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Dans cette anarchie, l'auteur des paroles se lasse de faire des concessions dont il ne résulte aucun bien , et voulant que son ouvrage soit au inoins compte' pour quelque chose , il s'occupe presque uniquement de sa fable et de ses personnages , il sème à tort et à travers les airs, les duos, les ensembles, et dans cet ouvrage où chacun des collaborateurs a voulu briller se'parement , on chercherait en vain cette unité sans laquelle il n'y a point de chef-d'œuvre , quels que soient les talcns qui ont contribue' à sa composition.
« Il n'est pas vrai , dit encore M. Ouatremère , » que chaque art gagne ce qu'on croit , à se mct- » tre en socie'te' , ni qu'il acquière la portion de » ressemblance imitative qui lui manque. Loin de » cela, il est contraint d'y perdre plus ou moins » de la valeur qui lui est propre. Mais cette perte » qui a réellement lieu dans la valeur de chaque » 'art sociétaire, est compense'e à l'e'gard du spec- » tateur ou de l'auditeur par une autre sorte de » valeur, celle qui re'sultc du plaisir que donne « l'ensemble, ou le mérite de l'harmonie générale. »
Cette réflexion est aussi incontestable que la première, mais l'observation me semble incomplète. Voyons d'abord ce qu'elle a de juste. Oh! certainement chacun des arts sociétaires doit se priver d'une partie de ses moyens propres pour augmenter la valeur du résultat de leur association ; le poète dit au musicien : Je veux bien renoncer à toute prétention à la poésie pour vous donner des
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vers desunis, inorcelcs, comme ils conviennent à la musique , et Jaire parler quatre ou cinq personnages à la fois , ce qui n'est pas fort raisonnable , mais c'est sous la condition que votre musique expressive remplira les vides de ma trame , dévelopj)era des pensc'es que j'ai emprisonnées dans de petites phrases pour iairc place aux vôtres , et couvrira de chairs le squelette que je n'ai ose' présenter dans toute sa difformité, que parce que je comptais sur un Prométhée pour lui donner la vie et en iairc un corps agréable. Le chanteur raisonnable dit au compositeur : Je veux bien imposer un frein à mon imagination , et me priver des applaudissemens que la flexibilité de mon gosier est toujours sûre d'obtenir; mais, en revanche, il faut que votre chant soit assez élégant , assez expressif, assez agréable pour charnier les auditeurs sans addition d'ornemens. Le compositeur, s'il a quelques notions de l'art dramatique , ne manquet'a pas de souscrire à ces conditions , et fera les concessions nécessaires. Il en résultera que l'ouvrage ne paraîtra pas composé dans l'intention de faire briller isolément un poète, un musicien ou un ( hant(,'ur, mais ])our produire un tout bien coordonné qui Icra briller également le poète et le musicien et le chanteur, sans qu'on puisse se rendre compte de la portion de plaisir que l'on doit à chacun. Mais combien nous sommes loin d'un pareil accord ! Souvent le poète ne donne au musicien que des tragédies ou des comédies où la
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musique n'a rien à dire ; le musicien ne regarde les paroles que comme des porte-notes qui attendent un sol ou un la pour devenir une pensée ; et le chanteur , le plus fou des trois , vient broder sur la broderie même.
J'ai dit que la pensée de M. Quatremère me paraît incomplète ; et, en effet, la perte qu'e'prouve chacun des arts sociétaires pour concourir à une ceuvre commune , n'obtient pas seulement sa compensation à l'e'gard du spectateur ou de l'auditeur, par la perfection de l'ensemble, mais cette perte n'est qu'apparente , et il se fait un échange de valeurs qui indemnise chacun des artistes des sacrifices qu'il a faits au succès de la communauté. Supposons que le poète ait imaginé une situation très-attachante et qu'il y ait placé un morceau lyrique où le musicien peut déployer tout ce qu'il a d'énergie et de sensibilité ; si le compositeur a l'esprit de n'être que simple , touchant et vrai , le morceau peut devenir un chef-d'œuvre ; la situation appartient alors au musicien comme au poète , et le poète peut à juste titre revendiquer une partie de la gloire du'musicien : ce n'est donc pas une perte, mais, si j'ose employer une expression familière, c'est un échange de valeurs en monnaie différente. Les concessions que la poésie doit faire à la musique nous conduisent naturellement à ces questions qui se renouvellent tous les jours: pourquoi le génie des grands musiciens refuse-t-il de s'allier à celui de nos grands poètes ? pourquoi les
paroles tics morrcaux de chant sont-f^llL-s en ge'ncral au-dessous du médiocre , et fort inférieures au talent que les auteurs déploient dans le dialogue ou dans le récitatif? en définitive , pourquoi les plus mauvais vers et la meilleure musique se rencontrent-ils si souvent ensemble ? M. Quatremère répond que les chefs-d'œuvre de la poésie ne peuvent pas devenir encore ceux de la musique , parce nu ils sont déjà des chefs-d'œuvre complets dans leur genre , et parce qu 'ils ont déjà toute la plénitude de veiiu imiiatiçe^ c' est-à-dire tout ce qu il faut pour que rien ne paraisse manquer à Viînage pour qu 'on ne puisse pas y croire un supplément possible. A cette explication métaphysique dont je ne conteste pas la justesse , qu'il me soit permis d'en ajouter une qui, moins brillante et moins profonde , sera plus facile à saisir. Les vers que le public appelle bons ou mauvais ne sont pas les bons et les mauvais pour les musiciens , et dans l'état où se trouve la musique aujourd'hui , les meilleurs vers sont ceux qui conviennent le mieux au chant. Or, notre musique ne demande pas de la poésie, mais de la versification sur laquelle le musicien se charge de répandre de la poésie.
. Mais pourquoi (elle versification conviendraitelle moins au musicien si elle était excellente? C'est parce que 'a versification excellente serait de la poésie, et les principes de la poésie sont en contradiction avec la nattirc de notre musique. En
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voici la preuve : lia musique procède lentement , et demande de fre'quens repos ; plus le vers offre de césures , plus il est musical ; un vers de six , et même de cinq syllabes , est encore trop long s'il n'est pas coupé par une césure ; et les vers dont le sens reste suspendu jusqu'au quatrième , au cinquième ou au sixième, seraient des vers inchantables, qu'on me passe l'expression. La poésie, au contraire , comme l'art oratoire, se plaît à procéder par péiiodes , ou au moins par phrases d'une certaine longueur; elle a horreur du style haché et morcelé. Des vers qui finiraient avec le sens de k» phrase , ou qui tomberaient deux à deux comme les devises des confiseurs, seraient d'une monotonie ridicule , et cependant ils servent parfaitement le musicien , parce que les repos d'harmonie demandent des repos dans le sens des paroles. Assemblez tous les compositeurs de quelque école qu'ils soient , et lisez-leur ces vers de Racine :
Si pourtant ce respect , si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense , Si d'une nière en pleurs vous plaignez les ennuis , J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas désirer qu'elle me fût ravie , Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Tous les musiciens , sans exception , vous diront que ces beaux vers ne seraient pas même bons pour du récitatif, et qu'à plus forte raison il serait
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impossible d'en faire un air, parce qu'il faudrait courir la poste pour attraper un point final , qui ne se trouverait qu'au dernier mot.
J'ai dit aussi que les vers destines au chaut devaient être coupes par de frcquentes césures, tandis que la poe'sie n'exige qu'une ce'sure pour le plus lone de nos vers. Ce second vers de la Hennadc :
Et par droit — fie conquête — et par droit — de naissance,
serait excellent pour la musique ; mais la lecture d'un morceau de poésie, n'eût-il que vingt vers , serait insupportable , si le poète y proce'dait toujours par ce rhythme de trois.
Le rliytbme que je viens de nommer est encore ce qui établit une énorme différence entre le vers poétique et le vers musical. Nos plus beaux vers , que nous nommons lyriques , tels que ceux des poésies sacrées de Racine et de Rousseau, ne sont nullement favorables au chant, non -seulement parce qu 'ils ont déjà toute la plénitude de vertu imitatiçe, comme le dirait M. Quatremère , mais encore parce qu'ils n'ont point de rhythme dans le sens des musiciens. C'e^t ce que les gens delettres, en général , ne veulent pas concevoir, parce que , trompés par le sens du mot grec , ils confondent le rhythme avec la mesure : opinion bien étrange ! car il en résulterait que tous les morceaux de musique , à quatre temps, par exemple, auraient tous le même rhythme , et cependant cent morceaux de l;i rnênic lucsiuc peuvent offrir cent rhylhmes ,
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dlffërens. Mais cette doctrine du rhythme , appliquée aux vers d'opéras, est encore si peu connue en France , que l'ouvrage de Framery et les deux gros volumes de M. Scoppa , n'ont pas encore pu la faire comprendre. Je me re'sume donc , et je dis qu'on ne doit pas exiger de véritable poe'sie des poètes qui travaillent pour la musique , puisque les procéde's de la musique sont inconciliables avec les lois de la poe'sie.
Je me suis beaucoup étendu sur ce chapitre de l'association de plusieurs arts pour concourir à un but commun. Le goût ge'néral qui entraîne les Français aux théâtres lyriques m'a fait espe'rer qu'on me pardonnerait de m' arrêter quelque temps sur un sujet dont la connaissance peut être utile à nos plaisirs , et qui d'ailleurs est à la porte'e de tout le monde. Je serai beaucoup plus laconique sur les autres points que je me propose d'examiner.
La partie de ce livre qui m'a paru la plus claire, la plus remplie d'observations fines , judicieuses et nouvelles pour la plupart des lecteurs, est celle qui s'étend du paragraphe IX au XIV'= inclusivement. Les gens de lettres , les auteurs dramatiques en particulier, les compositeurs et les comédiens ne peuvent trop les méditer. Le IX* traite des moyens erronés par lesquels on détruit la vérité imitative de chaque art, en voulant la compléter ou l'accroître , et l'erreur consiste également à chercher en deçà et au delà des limites de son art ,
un surcroît tic ressemblance imitatlvc. Les paragraplies suivans ne sont que le développement et la conr.rmalion de celui-ci. J'ai choisi celle partie du livre , parce que l'erreur que M. Quatrcmère signale dans ces chapitres nous menace de devenir une loi littéraire qui légitimera le mauvais goût , substituera Timilalion mécanique et matérielle à l'imitation poétique , présentera l'abus du style descriptif et le geine dit romantique comme de nouvelles conceptions du génie dans le plus éclairé des siècles, et fera descendre Apollon de son piédestal pour y placer le monstre du mélodrame.
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle , les poètes , et même les prosateurs , s'éprirent tout à coup d'une belle passion pour le style descriptif; et ce goût , qui tend à devenir exclusif, n'a fait que s'accroître jusqu'aujourd'hui , où je le crois parvenu à son apogée. L'art de décrire est sans doute un talent précieux; mais on a confondu les descriptions qui appartiennent à la peinture avec celles qui conviennent aux œuvres littéraires. Cette distinction , qui est d'une importance majeure , a été parfaitement saisie par M. Quatremère , que je vais laisser parler :
« Lcssing a parfaitement démontré , dans son » Lnocoon, que le poète se trompe lorsqu'il croit » pouvoir représenter les objets corporels par le » détail nécessairement successif de leurs parties, » puisque ce détail-là même et cette succession des » niées du «liscoui's sont précisément ce qui s'op-