‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 38 sur 59 · DE TOUS LES TEMPS ET DE TOUS LES AGES · texte numérisé non relu

DE TOUS LES TEMPS ET DE TOUS LES AGES

Ce petit ouvrage traite familièrement les objets les plus imporlans et les plus sublimes. Il est remarquable par sa modération et sa simplicité'. Dans une suite de conversations, un homme ferme en sa croyance veut ramener aux bons principes un jeune sceptique , qui du doute est tout près de passer à l'incrédulité dccidc'e. Ariste (c'est le nom du sage) n'emploie pas le faste de l'éloquence , la ].ompe des phrases pour persuader ; il ne se jette ]>as dans le dédale de la logique pour convaincre. En se promenant, et presque en se jouant, il prend autour de lui , dans les objets les plus simples, ses ar^îumens , ses imaiçes et ses raisonnemens. Les trois points principaux sur lesquels roulent ces entreliens , sont : Dieu , l'âme , l'immortalité de l'Ame. C'était une assez grande entreprise que de prétendre réduire ;i ii3 piîgcs d'un petit format, les mille et mille volumes que l'on a écrits sur ce sujet dans toutes les langues. Mais la brièveté de ce livre est proportionnée à l'attention que nous donnons fians ce siècle aux choses sérieuses. Un roman [>eul bien avoir dix à douze volumes; mais Dieu et

l'immortalilc de l'âme doivent s'enfermer dans un petit nombre de pages. L'auteur pourrait dire : J'ai connu mon siècle, et j'ai fait mon livre petit.

Plus d'un lecteur s'étonnera sans, doute du titre de cet ouvrage : en effet, peut-on appeler philosophie le dogme de l'existence de Dieu et de la spiritualité de 1 âme , quand on appelle philosophes ceux qui n'admettent point de Dieu, et qui croient l'âme matérielle ? Il y a donc deux philosophies. C'est ainsi que raisonneront les personnes qui , depuis plusieurs années , n'entendent prononcer les mots àe philosophie et de philosophes que dans leur acception la plus défavorable. Nous pensons qu'il est bon de nous expliquer une fois pour toutes, sur ce point , qui était fort clair en lui-même , mais qui a cessé de l'être depuis qu'on a mis tant. d'art à l'obscurcir.

Les enfans même savent que le mot philosophie signifie l'amour de la sagesse : son expression étymologique paraît donc invariable, car on ne peut jamais avoir tort d'aimer la sagesse ; mais malheureusement le mot sagesse s'applique à des choses fort différentes, et l'on cesse de s'entendre dès qu'on en demande la définition. C'est être sage , ' dira l'un , que de se conformer aux opinions , aux usages, aux lois du pays où l'on a reçu la naissance, et dont on réclame la protection; celui-là est sage, dira l'autre, qui prend sa propre raison pour guide, qui aime et cherche la vérité, et méprise les erreurs du vulgaire; un troisième enfin soutiendra que la

sagesse consiste à douter de tout , et que nous ne sommes surs de rien dans ce monde.

Si nous remontons aux Grecs, qui nous ont transmis ce mot philosoph'ui , nous verrons augmenter l'embarras de le définir. En grec, le mot sagc^ sophos^ n'a pas eu deux acceptions , il a toujours clé pris en bonne part ; mais sophiste , sophistes^ qui en dérive , a déjà des significations diflércntes, quelquefois même opposées : il donne tour- à -tour l'idée de sagesse , d'habileté , de science , d'adresse , de sublilité , de tromperie et d'imposture (voilà des choses qui ne se ressemblent guère), et en l'adoplant dans notre langue, nous n'avons conservé à ce mot que ses mauvaises qualllés. Celui de philosophe était originairement un tilre modeste ; l'homme qui n'osait se dire sage ^ se disait ami de la sagesse : cette opinion trouva sans doute des contradicteurs, et peu de gens voudront croire que la qualification de philosophe doive son origine à la modestie. Mais enfin qu'eslqu'un philosophe? Bien habile qiii pourra nous l'apprendre. Quand on parle d'un poète , d'un orateur, d'un physicien , nous savons ce qu'on veut dire ; mais un philosophe!.... Quelle idée vous laites- vous de l'esprit, de la raison, des mœurs, du caractère de l'homme à qui vous donnej ce titre:' Socrate et Platon étaient philosophes, llobbes et Spinosa l'étaient aussi. Et les péripatéticiens qui croyaient à l'àme , et les pyrrhoniens qui ne croyaient à rien, et les ('picuricns qui ne voulaient

que du plaisir, et les stoïciens qui bravaient la douleur, etDiôgène qui méprisait tous les hommes, et les philantropes qui aiment tout le monde , et Arislote avec ses entélechies^ et Descartes avec ses tourbillons^ et Leibnilz avec ses monades, et Wolff avec son être simple, et Locke qui ennoblit l'entendement humain , et la Mellrie qui fait de nous dfes machines tous ces gens-là e'taient des philosophes. Il est possible qu'ils aient tous tort, mais il est impossible qu'ils aient tous raison • il y avait donc fort peu de sages dans cette foule à' amis de la sagesse, puisqu'ils e'taient tous en contradiction. Si je demande maintenant ce que c'est qu'un sage, nouvelles difficultés; chaque philosophe me dira bien : c'est moi ; mais aucun ne me dira ce que c'est que la sagesse. Or, puisque le moi philosophe a un sens ad libitum, il m'est bien permis de choisir. J'entends donc par-là un homme qui prend sa raison pour guide (dans toutes les choses qui sont du ressort de la raison), qui n'admet que ce qu'elle approuve , qui rejette tout ce qu'elle condamne, qui combat tout ce qu'il regarde comme erreur ou préjugé, quoiqu'il puisse être lui-même l'esclave d'un préjugé et d'une eri'eur ; qui voit assez bien quand les autres se trompent, ce qui ne l'empêche pas de se tromper lui-même ; qui ne nous dira jamais ce qui est , mais qui nous dit ce qu'il ne faut pas croire ; un homme enfin qui distingue souvent ce qui est erreur, et qui n'est pas toujours sur le chemin de la vérité. Au surplus ,

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nous reconnaissons avec tous les bons esprits qu'il y a deux philosophics, celle qui peut troubler l'ordre social et celle qui peut contribuer au bonheur de la société' ; cette dernière mérite exclusivemcqt le litre de philosophie, puisque le mot signifie amour de la sagesse, et que rieu n'est plus sage que de vouloir être heureux.

L'aulcur du petit Hvre que nous annonçons pensait vraisemblablement comme nous , puisqu'il l'a intitule PhilosopJiic de tous les temps et de tous les âges; et en effet, les dogmes qui tendent à resserrer les liens de la société , qui aident à supporter les maux présens, et donnent une vaste espérance })our l'avenir, sont la véritable philosophie de tous les âges et de tous les temps. Les entretiens sur Dieu et sur l'âme sont clairs , précis , et raisonnes, sans faire sentir le raisonnement ; leur ton est modeste , agréable et persuasif; et quoiqu'ils n'apprennent rien de nouveau à ceux qui savent , ils étonnent par la manière simple et concise dont fauteur expose un sujet et traite une matière qui semblait exiger plus d'efforts , plus d'élévation et plus d'étendue. C'est bien à regret que nous croyons devoir faire une observation critique à un écrivain qui nous paraît aussi estimable. Nous croyons qu'il aurait du s'en tenir à ca démonstration de l'existence de l'àme et de son immatérialité, cl ne pas consacrer un entretien au siège de cette âiue. Aucun dogme ne nous oblige à croire que l'Ame soit placée dans un lieu plutôt que dans un

autre. Cette recherche conduit le métaphysicien dans le labyrinthe de la physiologie , source de scepticisme et d'erreur. L'un voudra que l'âme soit dans le cerveau , celui-là dans la glande pine'ale , celui-ci dans le sang , cet autre dans les nerfs ; l'examen de ces opinions force à discuter la cause, l'effet , la transmission de nos sensations ; et en combattant le matérialisme , on lui présente des ide'es toutes matérielles.

IS'est-il pas plus simple d'avouer franchement son ignorance sur une chose que les hommes ne sauront vraisemblablement jamais? La nature intime des êtres nous est et nous sera toujours inconnue ; la plus petite molécule de malière suffit pour confondre l'entendement et la prétendue science de l'homme; on peut donc, sans rougir, avouer son ignorance sur la nature, le siège et les opérations de l'âme qui échappe à tous nos sens. îi est si. difficile de dire quelque chose de raisonnable sur cette matière obscure , que l'auteur, malgré sa sagesse, est tombé dans une contradiction évidenLc. Il dit , page Sg , que l'âme ne peut agir seule , qu'elle est obligée d'employer certains instrumens, et que le corps doit lui transmettre les mouvemens et les impressions qu'il reçoit. Et à la page 85, il veut prouver que l'âme dégagée du corps agit bien plus librement, puisqu'il la compare à un oiseau qui est sorti de sa cage, et qui peut alors donner un fibre essor à ses ailes.

Nous senlons bien qu'il n'y a pas contradiclion

dans la pensée de l'auteur, mais il y en a certainement dans SCS expressions ; et quand on combat l'incrcdullté , il faut bien se garder de lui fournir des armes qu'elle est souvent trcs-liabilc à saisir.

Le style de cet ouvrage est remarquable en ce qu'il a toute la familiarité d'une conversation , sans déroger à la dignité du sujet.

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