‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 1 sur 59 · Oeuvres de F.-B. Hoffman · texte numérisé non relu

Oeuvres de F.-B. Hoffman

Ce livre est depuis long-temps entre mes mains, et il devrait y rester long-temps encore pour que je fusse en e'tat d'en rendre compte avec tout le soin qu'il mérite, avec les dc'tails qu'il comporte et la clarté qu'un pareil sujet réclame. Je ne fais aucune difficulté de l'avouer, la lecture de cet ouvrage a été pour moi un véritable travail , une étude toute nouvelle. Pour le comprendre , pour me pénétrer de l'esprit et des intentions de l'auteur, il m'a fallu faire une suite d'efforts dont la plupart sont restés impuissans. Jamais livre , même parmi ceux qui traitent des hautes sciences , ne m'a forcé à une attention plus soutenue ; jamais livre ne m'a fait mieux sentir mon inaptitude à tracer une bonne analyse ; jamais livre n'aurait plus humilié mon

CRITIQUE. T. Vir. 1

amour- propre , si j'avais des prétentions à une rare intelligence, à une grande perspicacité. J'ai cependant lu un grand nombre de traités sur les beaux-arts , mais ni les poétiques anciennes ou modernes , ni les Beaux-Arts réduits à un seul principe par l'abbé Batteux, ni V Essai sur le beau par le père André , ni les Salons de Diderot , ni son Essai sur la peinture , ni une foule d'autres livres qui considèrent les arts séparément ou collectivement , ne m'ont été d'aucun secours pour bien comprendre les vues de M. Quatremère ni pour deviner le but qu'il se propose. Diderot surtout qui parle souvent de Vidr'al ne m'a jamais dit ce qu'il entend par ce mot , et quoiqu'il nous rappelle sans cesse à V imitation de la nature , il n'explique nulle part quels sont la nature , le but et les moyens de l'imitation , comme M. Quatremère vient de le faire très-complètement sans doute aux yeux des hommes instruits , mais très-incomplètement pour moi qui n'ai pu comprendre qu'un petit nombre de ses raisonnemens , et saisir un petit nombre des conséquences qu'il en a déduites. S il s'agissait d'un écrivain obscur ou médiocre, j« n'oserais m'énoncer avec autant de franchise que je viens de le faire. Les lecteurs de journaux sont malins, et dans les réticences d'un journaliste, ils supposent toujours de la malignité , pane qu'ils l'aiment et ils la cherchent. Ils ne verraient donc dans l'aveu de mon insuffisance qu'une lausse modestie, servant de prétexte au reproche d'obs-

DE l'imitation. 3

curité que je n'oserais adresser ouvertement à l'auteur de cet ouvrage ; mais les talens et les vastes connaissances de M. Quatremère sont trop universellement connus pour laisser la plus petite place à cette interprétation , et il sera toujours plus naturel de croire que je n'ai pas su entendre une chose claire , que de supposer au savant auteur le tort d'avoir écrit avec obscurité sur une matière qu'il connaît si bien , et qu'il a déjà discutée avec tant de succès depuis un grand nombre d'années. Pour effacer jusqu'à l'ombre du doute , s'il en reste encore dans l'esprit du lecteur, je vais faire un autre aveu qui fera sentir à M. Quatremère en quelles malheureuses mains son ouvrage est tombé. Quoique l'auteur traite de rimifaUoji dans les beaux-arts en général , ce sont les arts du dessin qui occupent la plus grande place dans son livre, et précisément je ne crois pas qu'il existe en ce monde un homme plus ignorant que moi sur tout ce qui tient à la peinture. La composition est la seule partie de l'art sur laquelle je me rencontre quelquefois avec les amateurs éclairés , et je ne juge des personnages d'un tableau d'histoire que comme je le ferais des personnages dramatiques dans une situation théâtrale. Or, Diderot m'apprend qu'on ne fera jamais un bon tableau d'après une scène de théâtre , et cet oracle de l'amateur philosophe fait évanouir la seule et faible connaissance que je croyais avoir de la peinture. Yoilà donc mon incompétence bien constatée , et ma.

tâche devrait finir ici ; mais un de mes amis insiste et me fait ce raisonnement spécieux pour me forcer à reprendre la plume.

On n'a jamais prétendu, me dit-il, qu'un journaliste doive ou puisse posséder toutes les connaissances , et cependant il doit parler de tout ce qui s'imprime : il vous est arrive plus d'une fois à vous-même d'c'crire sur des choses que vous n'entendiez guère , et quelquefois sur celles que vous n'entendiez pas du tout. > ous avez parlé médecine, et cependant vous ne sauriez pas même formuler un purgatif, cela n'a pas empêché des médecins de vous adresser leurs ouvrages ; vous avez été pulvérisé trois fois par M. Gall , et vous êtes encore vivant ; vous avez fait du latin , et , par un bonheur dont vous devez rendre grâce à Dieu , vous avez quelquelois rencontré des auteurs encore moins latinistes que vous; allons donc! ne faites pas la petite bouche , et critiquez M. Quatremère , soit que vous l'entendiez , soit que vous ne l'entendiez pas ; transcrivez quelques lignes de la préface , citez deux ou trois sommaires, et vous appellerez cela faire une analyse; dites que l'ouvrage est profond, sans l'avoir sondé ; assurez qu'il renferme des paradoxes , sans désigner les propositions que vous qualifiez ainsi; relevez une faute de langage comme, par exemple , le mot fixer que l'auteur donne quelquefois pour synonyme de regarder^ et tout cela passera pour de la critique littéraire. Ecrivez donc liardimcnt , «t n'oubliez pas que, si le public

DE l'imitation. 5

est pour les auteurs quand ils se moquent des journalistes , il est toujours pour les journalistes quand ils se moquent des auteurs.

Ce discours , où il y a plus de ve'rite' que d'élégance, avait un peu relevé mon courage , et j'adoptais le procédé commode de m'en tenir à la préface et aux sommaires , comme le font ceux qui ont le talent de parler pertinemment des livres qu'ils n'ont point lus. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que M. Quatremère ne me laissait point cette ressource. Le dernier alinéa de son préambule qui tient lieu de préface , m'enlève le subterfuge de louer l'auteur sur sa réputation et son livre sur parole , indépendamment des passages qui sont trop au-dessus de mon intelligence ; on me comprendra mieux quand j'aurai transcrit cet alinéa : « Je prévois aussi une objection, dit l'auteur. On pourra demandera quoi une semblable théorie est bonne, et si elle peut servir à faire produire de meilleurs ouvrages. A cela voici quelle pourrait être ma réponse : je pense que les beaux ouvrages des arts ont plutôt donné naissance aux théories que les théories aux beaux ouvrages. Mais il y a de belles théories qui sont en leur genre de beaux ouvrages , et auxquelles bien des personnes prennent plaisir. Ainsi , on ne doit pas plus demander à quoi sert une poétique que demander à quoi sert un morceau de poésie. »

Ce passage m'a glacé. Je ne pouvais comprendre que l'on prît plaisir à étudier une théorie qui n'apprendrait lien , qui ne serait utile à rien. Jamais

6 BEAIX-ARTS.

auteur n'iinnonrcra un ouvrage sous ce titre : Irailc d nrchileciurc qui sera inutile aux architectes , ou sous cet autre : Théorie de la peinture qiiin' apprendra rien aux peintres. Il me paraissait déraisonnable de dire qu'on ne doit pas plus demander il quoi sert une poéti<jue que de demander a quoi sert un morceau de poésie : le morceau de poésie sert à me toucher, à m'émouvoir, à me charmer, si cette poésie est excellente ; mais une poétique n'étant qu'un recueil de préceptes , elle ne sert à rien si elle n'apprend rien. Un grand poète a dit :

Aut prodesse volunt aut delectare poetiz :

Ce vers d'Horace s'applique non-seulement aux poètes, mais à tous les écrivains en quelque genre que ce soit. Tous doivent au lecteur de l'amusement ou de l'instruction : or, M. Quatrcmère n'a pas prétendu amuser en traitant de la métaphysique des heaux-arts , il ne me restait donc à le louer que sur Tulililé de' l'ouvrage, et l'on conçoit dans quel embarras il me jette en éludant la question d'utilit(', et en n'osant pas même dire à quoi son livre sera bon. J'étais ( ependant bien décidé à lui payer un large tribut d'éloges sans l'avoir trop bien compris, car son talent et son érudition sont tellement reconnus , qu'il sulfit de savoir qu'il a ('(rit pour (Mre assiné qu'il a écrit de bonnes choses. M.iis sur quoi reposeraient mes éloges quand on m'apprend que le livre ne sera pas utile,

DE l'imitation. 7

et quand je sens qu'il n'a pas e'té compose' pour mon plaisir?

Serai-je plus heureux en copiant quelques sommaires , et feront-ils soupçonner l'intention de l'auteur ? Quand j'aurai dit que le paragraphe V traite de la réalité des séparations placées par la nature entre les arts de la, poésie , comme entre ceux du dessin , le lecteur ne me demande ra-t-il pas ce que signifient des séparations placées? Et des séparations ne sont-elles pas elles-mêmes des places vides ou des intervalles? Quand j'ajouterai que la première preuve de cette proposition est tirée de la diçersiié des j acuités de Vâme et de la diversité des cjualités des objets imitables ; quand je dirai que la seconde preuve est tirée du principe de Vunitéde Vâme et de V unité de son action, d'oii résulte le principe d'unité imitative , et dès lors des séparations établies entre tous les arts , si l'on devine la pensée de l'auteur sur de tels énoncés , je serai bien honteux, moi qui l'ai fort mal comprise après avoir lu tous les développemens qui les expliquent. Le paragraphe XI porte ce titre : « Qu'il faut reconnaître dans chaque art quelque chose de y?c/^ quant à la vérité , et quelque chose d'incomplet quant à la ressemblance. « Le XIP paragraphe dit : « Que ce qu'il y a de fctifeX. d'incomplet dans chaque art , est précisément ce qui le constitue art , et devient le ressort même du plaisir de l'imitation. » Le paragraphe XIII enfin nous apprend « comment et avec quoi chaque art

8 BEAIX-ARTS.

corrige ce qu'il y a dejic/ifen lui, et compense ce qu'il a d'incomplet. » N'est-ce pas là de la métaphysique toute pure, et n'ai-je pas eu raison de dire qu'il ne me restait pas la ressource de donner une idée de l'ouvrage en transcrivant les sommaires?

On ne manquera pas de m' objecter qu'un titre a toujours besoin de développemens et d'explications pour devenir intelligible , et que l'analyse de ces développemens est précivsément ce que le lecteur demande au journaliste. La réponse à cette objection me conduit naturellement à des considérations sur la manière dont l'auteur a exprimé ses idées et tâché de les faire passer dans l'esprit du lecteur.

M, Quatrcmère me paraît avoir paiiagé avec plusieurs bons esprits le tort de trop compter sur l'intelligence et l'attention de ses lecteurs. Depuis plus de vingt ans il uu'dite l'ouvrage qu'il vient de publier. 11 s'est tellement familiarisé avec ce sujet ardu et cette métaphysique subtile , il s'est tellement habitué aux nouvelles acceptions qu'il donne aux termes usuels , et il voit si distinctement toutes les parties de son édifice se correspondre et s'appuyer mutuellement , qu'il croit être suffisamment clair pour ses lecteurs quand il l'est trop pour lui-même. Peut-être s'est-il reproché de la redondance et<le la prolixité dans des paragraphes où ( e[)eudant. il n'accorde à lignoraTit que des notions insuffisantes ; et j'appelle ignorant tout liomiiM- pour qui (cllc matière est absolument noincllc , qucl(|ue esprit qu'il puisse avoir d'ail-

DE l' IMITATION. 9

leurs. Ouvrez, le livre au hasard ; et après vous être rendu compte du sujet traité dans le chapitre , lisez un aline'a, celui-ci , par exemple , où l'auteur veut prouver que la ressemblance entre l'imitation et l'objet imité ne peut être que partielle ; puis , ditesmoi ce que signifient ces lignes ? < La seule division du domaine de l'imitation de la nature , entre les diflérens arts , est déjà une démonstration de l'impossibilité, pour chacun d'eux, d'obtenir l'identité ou la réalité de ressemblance , qui n'appartient qu'à la répétition. » Pour ne pas multiplier les citations, courons à la fin du volume et à la page 386 , où il est question de la composition symbolique , nous y verrons que « le symbole , en tant que signe conventionnel, n'a pas toujours besoin , dans l'apparence qui lui est attribuée , de ce qui constitue l'imitation effective de la réalité ; bien plus, c'est que souvent il se contredirait lui-même, s'il en ambitionnait par trop la ressemblance. Associé aux figures allégoriques dont il renforce et explique la signification , il impose aussi au caractère de ses figures l'obligation d'une manière d'être abstraite ou généralisée , c'est-à-dire , comme on l'a déjà définie , opposée au caractère de cette imitation particularisée , qui vise à faire croire à la réalité de l'individu. >> Imaginez maintenant des centaines de phrases de ce genre qui se rattachent à d'autres centaines , placées à différentes distances, puis , dites-moi si le livre de M. Quatremère offre une lecture facile ?

lO BEAUX-ARTS.

De toutes les sriciiccs la métaphysique est celle qui a le plus besoin de phrases courtes et de repos fréquens ; elle est antipathique avec les périodes. Les mots qui expriment des objets physiques peuvent impunément s'accumuler, parce que tous ces mots présentent des images , des formes qui les classent distinctement dans notre mémoire , mais les abstractions n'ayant ni formes ni figures , elles se confondent nécessairement quand on en offre plusieurs sous un même point de vue , et quand on les entasse dans une même phrase.

Une autre cause d'obscurité est le fréquent usage des renvois, et l'obligation imposée au lecteur de feuilleter tout un livre pour comprendre une page. Encore excuserais - je les renvois en arrière, car ils rappellent mon attention sur des objets que je connais déjà , et dont je dois me souvenir ; mais les renvois en avant me paraissent insupportables. Si, par exemple, je n'en suis encore qu'au chapitre m , je m'impatiente lorsque l'auteur me dit : voyez le chapitre VIÏI , le chapitre X ou le chapitre Xll : il faut donc que je fasse des sauts continuels, ou qu'en rencontrant une difficulté, je me dise sans cesse : je saurai le mot de l'énigme quand j'aurai lu cinquante pages. Mais dans ces nouvelles pages, je trouverai de nouveaux renvois qui augmentcronl ma [xrplexilé , et je finirai par abandonner l'énigme à quelque Œ'idipe plus heureux ou plus patient. Ce que je dis de moi est vrai pour tous les hommes qui lisent, et je ne suis ni le moms

DE l'imitation. Il

constant ni le moins courageux des lecteurs. Mais les e'rudils, les penseurs et les raisonneurs se créent en imagination un public tel qu'il n'en existe pas : ils supposent que nous attachons à leurs écrits l'importance qu'ils y mettent eux-mêmes, et que nous consentirons bénévolement à faire un travail de la lecture comme ils en ont fait .un de la composition , et que nous voudrons bi«n prendre une part de la peine que l'ouvrage leur a coûté.

Ce qui m'a le plus désespéré dans l'examen de ce livre , c'est d'avoir reconnu que, si une foule de passages m'embarrassaient par la complication ou la profondeur des idées qu'ils renfermaient, d'autres passages devenaient inintelligibles pourrnoi, par leur simplicité même. Dès la troisième page je suis arrêté par cette proposition présentée en forme d'axiome : « Imiter dans les beaux-arts c' est produire la ressemblance d'une chose, mais dans une autre chose qui en est r image. » Si je m'attache au sens littéral , cette pensée mie paraît si naïve qu'elle ne vaut pas la peine d'être écrite. L'homme le moins intelligent sait très-bien que la ressemblance n'est point l'identité physique , que le portrait d'un homme n'est pas cet homme même, et l'on n'a jamais présenté un arbre pour la peinture de cet arbre. Il est donc impossible qu'un homme d'un esprit remarquable n'ait voulu exprimer qu'une vérité aussi niaise , et j'ai dû supposer qu'une surface si unie et si plane cachait quelque finesse ou quelque profondeur métaphysique. Je

12 BEA rx- A RTS.

n'ai pu les découvrir ni les deviner, et j'ai ressenti la même impuissance à la lecture de plusieurs autres passages dont la simplicité apparente couvrait sans doute des vc'rite's très-importantes et des pensées très-spirituelles.

Pour me débarrasser entièrement de ce qu'il y a de plus désagréable dans ma tâche , je vais dire im mot de l'ordte que M. Quatremère a suivi dans la classification des matières, et il m'a paru que cet ordre avait été quelquefois interverti. L'ouvrage se divise en trois parties , divisées elles-mêmes en plusieurs chapitres que l'auteur nomme paragraphfis. La pi'cmière partie traite de la nature de l'imitation , la seconde du but de l'imitation , la troisième des moyens. J'ai dû penser que la première partie ne devait être qu'une longue définition de la nature de l'imitation dans les beaux-arts , et que tous les conseils ou préceptes devaient appartenir à la troisième partie , qui traite des moyens. Cependant le paragraphe ÏX de la première partie signale les erreurs des artistes qui détruisent la vérité imitativc de chaque art en voulant la compléter ou raccroître : la première de ces erreurs consiste à chercher au-delà des limites d'un art des moyens de ressemblance dans les procédés d'un autre art. La seconde erreur, qui est indiquée dans le paragr.-i])he X , consiste à chercher la vérité en deçà des limites de chaque art , par un système de copie servile qui substitue en quelque sorte l'identité à la ressemblance. Si je ne me trompe, voilà de véritables

DE l'imitation. 1^

préceptes , quoiqu'ils aient la formule négative ; car dire à un artiste : Vous êtes dans l'erreur si vous faites telle chose , n'est-ce pas la lui interdire et lui recommander de faire la chose oppose'c ? et je demande si ces conseils ne doivent pas plutôt appartenir à la partie du livre qui traite deç moyens d'imitation , qu'à celle qui se borne à expliquer la nature de l'imitation. Je ne fais cependant cette observation qu'avec une grande défiance , sentant très-bien que mon ignorance sur tant d'autres parties de cet ouvrage a pu s'e'tcndre jusqu'à celle-ci.

Quelque sincères que soient mes aveux, il ne faut point en abuser. L'ouvrage de M. Quatremère n'a pas e'té complètement inintelligible pour moi : j'espère prouver que j'ai fort bien entendu plusieurs parties de cette théorie très -vaste et trèscompliquée , et comme ces parties m'ont paru excellentes , je suis bien forcé de supposer que les autres auraient produit la même impression sur moi si les sujets qu'elles traitent n'étaient pas placés au-delà des limites de mes connaissances et de ma pénétration. Celles que j'ai cru comprendre, et où j'ai pu admirer, avec connaissance de cause , le talent et la logique de M. Quatremère, sont celles où il est question des usurpations d'un art sur un autre , du style descriptif, du genre nommé rornanUi^ue, des conventions théoriques ou pratiques , et de Vidéal dans les arts. Il paraîtra singulier que je jcomptc Vidéal parmi les parties de ce livre qui ont été accessibles à mon intelligence,

l4 BEAI X- A RTS.

quand je n'ai pu en comprendre tant d'autres qui sont en apparence beaucoup moins difficiles ; mais il y a long -temps que j'ai c'tc éclairé sur ce sujet par M. Quatrcmèrc lui-même, qui a publié plusieurs Mémoires où, moins métaphysicien et conséquemment plus clair, il a fait descendre celle doctrine abstraite jusqu'au point d'où ma faible vue a pu la contempler sous toutes les faces.

Le paragraphe \ lll porte ce titre : I)c la nature et de r esprit des réi niions qui ont lieu entre plusieurs aiis concourant à un ouvrage commun. On voit tout de suite que si ce chapitre peut être utile pour les occasions où l'architeclure , la peinture et la sculpture concourent à l'embellissement d'un même édifice, il s'adresse plus spécialement encore aux ouvrages dans lesquels l'art dramatique , la poésie , la musique et la déclamation doivent se concerter pour atteindre un même but. On sent en effet que la peinture et la sculpture ne sont jamais aussi intimement unies que le sont des paroles et la rnusitpic qui les expriment : on peut toujours considérer séparément un bas-relief et un tableau qui servent d'ornement à une galerie ; mais il serait difficile d'apprécier la musique d'un air ou d'un duo , abstraction faite des personnages fjui les récitent et des paroles par lesquelles ces personnages expriment leurs pensées et leurs sentimens. Celte partie du livre de AI. Ouatremère mérite donc d'être médil('e surtout jiar les auteurs, les coniposilenrs et les acteurs des llu'àtres lyriques.

DE LIMITATION. l5

Quelque mérite que puisse avoir sépare'ment la poésie , la musique et la de'clamation musicale ou le chant, il est certain que l'œuvre lyrique ne sera point parfaite s'il n'y a point unité d'impression dans l'effet auquel ces trois arts auront concouru. Un spectacle dans lequel on déclamerait les plus beaux vers , suivis des plus beaux morceaux de musique , et terminé par la danse la plus enchanteresse , ne formerait jamais une œuvre lyrique , quels que fussent le plaisir que procurerait et le succès qu'obtiendrait un pareil assemblage. Il c'a serait de même si tous ces morceaux incohérens étaient entremêlés de la manière la plus avantageuse pour obtenir des contrastes et de la variété, parce que l'incohérence suffirait pour détruire l'unité d'impression , et conséquemment le caractère qui constitue un ouvrage.

« Il est à remarquer, dit M. Ouatremère , que » dans ces associations , chaque art , sans perdre « son caractère individuel, qui le sépare d'un » autre , perd néanmoins une partie de sa valeur » spéciale et de son effet. Subordonné à une » combinaison dans laquelle il n'entre que pour » sa part , il est tenu d'obéir à la loi d'une Jiar- » nionie qui ne se rapporte pas uniquement à » son intérêt, et ce régulateur général ne lui per- » met ni de faire tout ce qu'il peut, ni d'être tout » ce qu'il voudrait. » Cette pensée , aussi juste qu'elle est bien exprimée, sera contestée cependant par tous les musiciens qui ne sont que mu-

l6 BEAUX- ARTS.

sicicns , et les chanteurs qui ne sont que chanteurs. Les premiers vous diront qu'on n'écoute un ope'ra que pour la musique , sans égard pour le mérite du poëme , pour le sens des paroles , pour le caractère des personnages et de la situation. Un poëme , ajouteront-ils, ne doit être pour le compositeur que ce que la toile est pour le peintre , c'est-à-dire un corps inerte destiné ou condamné à recevoir toutes les couleurs dont on veut le couvrir. Ainsi , le musicien doit toujours se montrer en première ligne , et employer toutes ses ressources sans s'inquiéter si toutes ces richesses , prodiguées sans discernement, augmentent ou diminuent l'intérêt du poème , et loin de se subordonner à une combinaison dans laquelle il n'entrerait que pour sa part , il doit s'emparer de toute l'attention de l'auditeur, et , malgré M. Quatremère , il lui est toujours permis de faire tout ce qu'il peut et d'être tout ce qu'il veut. Si l'on pense que j'aie exagéré les prétentions de ces compositeurs , écoutez leur musique, et dites-moi si vous y trouvez autre chose que de la musique ?

Mais si ces messieurs insultent au poëme qu'ils doivent faire valoir, et aux paroles qu'ils doivent exprimer, les chanteurs leur rendent bientôt les outrages qu'ils ont faits au poète , et, comme la prétention est toujours en raison inverse du mérite , le chanteur prétend bien à son tour s'élever au-dessus du compositeur, et soumettre ses chants à la mutilation que ce (h-rnier a l.iil subir au poème.

Page 1