‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 3)Chapitre 7 sur 36 · MEMOIRES · texte numérisé non relu

MEMOIRES

POUR SERVIR A l'hISTOIRE «ES ÉVÉNEMENS DE L,V liy • DUXVIIiesiÈCLE, DEPUIS 1760 jusqu'en 1806-1810;

Par un conteraporain imparlial , feu M. l'abbc Georgel , jésuite, ancien secrélaire d'ambassade el rhargé d'affaires de France à Vienne, grand-vicaire de l'cvérhé de Strasbourg , et vicaire-géne'ral de la grande-aumônerie de France sous le prince Louis de Rohan , cardinal-évèquc de Strasbourg, etc...; publiés par M. Georgel, ancien avocat au Parlement de Nancy, à la Cour de Trêves el à la Cour de cassation, neveu et héritier de l'auteur.

La Notice biographique, place'e par l'e'diteur à la tête de ces Mémoires , est tenmine'e par le paragraphe suivant , auquel je prie le lecteur de faire attention : « Immédiatement après la mort de l'abbé Georgel, la police de Buonaparle s'était emparée du manuscrit de ses Mémoires , et en avait ordonne le dépôt dans les archives du ministère dos relations extérieures , comme si elle avait eu le droit de préhension sur tous les ou-

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vrages qui traitent de politique ; mais , depuis la restauration , cet acte injuste et arbitraire a été réparé , et le roi a bien voulu faire restituer à la famille de l'auteur une propriété qui ne pouvait être violée que par la tyrannie. »

Avant d'examiner ce qu'il y avait d'injuste et d'arbitraire dans l'acte de la police de Buonaparte, il est bon de faire connaître les sujets que l'abbé Georgel a traités dans ces Mémoires , et la manière dont il les a présentés. Le manuscrit dont l'ancienne police avait ordonné le séquestre , et que le gouveruement du roi a fait restituer aux héritiers de l'auteur, se compose de plusieurs écrits dont voici les titres : i° de la destruction des Jésuites; 2° des dernières années du règne de Louis XV ; 3° des commencemens du règne de Louis XVI , et de son ministère jusqu'à l'assemblée des notables ; 4° du fameux procès du collier; 5° des causes, des progrès et de la fm désastreuse de la Révolution française.

Avant d'avoir lu ces Mémoires, la réputation de M. l'abbé Georgel m'avait prévenu en faveur de ses écrits : un homme de beaucoup d'esprit, et dont la probité était reconnue , un prêtre , un grand- vicaire , un royaliste qui avait renoncé à la. fortune et à sa patrie pour ne pas prêter le serment révolutionnaire , ne pouvait écrire qu'avec beaucoup de sagesse , de circonspection et de justice ; il n'accusera personne sans preuves et sans convietien, me disais-je ; il ne donnerapas des bruits vagues

pour des certitudes : il n'obéira ni à la haine, ni à la vengeance, il ne calomniera pas même les auteurs de nos maux: et quand il parlera des personnes augustes dont il a obtenu la confiance , il se gardera bien de laisser échapper aucune expression qui puisse diminuer le respect dû à la vertu malheureuse, et affaiblir l'intérêt que l'on accorderait même à des coupables trop cruellement punis. Tel était le jugement anticipé que je portais sur les Mémoires de M. l'abbé Gcorgel; tout le monde aurait partagé ma prévention ; comme moi , tout le monde aurait été trompé. Dans le titre de ses écrits, l'éditeur d('signe l'abbé Gcorgel comme un témoin impartial; et moi aussi , je prétends à l'impartialité , et le lecteur jugera de quel côté elle se trouve. Disons-le donc franchement, quelque regret que nous ayons à le dire : ces Mémoires sont un libelle dont la publication serait très-imprudente quand même ils ne contiendraient que des vérités ; un libelle où les faits sont très-souvent dénaturés, où l'auteur se permet des allégations évidemment fausses , et quelquefois révoltantes , et où ses réticences même font naître des soupçons outrageans pour les personnes les plus augustes : .un libelle injurieux à plusieurs souverains et au trône pontifical, et répandant la diffamation sur plusieurs personnes actuellement existantes, et qui certes iie la méritent pas toutes.

Qu'on ne m'accuse pas ici de vouloir calomnier M. l'abbé Georgel : je reconnaîtrai , tant qu'on

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Voudra , qu'il était un fort honnête lioinmc , qu'il a cru dire la vérité , qu'il avait des intentions fort louables , comme par exemple de venger les jésuites , et de disculper le cardinal de Rohan, dont il avait ctc le secrétaire d'ambassade et le grandvicaire. J'avoue qu'il répète fort souvent ses protestations de respect et d'attachement pour le roi Louis XVI, pour la reine et pour les princes; je veux même accorder qu'il n'ait jamais cru sincèrement manquer à ce respect , supposition bien plus Hbérale de ma part ; mais cette apologie , ou tout autre de ce genre , ne m'empêcheront pas de reprocher à cet honnête homme beaucoup de légèreté , beaucoup d'imprudence , une animosité personnelle contre quelques-uns des personnages qui figurent malheureusement dans ses Mémoires, des insinuations que je nommerais perfides , si je n'avais plus de modération que lui, et la révélation au moins indiscrète, si elle n'est pas calomnieuse, de certains iaits qui n'ont pas été allégués par les ennemis mêmes de la famille royale. Ce libelle, fort heureusement , porte avec lui son antidote : la fausseté y éclate si souvent que l'éditeur, l'éditeur lui-même , tout bon parent qu'il est de l'abbé Georgel, s'est cru obligé de le démentir dans des notes assez nombreuses , et nous avertit de lire ces Mémoires avec défiance. J'ai trouvé l'avis excellent, et j'ai amplement usé de la permission.

Mais passons à une considération très -importante dans un temps où les Mémoires sont à la

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mode, et semblent obtenir plus de croyance quc l'histoire même. M. l'abbc Georgel a-t-il cru se justifier en écrivant, dans un avant-propos, les phrases que je vais transcrire ? « Mon intention » n'est pas de faire paraître ces Mémoires de mon » vivant. Le rôle que de grands personnages doi- » vent y jouer, quoique retracés d'après leurs ca- » ractères connus, et d'après des faits bien acérés, « pourrait re'veiller des passions assoupies , et en » dc'chaîner l'activité. Quand une main hardie tire » le rideau qui couvre la vérité captive, quand on » arrache , quoiqu'avec ménagement , le masque » qui en impose à la crédulité, on doit s'attendre » à toute l'effervescence de l'amour-propre hu-

» milié » Il ajoute plus bas que, ne voulant

pas troubler les derniers momens de sa vie , il n 'exposera pas lui-même ces Mémoires au grand yoi//'. Ainsi, monsieur l'abbé, vous voulez bien tirer les rideaux , et arracher les masques , mais le faire sans aucun risque ; vous craignez l'effervescence de l'amour-propre humilié , vous ne voulez pas troubler les derniers momens de votre vie : voilà pourquoi vous êtes prudent ; mais , après votre mort, vos Mémoires crèveront comme une bombe sur des hommes dont le ressentiment ne pourra plus vous nuire , et il en arrivera ce qu'il pourra : les gens que vous diffamez s'échineront, se pourfendront, que vous importe ? vous chantez d'avance comme l'abbé de l'opéra-comique :

Qu'on se batte , qu'on se déchire , clc. ,

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et vous riez sans doute du bruit que vous ferez. Les hommes qui réfléchissent peu verront une circonstance atte'nuaiite dans la publication pos-^ thiirne de ces Mc'moires ; j'y trouve au contraire un motif très-aggravant et peu honorable à la réputation de l'abbé Georgel, puisque des Mémoires posthumes peuvent être plus dangereux par cela seul que l'auteur ne peut plus en répondre. Qu'un homme fasse paraître un libelle et le signe , il laisse au moins aux personnes outtrigées la faculté de le convaincre d'imposture , et l'espoir de le faire punir; mais on n'argumente pas contre un mort, et lors même que l'on parvient à repousser les allégations calomnieuses, la malignité publique suppose toujoursque le libeliiste aurait de quoi sedéfendre s'il pouvait répliquer. Tout le monde connaît cette p rase, malheureusement trop vraie : Calomniez hardiment, il en reste toujours quelque chose. A cette observation , qui n'a sans doute échappé à personne , je puis en ajouter une autre moins commune et bien plus concluante. Quand un libelle paraît, nous l'attribuons à des motifs de haine , de vengeance ou de cupidité ; et comme ces soupçons ont beaucoup de vraisemblance, ils diminuent d'autant l'impression que la calomnie pourrait faire ; mais ces suppositions ne peuvent .plus avoir lieu quand l'auteur n'a rien publié de son vivant. 11 paraît avoir écrit sans passion, parce qu'il a écrit pour un temps où il n'aurait plus aucun intérêt ; et nous sommes portés à le croire sim-

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cère , parce que nous ne pouvons lui supposer aucun des motifs qui deterniinent les ialseurs de libelles. Espérons néanmoins que ces considérations , toutes puissantes qu'elles sont , ne l'emporteront pas sur la vérité ; mais elles font vivement sentir combien la publication.de ces Mémoires est indiscrète et intempestive ; et cette ^'flexion me ramène à l'ordre injuste et arbitraire qui avait enfoui ce trésor dans les archives des relations extérieures. «Oui, je le dirai, dùt-on s'étonner de voir la police de Buonaparte excusée dans le Journal des Débats; je le dirai sans crainte de déplaire aux vrais royalistes : celte police a fait un acte arbitraire en séquestrant ce manuscrit , mais un acte sage et louable , et non pas injuste , comme le dit l'éditeur; car la justice des gouvernemens n'est pas celle des particuliers , et ne doit pas aller jusqu'à respecter ce qui peut nuire. J'admire sans doute le sentiment de justice qui a fait rendre le manuscrit \ la famille de l'auteur : mais mon respect pour tout ce qui émane de l'autorité royale , ne m'empêche pas de regretter que le' ministère n'ait pas fait des arrangemens, n'ait pas capitulé, s'il le fallait, avec les héritiers, pour faire disparaître de ces Mémoires ce qui est évidemment faux, et reconnu faux par l'c'dlteur même.

Me répondra-l-on que mes intentions out été. remplies d'avance , puisque des notes correctives et assez nombreuses tiennent le lecteur en (K'fiance contre les assertions de l'abbé Georgel;' J'espère

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qu'on ne m'opposera pas un argument aussi mise'rable. Une note de quatre lignes delruira-t-elle l'iiuprcssion produite par vingt pages "^ Une simple de'negation réiuteva-t-elle les prétendues preuves amoncelées par l'auteur? Et toutes ces notes, qui ne sont qu'une invitation à douter, sont-elles un contre-poids suffisant à un texte qui affirme. D'ailleurs , ne les conside'rera-t-on pas comme une précaution de l'éditeur qui veut se décharger de tout blâme en disant qu'il ne croit pas? Je l'avouerai cependant , c'est un expédient assez commode que de démentir dans des notes ce qui est affirmé dans le texte. On a les profits de la malice et les honneurs de l'équité ; l'ouvrage est recherché parce qu'il est méchant , et la méchanceté du texte fait tolérer la probité des notes. Mais que m'importent les bonnes qualités d'un écrivain , son caractère , ses vertus et ses talens , si ses erreurs peuvent nuire comme les mensonges d'un imposteur, si ses vertus mêmes rendent ses cireurs plus dangereuses, en inspirant plus de conliance ? L'abbé Georgel était un excellent royaliste! Hélas! tant pis. Mieux vaudrait qu'il eût été jacobin ; je ne voudrais pas alors retrancher une ligne à ses Mémoires , et je les trouverais trop honnêtes.

Que , dans un temps calme , sous un règne heureux et paisible , lorsqu'aucune att( inte n'a été portée à la religion , à la majesté royale , aux lois fondamentales de la monarchie, 1 auteur d'une histoire contemporaine nous révèle les secrets, les

erreurs , les crinics de la politique , et juge avec une sc've'rite' rigoureuse les rois , les grands , et tous les personnages qui ont pris part aux afiaires, il use d lin droit que la tyrannie seule pourrait vouloir contester, et sa généreuse véracité lui concilie l'estime de tons les lecteurs qui 1:1e sont pas inte'ressés au mensonge. Sans ambitionner le titre d'historien , qu'un homme d'esprit , initié dans les mystères de la cour, cètle à ce penchant qui nous porte tous, plus ou moins, à la médisance, qu'il nous découvre les grandes passions et les petites intrigues qui font mouvoir les marionnettes politiques , c'est une tache moins louable sans doute, et fort excusable cependant , si la calomnie et l'injustice n'y ont point présidé ; et quoique alors l'intention de l'écrivain soit toujours un peu équivoque , notre malignité la justifie en nous persuadant que les Mimoires secrets fournissent des matériaux utiles à l'histoire. Mais au milieu de la révolution la plus désastreuse, lorsque l'autel et le trône ont été renversés dans le sang des plus augustes victimes, lorsqu'une peste morale s'étend sur toute l' Europe qu'elle ravage, un honnête homme, un prêtre, peut-il songer à écrire des Mémoires secrets.'' Après nous avoir montré le roi le plus j'-île, la reine la plus aimable expirant sur l'échafaud , peut-il nouà entretenir des petites passions des courtisans, peut-il nous révéler des fautes , des imprudences rachetées par tant de vertus , ci punies par tant de crimes.''

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Toutes les bonnes qualités que je suis obligé de reconnaître dans l'abbé Georgel , rendent plus inconcevable le motif qui lui a dicté une partie de SCS Mémoires, et l'esprit dans Icquelils sont rédigés. Quel démon l'a poussé à retracer l'histoire et le procès du trop fameux collier, et dans quel temps encore a-t-il écrit ces tristes détails? Quoi! dans le moment où il accuse les Français d'avoir perdu tout respect pour la majesté royale, il travaille lui-même à détruire ce respect , et à diminuer l'intérêt si légitimement dû aux douleurs les plus augustes! Mais, dira-t-on , il a voulu venger le cardinal de Rohan , auquel il était attaché par devoir et par affection. Excuse frivole , allégation fausse. Quand il composait ses Mémoires , son affection pour le cardinal n'existait plus , puisque avant son émigration il écnvait « qu'il était bien désabusé, bien persuadé de l'inutilité de ses efforts pour engager le cardinal à tenir une conduite convenable à sa naissance, et qu'il avait pris la résolution de le quitter. » Ailleurs , encore , il nous prouve que le cardinal avait été ingrat. Et c'est pour un tel homme qu'il va soulever les débris du trône, et qu'il en retire un libelle. On me répond encore qu'à défaut d'affection, le devoir lui imposait l'obligation de venger le prélat dont il avait été vicaire. En ce cas, l'abbé Georgel s'est bien mal acquitté de son devoir, et a bien mal vengé son évêque , puisque le cardinal paraît bien plus coupable dans ses Mémoires que

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dans aucun écrit du temps : on l'y volt, en effet, persister jusqu au dernier moment dans son inconcevable erreur, soutenir, même à la Bastille, qu'il n'avait été tronjpé ni par son amour-propre, ni par les fripons qui l'assiégeaient , et air.rmcr qu'il avait obtenu l'assentiment de la reine pour l'acbat du collier, quoiqu'il soit démontré que cette princessd n'avait pas parlé une seule fois au cardinal depuis qu'il était revenu de son ambassade en Autriche. Celte affaire , qui a fait tant de bruit, et que l'abbé Georgel se plaît à rapporter si minutieusement, peut se réduire à cette simple an al v se.

Le prince Louis de Piohan, nommé ambassadeur à Vienne , arriva dans cette capitale le 6 janvier 1772; il y avait deux ans que l'archiduchesse Marie-Antoinette en était partie pour la France, Je fais cette observation pour détruire une erreur assez généralement répandue : on a cru , on a même imprimé que le cardinal de Rohan avait connu Marie-Antoinette quand il était ambassadeur à \ ienne , et l'on voit que cela était de toute fausseté. Le prince Louis , dans ses dépêches diplomatiques, adressées au duc d'Aiguillon, parlait avec peu de respect de l'impératrice INLirie-Tbércse , et dans une lettre surtout il s'exprimait avec un sarcasme outrageant sur ce qu'il nommait la prétendue vertu de cette grande princesse. J^c duc d'Aiguillon eut l'indiscrétion de comnumiquer celte lettre à madame Dobarry, qui en abusa jus-

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qu'à la lire à un grand souper, comme si elle l'avait reçue directement de l'ambassadeur. On sent combien madame la Dauphlne fut indlgne'e d'apprendre que l'auguste nom de sa mère avait été prolané ; et par quelle bouche, et dans quel lieu! Dès ce moment elle conçut pour le prince Louis une aversion , bien méritée sans doute , et que le temps ne put aflaiblir. De son côté, l'ambassadeur avait eu l'art de déplaire complètement à la cour de Vienne ; Marie-Thérèse demanda son rappel , et adressa sa dépêche à la Dauphlne , sa filfe.

Le prince Louis , expulsé plutôt que revenu de son ambassade , fit tous ses efforts pour obtenir son pardon de la princesse devenue reine , mais il n'en obtint que le silence le plus obstiné et l'accueil le plus glacial. Il n'appartient qu'à l'apologiste du cardinal de trouver trop de sévérité dans cette vertueuse obstination de la reine. Le cardinal , qui avait sans doute fort mauvaise opinion des femmes, puisque ses soupçons injurieux s'élevaient jusqu'à ?»larie- Thérèse, le cardinal, qui voyait fort mauvaise compagnie, s'imagina, ou se laissa persuader que le cadeau d'un riche colHer de diamans le réconcilierait avec la reine de France. Une intrigante , madame de la Motte , femme réduite à l'indigence, et qui se vantait d'une origine illustre, entretenait le cardinal dans ce coupable espoir. Ce prélat avait accordé la confiance la plus aveugle au charlatan Cagiioslro et à d'autres fri-

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pons associes à madame de la Motte. Comme une autre Galigaï, cette digne confidente voulut essayer ce que peut sur un esprit faible l'ascendant d'un esprit fort ; elle réussit avec une déplorable facilite. La dupe et les fripons apprirent que les joailliers Bochraer et Bassange possédaient un collier qui avait plu à la reine, mais que celte princesse n'avait pas osé acheter quand elle sut que Louis XVI voulait faire succéder l'économie aux profusions du règne précédent. Le cardinal vit dans ce collier un moyen de faveur; mais avant de s'engager pour l'énorme somme de i,6oo,ooofr., il voulait être sûr que la reine s'abaisserait jusqu'à recevoir ce cadeau. L'intrigante, qui convoitait cette riche proie, avait dès long-temps fait accroire au cardinal qu'elle avait su intéresser la reine , qu'elle était reçue à Trianon, qu'elle avait déjà détruit les préventions de cette princesse contre l'ex-ambassadeuT ; et quand elle vit son éminence parvenue au dernier degré de la crédulité , elle eut l'audace de produire un billet qu'elle assura être de la reine, billet composé par le faussaire \illette, et qui portait la signature inusitée de Marie-Antoinette de France^ maladresse qui, à des yeux moins prévenus , en aurait démontré la fausseté. Le cardinal, qui déjà se voyait au pinacle d;s honneurs, fit l'acquisition du collier, qui lut porté chez madame de la Motte , et livré à un compère portant la livrée de la reine.

Cependant le temps s'écoulait, et le prélat ne

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recueillait aucun fruit de ce brillant sacrifice. Pour dissiper les soupçons qu'il commençait à concevoir, d'autres lettres lurent écrites, et l'on fit jouer dans les bosquets de Versailles une farce ^ussi ridicule que coupable , mais qui toute grossière qu'elle était, conHrma le cardinal dans son ?iveuglement. Cependant le prélat qui avait beaucoup moins d'argent que de dettes , n'avait point satisfait à ses engagemens ; les joailliers se plaignirent à la reine , dont on leur avait présenté la prétendue signature. Cette princesse , indignée d'une pareille infamie, demanda justice au roi ; le cardinal fut arrêté avec esclandre , et l'affaire fut imprudemment portée au parlement. Ce corps , qui n'avait alors de courage que contre la cour (réflexion de M. Lacretelle jeune), rendit un arrêt scandaleux par son excessive indulgence : le cardinal fut acquitté comme dupe , le faussaire Yillette banni à perpétuité, et la trop célèbre la Motte, convaincue d'avoir escroqué le collier et de l'avoir fait vendre en Angleterre , fut flétrie par la main du bourreau, et enfermée à la Salpétiière d'où elle a trouvé le secret de s'évader après deux ans d'une punition trop douce.

Tout ce que je viens de dire est avoué par l'abbé Georgel ; il a même la bonté de répéter plusieurs fois que la reine n'a. eu aucun tort dans l'intrigue du collier, comme si nous avions besoin de cette garantie pour croire la reine innocente. Mais , dans cette malheureuse affaire, qui lui a fourni

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plus (le deux cents pages d'impression, il laisse à chaque instant percer une malveillance évidente , cl i;n dc'sir trop manifeste de ternir la mémoire d'une princesse aussi intéressante par ses grâces et sa bonté que célèbre par ses malheurs. Ce sont des rélicences, de prétendus secrets qu'il n'ose révéler, c'est une confidence qu'on lui a faite à Bâle , et d'après laquelle il était difficile de justifier Sa Majesté â'iirie connivence incompatible avec ses principes et son rang. Connivence ! et l'abbé Georgel a pu écrire ce mot! Ensuite , ce sont des conjectures fort impertinentes sur l'évasion de madame de la Motte , et des assertions plus impudentes encore sur une prétendue négociation d'une prétendue grande dame envoyée en Angleterre pour acheter les Mémoires de madame de la Motte, et en empêcher la publication ; eniln , l'abbé ne rougit pas d'affirmer que les rapporteurs du procès ont soumis leur travail à la reine, et que cette piincesse a usé de toute son influence sur les juges , tandis que le parlement a montré, au conlralrc, la plus grande partialité pour le cardinal. Que n'eyl-il vivant l'auteur de ces Mémoires! je le sommerais d'articuler ses doutes, d'ex[)liquer ses soUvS-cntendus , de motiver ses réticences. INe nous y trompons pas, ce bon abbé (ieorgel haïssait la reine de (.out son cœur, et il la haïssait parce qu'elle accordait sa confiance à l'abbi; de \ ermond et à M. de lireteuil que M. Georgel Ijaïssall encore davantage.

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Dans tous ses Mémoires , il saisit avidement l'occasion de lancer un trait de satire contre cette princesse qui venait de périr d'une mort si affreuse, et ce trait est toujours celui de la calomnie. Il la montre comme une femme avide du pouvoir, voulant dominer les ministres et le roi lui-même ; il fait proclamer par l'abbe de Vermond que les désirs de la reine doivent être des ordres, que les ministres doivent y obéir sans examen , et il ajoute complaisamment que cette politique plaisait fort à la reine. Ici , le parti de la reine s'agite pour assurer à cette princesse la prépondérance dans le gouvernement. Marie -Antoinette chef de parii ! Ses bourreaux lui avaient épargné cette injure. Là elle nomme les ministres , et se fait l'arbitre des destinées de la France ; plus loin , la reine marche à grands pas vers la suprématie du pouvoir; ailleurs enfm , la reine obtenait de Louis \Tl , à Vinsu du ministre, des choses dont le résultat pouvait compromettre le ministre et le roi luimême. Ne semble-t-il pas voir Agrippine menaçant de soulever les Prétoriens, si on ne lui abandonne pas les rênes de l'Etat, et ne faut-il pas être bien malheureux pour trouver à Marie- Antoinet le des torts inconnus aux jacobins? Ne nous étonnons donc pas si le nom seul de l'abbé Georgel , prononcé à la cour de Mittau, a fait pâlir une auguste princesse , et^i cet abbé , invité d'abord à la table du roi , a reçu ensuite un billet par lequel M. de Sainl-Pricst lui disait qu'on ^'était trompé , et que

M. le duc d'AumoTit n'avait pas compris l'abbe Gk^orgel dans l'invitation. Ne nous clonnons pas si M. le baron de Breteuil éciivalt au ministre de l'empereur : « Je viens d'apprendre que l'abbé

Georgel est dans ce moment à Fnbourg en

Brisgaw il y dira de grands mensonges il y

élèvera une statue au cardinal de Rolian , aux dépens de notre infortunée reine. » M. de Breteuil n'a pas mal deviné.

Voici un dernier coup de pinceau qui achèvera le portrait moral de cet écrivain vsi impartial , si dévoué à ses souverains, si incapable d'injustice. Dans le récit de son voyage en Russie , qui forme le sixième volume de ses Mémoires , quatorze ans après le procès du collier , sept ans après la mort de ce roi et de cette reine dont l'abbé Georgel pleure les infortunes , il a le courage d'écrire le paragraphe suivant : « Un événement étrange et désastreux m'attacha par devoir à la conduite d'un procès trop fameux que je i^oudrais pouvoir en seçelir dans r oubli. » Eh ! qui vous force de le reproduire? « Malgré la majesté souveraine des augustes

personnes qui avaient intenté le procès » Que

cette raillerie sied bien à un royaliste? « rilkistrê accusé est sorti d'une procédure criminelle, avec fous les honneurs de la lictoire , et couronné solennellement par les mains de la justice. » La belle antithèse de Faccusé couronné et de l'humiliation de la majesté souveraine! Eh! certes le baron de Breteuil connaissait "bi en l'abbé GeorgeL

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Quelque long que soit cet article , je ne puis le terminer sans inviter le lecteur à consulter, sur le procès du collier, le sixième tome de l'Hlslolre de France pendant le dix-lmltlème siècle , par M. Lacretelle jeune que j'ai déjà cite' plus haut. Cette affaire y est présente'e avec une clarté admirable ; juge'e avec une sagacité' parfaite , et le style de l'historien s'y e'iève à un ton de dignité qui ne paraissait pas compatible avec une si misérable intrigue. Si l'on pouvait hésiter entre l'historien qui venge la reine et condamne le cardinal et ses juges, et l'abbé Georgel qui sacrifie tout au cardinal sans le disculper, il suffirait, pour se déterminer, de peser les considérations suivantes : L'abbé Georgel était l'homme du cardinal, et des lors récusable ; il était hors de France , il écrivait avec une sécurité et une liberté absolues, et cependant il n'a pas osé faire paraître ses Mémoires de son vivant; M. Lacretelle était resté en France , il écrivait à Paris , sous le régime impérial , dans l'année 1 8 1 1 , époque où la puissance de Buonaparte était à son apogée, époque où l'on ne pouvait raisonnablement espérer le retour de la dynastie légitime , époque où l'apologie des Bourbons n'était certainement pas un moyen de se concilier la faveur du gouvernement. Jamais choix ne fut plus facile à faire.

Je ne dis rien des trois volumes dans lesquels l'abbé Georgel trace les événemens de la révolution. Ils n'offrent rijen de neuf, et l'auteur était

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trop loin pour pouvoir juger avec exactitude les acteurs de cette grande tragédie. Mais, à quelques erreurs près , il ne s'écarte jamais, dans cette partie de son travail, des principes d'un honnête homme et d'un vrai royaliste. Son V^oyage en Ihissie est semé de détails curieux sur l'empereur Pavil 1" et sa politique vacillante; il est d'ailleurs écrit agréablement. Mais comment l'abbé Gcorgel a-t-il osé se présenter à Mittau !

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