteur aura pris d'avance ou de juger selon les lois de la critique, ou de tout admirer sans examen dans ce siècle des lumières.
Ce qui se fait d'abord remarquer dans ce dernier ouvrage de M. Garât , <:'est un sentiment de bienveillance générale , d'indulgence ou de ménagement pour tous les hommes qu'il a conitns, pour tous les faits dont il a été le témoin. Kn le lisant, je suis tenté de croire que personne n'a eu tort , que toutes les intentions étaient pures , et que nos malheurs n'ont été qu'une opération de
la nature, comme une inondation, une éruption volcanique ou un tremblement de terre. Cette bienveillance immotMrée est sans doute une erreur, mais c'est de la bienveillance ; et nous pouvons assurer que si M. Garât nous laisse une histoire de son temps , elle ne ressemblera pas à celle de Guichardin.
Ce n'est pas que M. Garât ne conçoive une juste horreur pour les maximes perverses et les crimes odieux qui ont un peu obscurci l'éclat de ce beau siècle, mais il semble que ces maximes n'appartiennent à personne, et que les crimes se soient commis tout seuls sans qu'on les ait médités. Cette aversion et le ménagement se Concilient très-bien dans la phrase suivante : « Une maxime atroce a été prononcée ou supposée .il n'y a cpie les morts qui ne reçiennent pas ; si on lait attention aux choses plutôt qu'aux mots, cette maxime est aussi fausse qu'elle est atroce. Ils reviennent ; les morts sont les revenans les plus terribles : ils reviennent couverts de leur sang et demandent le sang de ceux qui ont versé le leur. » Voilà le courroux de l'honnête homme , voilà aussi sa bienveillance : la maxime atroce est peut-être supposée.
Un passage très-curieux est celui où l'auteur nous montre tous les philosophes et tous les hommes de lettres se coalisant pour Helvétius , et vantant son livre de V Esprit comme un titre de gloire pour la France littéraire , tant que ce livre encourut la censure du gouvernement , puis at-
laquant ce même livre , et le déchirant pièce à pièce, dès que l'auteur ne fut plus inquiété. Ici, comme partout ailleurs, M. Gai^t ménage tout le monde, et cet aimable Helvétius, auteur du li\Te, et Suard , intime ami d'Hclvétius , et les philosophes généreux qui se déclarèrent pour l'auteur opprimé , et ces mêmes philosophes qui , par justice, condamnèrent le livre, et le gouvernement lui-même qui ne feignit de sévir contre l'auteur que pour le dérober aux fureurs des fanatiques. Qui pourrait se plaindre d'un pareil jugement? la justice peut-être. Mais la justice vaut-elle la bienveillance ?
Ce sentiment, auquel M. Garât cède avec tant de complaisance dans les discussions politiques et philosophiques , lui paraît une vertu nécessaire au bonheur dans la vie privée ; et , en cela , il a complètement raison. Malgi'é sa crainte habituelle de rien dire de désagréable , il ose s'élever contre ces hommes qui, maussades dans leur intérieur, se parent de tous les agrémens dès qu'ils sont en société. Ce paragraphe, écrit avec justesse et précision, est un des meilleurs de l'ouvrage pour les idées et pour le style : « Il n'est que trop ordinaire, dit -il, que les hommes aimables dans le grand monde, ne le soient que là, ou le soient infmimenl moins dans la vie domestique ; il leur laut un théâtre , et non pas un ménage ; ils vivent pour les succès , non pour le bonheur : dès qu'ils ne peuvent pas être applaudis , ils ne fonl rien pour
être aimes; ils ont même à se reposer plus d'une fois de plus d'un effort qu'ifs ont fait pour plaire , de plus d'une contrainte qu'ils ont imposée à leurs défauts ; ils respirent chez eux en mettant leurs défauts à l'aise : quand ils n'ont que dç l'humeur, ils font grâce à leurs femmes ; ils n'imaginent pas qu'on puisse leur en demander davantage. » Un moraliste chagrin , un écrivain moins philantrope aurait saisi cette occasion pour peindre ces hommes si doux et si aimables qui n'ont pas été révoltés des excès révolutionnaires ; qui , pleins d'humanité et de bienveillance , auraient sacrifié des millions d'hommes à un principe ; qui , affables et polis dans la société, devenaient des tigres à la tribune ; qui , incapables de proférer une parole oifensante dans la conversation , faisaient dans leurs écrits l'apologie des meurtres et des massacres ; qui , ne s' écartant jamais des règles de la politesse, dictaient des arrêts de mort en termes de très-bon goût, et proscrivaient leurs amis en phrases de très-bon ton. Ce tableau , tracé par l'auteur de ces Mémoires , aurait aussi quelque mérite ; mais M. Garât répondra qu'il n'a pas connu fie pareils hommes , et qu'il a vu la fm du dix-huitième siècle comme nous voyons les décorations au théâtre par le côté enluminé. Oh! certes, si Tacite avait écrit comme M. Garât , il n'aurait pas tant déplu à Bu on aparté.
Par quelle fatalité les mânes de ce pauvre La Harpe , qui a fait une si belle fm , sont-ils les seuls
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qui aient le droit de murmurer contre l'auteur de ces Mémoires? Pourquoi M. Garât nous révèlet-il , ou nous rappellc-t-il un fait que n us igno : rions ou que nous voulions oublier? Quoi! La Harpe , enchanté du discours prononcé par Robespierre , après la découverte que ce patriote fit de l'Etre-Supréme, lui a écrit une lettre éloquente, dans laquelle les éloges sont plus prodigués qu ils ne le furent jamais à T auteur des Eloges du Dauphin et de IS/Iarc- A-urèle ? Est-ce aussi un éloge que M. Garât a cru faire en rapportant cette anecdote? Est-ce pour sa conversion, ou malgré sa conversion , que La Harpe obtient ou subit cette mention honorable ? Mais pourquoi s'en plaindrait-il ? Le discours qu'il a loué était magnifique , pathétique, religieux, et consacré « au Dieu que la nature reïèle , et non les hommes. » Pourquoi rougirait-onde louer Robespierre, <* dont les mœurs n 'étaient pas- seulement décentes , sans aucune affectation, sans aucune suiveillance hypocrite sur lui - même , mais aussi sévère que la morale du Dieu nourri chez un charpentier de la Judée P » Ce bon M, de Robespierre est donc un saint et un martyr? et l'ombre de La Harpe ne doit pas rougir d'en. avoir lait l'éloge , conmie j'ai eu la simpli<^lé de le croire.
Une Justice que je m'empresse de rendre à M. Garât, c'est qu'il expose avec une égale franchise les raisous qui combattent ses opiulons politiques cl celles qui les favorisent. Je lui ai reproché
cette volonté générale qui conduit à la souveraineté du peuple, et dont il fait la base de toutes les lois ; mais, au lieu de perdre mon temps à disputer contre lui , j'aurais dû citer les paragraphes suivans qui réduistot la volonté générale à zéro , c'est-à-dire à sa valeur : « Les philosophes du dixhuitième siècle ont fait de cette déférence à l'opinion publique , la barrière du pouvoir, dans un temps où il n'y en avait pas d'autres. Mais où les élus du peuple et ses législateurs trouveront-ils avec clarté et avec certitude cette opinion publique dont vous voulez qu'ils ne soient que les organes? Chaque homme , pour peu qu'il y ait intérêt , prétend que son opinion est l'opinion de tous les hommes. » L'opinion publique est nécessairement conforme à la volonté générale, car il n'y a pas de peuple assez fou pour vouloir ce qu'il désapprouve. Comment donc M. Garât veut-il que la loi soit l'expression de la volonté générale, quand il avoue que les élus du peuple et les législateurs ne peuvent pas connaître cette, volonté? Dans un autre passage où il parle de la conspiration de plusieurs membres du conseiL des Cinq -Cents pour rétablir le trône des Bourbons , il dit : M Tous les royalistes , sans exception , aimaient moins encore que M. Suard , qui ne les aimait pas du tout, ces maximes si générales sur la volonté
et sur LA LIBERTÉ Mais leur joie fut grande de
voir combien il est au moins difficile que la volonté des hommes et des nations soit fixée , saisie.
go POLITIQUE ET HISTOIRE.
exercée fidèlement loin de ses sources, et combien il doit être iacile de la changer, soit pour l'alte'rer, soit pour l'cpurrr, avant que des commcttans, chargo's de la repre'senter, paraissent l'avoir trahie. Des élections de tout un peuple, sous l'influence d'un parti , suffisent pour métamorphoser une monarchie en république, une republique en monarchie. »
Eh quoi ! cette volonté ge'nérale est si difficile à fixer et à saisir, il est si facile de la changer et de l'altérer, les élections faites en son nom peuvent bouleverser l'Etat , et vous voulez en faire la base de toute législation! Soyez donc d'accord avec vous-même, et ne demandez pas dans une page ce que vous reconnaissez impossible dans une autre. Quand cessera-t-on de leurrer le peuple par les grands mots qu'il ne peut comprendre, et que ne comprennent pas ceux même qui s'en servent? La volonté générale ne représente que la force : la volonté particulière d'hommes éclairés , et en petit nombre, représente l'ordre; la première rend les hommes à la nature brute , la seconde leur donne un gouvernement ; la première change une nation en peuple , en peuplades et en hordes; la seconde change un peuple en nation , et assure sa prospérité. Cependant remercions M. Garât qui, avec tant de bonne foi , fournit des aiTnes pour le combattre.
Son impartialité n'éclate pas moins dans la phrase suivante : « La nouvelle tour de Babel,
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c'est-à-dire la nouvelle civilisation , qu'on veut élever jusqu'aux cicux, n'a pas porté très-haut encore ses assises ; et déjà la confusion des langues disperse ou loin beaucoup d'ouvriers. «Elle les dispersera tous , parce que tous les ouvriers ont voulu être architectes, parce qu'on a voulu élever la tour avec la volonté générale , parce que les philosophes, habitués à travailler sur des abstractions, ont maladroitement appliqué leurs rêveries aux sciences positives. Ce qui m'étonne, c'est qu'après une réflexion si juste , M. Garât ne perde pas encore l'espoir de voir cette tour s'élever malgré la confusion des langues et la dispersion des ouvriers. C'est à la France et à l'Angleterre qu'il confie la construction de ce bel édifice, et c'est à l'Indoustan qu'il accorde l'honneur de posséder cet admirable monument. L'ïndoustan plaît beaucoup à M. Garât ; et il le connaît bien , car il assure que les maîtres et les esclaves y vivent comme des amis et des frères ; que les bj'arnines y sont autant de Fénélons , et leurs compagnes autant de saintes Théi'èses : c'est dans ce nouvel Eden qu'il veut voir construire un Paris à cent lieues de Calcutta , qui est un Londres ; c'est sur cette terre promise qu'il veut placer les jlamheaux et les lustres pour éclairer le genre humain. Il ajoute que cet Indoustan , si peuplé par lui - même , est environné de très-près d'Empires dont les capitales ont des populations de dix millions d'âmes. Rien ne coûte à un philosophe qui veut établir un système ; il
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donne dix millions d'âmes aux deux capitales de la Chine , et il les voit très-près de l'Inde, quoiqu'elles en soient plus éloignées que Saint-Pe'lersbourg et Moskou ne le sont de Paris. La politique de M. Garât ressemblerait-elle à sa géogranhie?
Je lui sais gré de m'avoir appris que le célèbre Alficri avait complètement abjuré les principes révolutionnaires qu'il avait d'abord adoptés avec tant d'extravagance ; on est toujours fâché de voir l'esprit sans raison et le talent sans dignité. Un membre de l'Assemblée constituante demandait à cet auteur tragique pourquoi il avait changé d'opinion : « Ah! répondit le poète ^ je connaissais les grands . je ne connaissais pas les petits. » M. Garât, qui rapporte ce mot, a coniui les grands et les petits, et j'ai assez bonne opinion de lui pour croire que son choix n'est pas douteux. Il n'y a que sa volonté générale qui m'inquiète , car les petits y ont une grande part.
Je terminerai par une citation qui étonnera beaucoup de personnes , quoique le passage ne m'ait point étonné. Louis XV a été foit maltraité dans des écrits dont les auteurs auraient dû au moins lui tenir compte de son indulgence. Louis XY est l'un des tyrans sous le despotisme duquel toute liberté , toute licence même était permise ; tout ce que l'on a dit , chanté ou imprimé sous son règne, prouve que ce monarque si absolu ét;n.l un homme de fo;'t bonne humeur. Puisqu'il n'a opposé aucun obstacle à la rr\olution des
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idres , on ne peut pas du moins lui reprocher le vice de l'intolérance. C'est en cela que sa mémoire peut être justcmcnl blâmée , mais ce n'est pas par ceux qui l'ont fait avec le plus d'amertume. Ce prince a été puni par où il a péché , et puni par ceux qui lui devaient les succès de leur philosophie audacieuse. Son indulgence a été payée par la calomnie , et un règne de cinquante-neuf ans a été jugé , par les dernières années , comme nous jugeons au théâtre une pièce par son dénouement. On a été jusqu'à nous montrer comme dépourvu d'intelligence, ce prince dont l'esprit très-fm et très-juste aurait eu beaucoup d'éclat dans un simple particulier. M. Garât ne partage point l'injustice des écrivains du dix-huitième siècle , et le paragraphe suivant est une nouvelle preuve , nonseulement de sa bienveillance , mais de son impartialité. Après avoir parlé de la disgrâce de M. de Choiseul , il ajoute : « Le ministère vaqua long- » temps ; et Louis XV, qui lut tout ce temps son » seul ministre des affaires étrangères, dont les >» dépêches écrites par lui-même et par lui seul, » étaient jugées par le grand Frédéric de Prusse les » mieux pensées et les mieux écrites que le cabinet » de Berlin eût reçues de la France; Louis XV, » dont la modestie était portée jusqu'à la défiance » continuelle de lui-même , répondait aux applau- » dissemens de son conseil : T^oilà comma uous n êtes; toujours contens des nouveaux ministres; I» Louis XV aurait été aussi , sans doute , pour
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» M. Suarcl et pour l'aLbc Arnaud, un ministre » dont ils auraient toujours été contens. » Qu'il me soit permis d'ajouter . Et un ministre sous lequel la révolution ne se serait pas faite.