‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 40 sur 59 · L EMPLOI DU TEMPS · texte numérisé non relu

L EMPLOI DU TEMPS

en parler librement et facilement, sans jamais faire acception de la personne.

Mais, d'un-autre côte', je suis de tous les hommes le moins digne de cette tâche honorable , et le moins capable de faire ressortir toutes les beaute's de cette admirable production. On ne trouvera pas cette expression emphatique quand on saura qu'il ne s'agit pas moins que de la perfection humaine , perfection physique, perfection morale, perfection intellectuelle; et certainement la perfection s'adressant à moi pour faire fortune dans le monde, est un de ces coups du hasard qui pourraient faire croire que les choses vont tout de travers dans cette pauvre planète.

Je ne crains pas de le dire • si cet ouvrage atteint le but vers lequel ses principes se dirigent , ni les bibles indiennes ni les maximes de Gonfucius, ni les apophthegmes des Grecs, ni la sagesse pythagoricienne , ni la sévère morale des stoïciens, ni l'excellent pelit livre de Thomas A Kempis, ne mériteront de lui être compare's. Je me hâte de fournir mes preuves , dans la crainte d'encourir le reproche de blasphème. Voici la déclaration de l'auteur : « Les résultats nécessaires de notre mé- » tnode, pratiquée avec persévérance et dans tous » les points, sont de procurer la santé, la paix de » l'âme , la science. » J'ai souliirné nécessaires : c'est un point essentiel pour ma justification. Voici maintenant les résultats généraux de l'usage non interrompu de cette même méthode, que Tau-

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leur présente également comme certains : « Ap- » prendre à s'observer soi-même et à connaître » les autres , à parler peu , à se taire à propos , à » dompter la colère, à éviter les pièges de l'amour- » propre, à vaincre la volupté, à soumettre ses » passions à sa raison, à régler son imagination..., » à maintenir ses forces et sa vigueur, et à prolon- » ger ainsi son existence ; enfin à se corriger, à » s'améliorer sans cesse. » Observez d'abord que tous ces biens sont des résultats nécessaires de la méthode que j'annonce ; puis dites-moisi les livres anciens et modernes , sacrés ou profanes , si les livres divins même ont jamais produit de si merveilleux effets. Hélas! si la pcrfeclion pouvait naître des livres, dans le déluge d'écrits qui nous inonde, dans ce torrent de lumières qui nous environne, les sots et les fripons seraient un peu plus rares sur la terre.

Je m'arrête ici pour faire des aveux que je dois à l'auteur, puisqu'ils seront à sa décharge; je le prie surtout de ne point me supposer d'intention maligne; c'est ma critique que je vais faire, el nou la sienne. Le sentiment de ma faiblesse , la conscience de mon imperfection, me font voir avec peine, et peut-être avec un peu d'humeur, tous les beaux projets qui tendent à la perfection absolue. Tout but où je ne puis atteindre, tout sublime que je ne puis comprendre, toute vertu dont l'austérité m'effraie, tout précepte que je ne j)uis mettre à profit , tout ordre que je ne puis exé-

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cuter, irrite ma médiocrité en humiliant mon orgueil. Cette honte mêlée de de'pit me rend souvent injuste; et je pousse Faveiiglement , l'obstination ou l'envie (car je ne sais lequel de ces vilains défauts domine en moi dans celte circonstance) jusqu'à ne pas croire aux belles maximes que Ton débite, aux belles vertus que l'on étale, et à la grande perfection que l'on promet. On ne m'accusera pas, j'espère, de me traiter trop favorablement; mais il ne tenait qu'à moi de me vanter, et alors j'aurais été aussi parfait qu'un autre.

Quand j'ai vu un penseur anglais supposer un grand peuple au beau milieu de l'Océan, sans communication avec aucune nation quelconque, afin de pouvoir lui donner plus commodément une constitution parfaite, j'ai dit .voilà un homme qui prend ses précautions ; mais la nature se moquera de son système, et la nature s'en est moquée. Quand un honnête homme nous a donné un projet' de paix universelle , j'ai dit : Dieu veuille avoir son âme, et puissions-nous jouir de cette belle paix! mais il n'a plu au ciel d'accomplir que la première partie de mon vœu. Quand l'écrivain le ,plus éloquent du dix- huitième siècle nousa fait présent d'un système d'éducation qui devait jeter dans la société une foule d'hommes insociables, j'ai dit : heureusement , cela est trop beau pour réussir ; et effectivement, je n'ai trouvé d'Emile que dans les livres. Quand j'assiste à une représentation théâtrale , et que j'y vois une grande pièce dont le

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3vH6 OlVRAGtS DIVERS.

premier acte est tout rempli de bienfaisance, le secoiifl d'iiumanité , le troisième tout gros de vertus, le quatrième tout plein de nature^ et le derr nier crevant de scMslldlilt' , je ne sais quelle aveugle incrédulité , quelle impatience maligne , quelle basse jalousie , excitent ma mauvaise humeur, offusquent mon jugement , et me font trouver la pièce détestable. J'ai donc eu raison de dire que j'étais de tous les hommes le moins digne d'examiner un ouvrage qui doit produire nécessairerncnt la perfection. L'auteur peut regarder cet article comme non avenu , et porter son livre à quelque être parfait qui ait les qualités nécessaires pour le bien apprécier.

J'essaierai néanmoins de donner quelque idée de sa méthode et de sa manière, parce que je me trouve moins incompétent partout où il n'y a pas une perfection absolue. L'ouvrage m'a paru écrit d'un style constamment pur, souvent élégant et noble, toujours sage: il est surtout remarquable par une extrême clarté , et un ordre qui se manifeste jusque dans les dernières subdivisions. Je crois être plus sûr de ce méiite de l'auteur que du succès de sa méthode ; et pour lui rendre cette justice, jeme dépouille de tous mes défauts. M. A. J. a une grande prédilection pour le nombre trois : cette division forme la base de sa méthode. Je me garderai bien de lui en faire un reproche : Hocre- (lolet antiquitateni. En effet, chez les anciens, trois grands dieux s'étaient partagé l'Empire de l'uni-

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vers; ils avaient la triple Hécate, les trois Grâces; et les Muses, qui originairement n'e'taient que trois , ont été' multipliées par trois fois trois, pour conserver le nombre sacré ; aux Enfers étaient trois Juges, trois Parques, trois Furies, et le chien même qui aboyait aux ombres était armé de trois gueules, tria gut.tiira pandens, ou si l'on veut inhians tria Cerherus ora.

M. A. J. n'est pas moins fidèle à ce nombre mystérieux ; et effectivement ce n'est point sans mystère qu'on arrive à la perfection. Il y a , selon lui , trois moyens d'être heureux, trois puissances dans l'homme ; il y a trois lois , celle de la chaîne^ celle des points d'appui, celle des ^f^hanges ; il y a trois points de vue sous lesquels on doit considérer l'emploi du temps ; il y a de plus trois conditions imposées à ceux qui veulent le bien employer; il y a en outre trois avantages produits par cette méthode ; on doit tenir trois registres ou comptes ouverts de sa conduite : l'emploi du jour, enfin, est divisé en trois parties. En qualité de critique , j'aurais bien voulu trouver trois défauts dans l'ouvrage ; mais je n'ai jamais pu y en apercevoir qu'un seul : c'est celui d'être inexécutable.

Les procédés de l'auteur ne sont pas moins méthodiques et moins extraordinaires. Notez bien qu'il écrit pour les jeunes gens de seize à vingt-cinq ans. Chaque fois qu'un jeune homme , revenant je ne sais d'où, rentrera chez lui pour se coucher, il faudra qu'il interroge le jour qui vient de s'écou-

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1er, et qu'il lui adresse celte apostrophe: « En » quoi ra'as-tu profité pour mon perfectionnement » physique , moral , intellectuel , pour mon bon- » heur? Je t'ai conslilué mon tributaire; as-tu » payé ta dette? » Le jour ne répondra rien , cela est vraisemblable , mais le jeune homme interprétera ce silence : qui ne dit mot consent. Vous croyez sans doute qu'après cela il va se coucher; point du tout. Il saisira un gros livre en blanc , appelé rnénioiinl , et il y écrira tout ce qu'il a vu, entendu ou senti d'intéressant dans la journée. Ce mémorial ne sera donc point un agenda , puisqu'il ne contiendra que des choses faites, et l'on pourrait, je pense , le r\pmmer un ac/wm. Souvent le compte sera long, et cette tâche remplie, il devrait être permis au jeune homme de dormir; mais il a bien d'autres choses à faire. Il faut qu'il prenne , l'un après l'autre, les trois registres, dont l'un est destim; au physique, l'autre au moral, le dernier à l'intellectuel, et qu'il y écrive le triple compte de sa journée. Sur le premier, il notera fidèlement ce qu'il aura bu ou mangé, ce qu'il aura fait de ses sens, de ses membres ou de son corps , ce qui pourra être instructif si le jeune homme ne se vante pas; sur le second, les fautes qu'il aura commises contre les mœurs, la bienséance, etc....; et sur le troisième, tout ce qu'il auraapprisou négligé d'apprendre dans le jour qui vient de fmir. Après toutes ces opératiens, je suppose qu'il pourra se livrer au sommeil, quoique l'auteur ne le dise pas

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formellement. Je m'arrête encore ici; en ve'rité, les forces me marjquent , et mon me'chant caractère triomphe de ma bonne volonté : disons donc un. peu de mal , puisque tel est mon destin ; cela ne sera pas long , car l'espace manquera bientôt à la critique.

Eh quoi ! dans l'heureux âge où l'homme est plein de vigueur et de santé , lorsque les de'sirs sont nombreux et violens , lorsque hi raison est faible et l'expérience nulle ; à cette époque où nous songeons plus à jouir de la vie qu'à l'employer utilement , où la vieillesse et la mort ne se présentent à nous que dans un immense lointain, et si faibles, si caduques qu'elles semblent incapables de nous atteindre jamais, le jeune homme fatigué des travaux ou des plaisirs de la journée, préférera-t-il l'ennui de son mémorial et de ses trois registres à la plume de son chevet et aux douceurs d'un sommeil si impérieux, si nécessaire et si attrayant? Le cahier physique pourra bien recevoir quelques notes ; il est des choses dont on aime toujours à se souvenir ; mais que de lacunes , que de pages en blanc dans le registre moral! Et combien je tremble pour l'intellectuel! Donnez- moi des préceptes qu'on puisse suivre , des projets qu'on puisse exécuter : le désespoir du succès glace toute émulation. Le courage des héros même serait anéanti, si on leur démontrait rimposslbillté de vaincre. Les législateurs de l'art tragique voulaient que l'on ne présentât sur

la scène ni un personnage entièrement vicieux, parce qu'il serait, un monstre, ni parfaitement vertueux , parce qu'il ne serait plus un homme. Je m'appuie sur cette grande autorite Homme, écrivez pour des hommes , et ne croyez pas que la perfection et le bonheur, vainement cherches depuis tant de siècles, puissent être le fruit d'une brochure bien c'crite , mais fausse dans ses principes et inexe'cutable dans vScs moyens.

Ce livre , en un mot, me paraît n'être fait que pour des anges , et les anges ne le liront pas.

Qi AND l'auteur de ce petit livre n'aurait pas indique son âge , le titre de son ouvrage nous l'aurait révèle'. Parler à propos de rien convient parfaitement à la jeunesse , et cela nous arrive quelquefois aussi dans l'âge mûr : parler de tout es? le propre des hommes qui savent encore fort peu de choses, et qui prennent l'horizon pour les bornes du monde. Il semble qu'on voie renaître ce trop fameux Pi(- de la iNîirandole qui prefendail pouvoir disserter de oinid re sciblli. Mais rien ne prou\e mieux la confiance présomptueuse de l'anonyme que l'annonce d'une brochure sans gravures et sans vignettes : dans le siècle des lumières , il la ut

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se croire bien fort pour dédaigner la taille-douce , et même la lithographie. Voyons cependant ce que renferme ce Tout à propos de rien; et si les effets répondent trop peu à une si magnifique promesse, nous dirons avec Delille :

Pardonne à sou audace en faveur de son âge.

Ou je me trompe fort, ou l'anonyme sera quelque jour un grand politique. On voit partout qu'il vise à la profondeur, et le caractère de son style est le mystérieux. Ses plaisanteries les plus communes en apparence donnent matière à réflexion : sous les dehors de la futilité il cache quelquefois une leçon sérieuse , et si dans quelques passages il vous paraît descendre jusqu'à la niaiserie , soulevez cette légère enveloppe , et vous trouverez dessous une bonne malice. Cet auteur enfm écrit à présent couiine nous tâcherions tous d'écrire si les Parques littéraires nous menaçaient encore de ces terribles armes qui , comme la bagyette de Tarquin, abattent tout ce qui s'élève.

L'auteur a déjà été loué par des hommes qui ont prétendu comprendre toutes ses finesses. Ma perspicacité ne va pas, à beaucoup près, aussi loin, et cela ne m'élonne pas ; j'ai souvent pâli autrefois devant le Mercure de France^ sans pouvoir pénétrer la profondeur d'un logogryphe ou le mystère d'une charade : c'est assez dire que le Tout à propos de rien n'a pas été complètement accessible à mon intelligenoe ; et comme l'amour-propre ii«*

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veut jjmais avoir tort, il me prend envie de me venger sur l'auteur de mon défaut de pe'nctration. Pourquoi tant d'obscurité ? lui dirai-je ; pourquoi CCS tournures énigmatiqucs , et cette précaution de couvrir d'une triple enveloppe des malices qui ne sont peut-être que des piqûres d'épingle? De deux choses l'une : ou vous serez compris malgré tous vos détours , et alors il aurait autant valu être clair; ou vous resterez inintelligible , et alors voilà de la peine et de l'esprit perdus.

Ce dilemme me rappelle la grave discussion qui s'éleva parmi les érudits, sur les satires de Perse ; il s'agissait de savoir si les principaux traits du poète étaient dirigés contre Néron ; si Perse avait en vue Néron , quand il a dit :

Auriculas asini Mida rex habel....

si les vers

Totva mimalloneis implcrunt comua bombis , etc.

dont le poète se moque, étaient réellement des vers de Néron. Une foule de savans se déclarèrent pour l'affirmative; plusieurs autres, parmi lesquels on compte Bayle et l'abbé Lemonnicr, soutinrent le contraire , et je me range du côté de ces derniers , parce qu'ils ont pour eux un argument auquel je ne trouve rien à répliquer ; le voici : Si les contemporains n'ont pu reconnaître Néron dans les vers de Perse , le but du satirique était manqué : si l'on a pu y reconnaître le tyran, les éditeurs de

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ces vers n'ont pas dû échapper à sa vengeance. Ce raisonnement me paraît (ort juste , mais il sera bien pins concluant si l'on ajoute que Ncron vivait encore et qu'il vla'û parvenu à lapogée de sa fe'rocite , lorsque Bassus publia les satires posthumes de Perse. Je n'ai pas besoin de dire que , sous le règne de Néron, comme au temps de Tibère, Ronje e'tait remplie de dc'Iateurs qui voyaient des crimes de lèse-majesté dans les actions les plus indifférentes ; or, comment supposer que ces hommes auxquels il faut joindre les Epaphrodite , les Tigellin, les Phaon , etc. n'eussent pas dénoncé le téméraire qui aurait donné des oreilles d'ane à l'empereur, et aurait tourné en ridicule des vers sortis de l'auguste cerveau? Tout le monde sait que Néron était encore plus fier de sa belle voix , de son talent à jouer de la flûte et de son génie poétique , que de toute sa puissance ; le qualis art if ex pereo! en est une preuve ; s'il en faut une seconde, je citerai Vespasien qui faillit être condamné à mort pour s'être endormi pendant que INéron récitait de ses beaux vers. Je conclus donc que Perse n'a pas plus songé à Néron qu'à tous les autres Midas, ou que s'il a eu cette pensée , il l'a rendue tellement obscure , qu'il convient mal aux hommes du dixneuvième siècle d'y voir ce que les contemporains n'y ont pas vu. »

Ainsi , dans dix-huit cents ans , quand le Tout à propos de rien , sera devenu éminemment classique , il se trouvera des Pierre Pithou , des Casau-

bon, dos Selis qui -verront dans ce livre une satire virulente contre quelques-uns de nos grands hommes , mais Dieu ne manquera pas de faire naître alors des hommes paisibles , tels que moi , qui disculperont l'auteur de ce grave reproche , et le compareront à ce railleur Bolonais qui s'est moque de la poste'rité , en lui laissant, grave'e sur le marbre, la fameuse et inintelligible épilaphe qui commence par ces lignes :

Œlia LixUa Cr/spis ^

Nec vir, ncc tniitier, nec Aiidrogyna ,

Ncf puella , lier, juvenis , nec anus , etc.

et qui finit, par dire que l'auteur de ce monument

Srit et ncst il rin posiierii.

Ce n'est pas qu'un grand nombre de passages de ce petit livre ne soient assez clairs pour être rompris de tout le monde , mais ceux- là même semblent se rattacher à quelque arrière-pense'e qui conduirait le lecteur fort loin s'il s'aventurait dans le champ des conjectures. Quoi qu'il en soit , j'ai fait trois parts dans cet ouvrage : la première se compose de ce que j'entends fort bien ; la seconde, de ce que je crois entendre , et la troisième , de ce qu'il m'est impossible de deviner.

Quand l'autcuç dit , avec une exagc'ration qui tient de l'hyperbole : « Les lecteurs d'aujoiM-d'lmi implorent, à titre de jouissance, le supplice de Hégulus : ils veulent être roules dans un tonneau

hérisse de pointes », je reconnais le goût avide d'émotions fortes, le succès des romans effroyables, le triomphe dramatique de l'horreur sur la terreur, et de la crispation de nerfs sur la pitic. Je comprends aussi cette phrase si galante : « Si Dieu créa d'abord l'homme , et ensuite la femme , c'est qu'on e'crit son brouillon avant son ouvrage » ; et je la comprends encore mieux quand l'auteur s'est e'cric: « Que de maris le sont in partlbus iTifidellum! » J'ai devine' , presque malgré moi , comment un mage , courtisan de Cambyse , avait pu e'crire deux livres dont voici les titres : 1° La Folie barbare de CjTus ^ in-S". Cette production était dédiée au roi Balthasar. 1" De riuibécillilc de Balthasar, in-8". Ce Hvre parut sous les auspices de Cyrus. Je veux même croire que les anachronismes entrent dans le plan de l'auteur, et que les in-octaço étaient fort communs à la cour des rois de Perse ; il y a quelquefois de la sagesse à être absurde. Mais j'ai vainement gratté occiput et sinciput , comme dit Scarron , je n'ai pu deviner ce que signifie une conversation , divisée en quatre quarts d'heure , entre un académicien , un M. de Meun , et un M. de l'Eperon; ni pourquoi ces hommes d'esprit passaient sans cesse d'un sujet à un autre , sans la moindre transition ; ni pourquoi M de l'Eperon embrasse M. de Meun à la fm de chaque quartd'heure ; ni enfm pourquoi ce M. de l'Eperon , qui annonce toujours une histoire , finit par n'en pas dire un seul mot. J'allais abandonner la partie,

396 OLVRAGtS DIVERS.

lorsqu'il m'est tombe dans la pensée que l'anonyme pouvait avoir eu l'intention de se moquer des journalistes qui , comme moi , parlent des. satires de Perso, de Casaubon et de l'abbe Lemoniej', au lieu de s'occuper de l'ouvrage dont ils doivent rendre compte. Je lus enchanté de cette manière ingénieuse de me surprendre injlagrante delicio ; et j'embrasserais l'auteur comme on embrasse M. de Meun, s'il n'avait pas employé quatre-vingtsix pages à me donner cette leçon.

Le morceau intitulé : SÉNAT ROMAIN , séance du troisième jour des nones de mars , an de Home 6qq , m'a beaucoup amusé , quoique je ne me flatte pas d'en avoir saisi toutes les allusions, s'il v en a. Le procès-verbal de cette séance est traduit en langage parlementaire moderne: l'ordre du jour est cette question : Quelle est la cause de la défaite et de la mort de Oassusi* Pompée parle de sa propre valeur et de ses succès contre les esclaves révoltés; Cicérou rappelle aux pères conscrits qu'il a sauvé Rome des fureurs de Catilina : il parle de sa questure en Sicile , de ses exploits en Cilicie , des acclamations qui l'ont salué à son retour dans Rome, puis il dit ce qu'il aurait lait s'il eut ('té à la place de Crassus. Enfin Marcellus a la parole : << Pères conscrits , voulez-vous connaître la cause des malheurs de Crassus? La v(/i(i (mouvement d'attention) : les dieux l'ouï voulu. (Hilarité générale.) Galon s'élève ensuite contre les écrits qui ont ccfiTompu les Romains, tels que les Mile-

siaques d'Aristide ; les eontes amoureux , dit-il , sont des poisons qu'il iaut anéantir; les contes perdraient la république. Une yoix; Sans les contes, elle n'existerait pas; sans les contes, nous n'aurions point d'histoire. Plusieurs membres : Qui

parle de la sorte? Manilius : Dites-moi quel

lut le père de Romulns? Tribun , je répondrais Mars ; sénateur, je reconnais l'embarras du choix. (Eclats de rire.) Ptomains, d'oii viennent vos lois, les lois de l'univers? de Nunia? Oui; mais que devenait Numa sans Egérie , et Egérie sans un conte? (Les sénateurs a pied : Vivent les exploits de nos ancêtres ! vivent les contes ! ) La république elle-même , qui lui donna la vie ? L'enfant répond : Junius Brutus ; mais sa prétendue folie est un conte.... Sans ce conte , le sang des Tarquins nous gardait mille Sextus , et nous n'aurions pas eu deux Lucrèces. Les vieux sénateurs : Vive la chasteté de Lucrèce! Les sénateurs a pied : Vivent les contes! Pompée : Pères conscrits ," les échos de ce temple sont étonnés. Le rire n'est pas romain. Crassus , mon ami , dont je pleurerai éternellement la mort... Caton : Enfans, vivent les contes! Pompée : La séance est levée. » C'est ainsi que le sénat rechercha les causes des malheurs de Crassus; et cette séance dont je ne présente ici qu'un très-petit échantillon , m'a paru très-constitutionnelle.

J'entends plusieurs voix me crier que cette fiction est ridicule et trop invraisemblable pour faire sourire le lecteur le moins difficile : eh!

398 GIVRAGES niVKRS.

messieurs, c'est au contraire parce qu'elle est trèsvraisemblable que j'ai cru devoir vous la faire remarquer. Je sais qii'on se représente les sénateurs romains comme de graves personnages, s'exprlmaiit toujours avec sagesse et circonspection ; mais c'est une grande erreur. L'illustre Ciceron n'a-t-il pas plus d'une fois égayé le sénat par ses bons mots , après l'avoir frappé d'admiration par son éloquence? Que n'a-t-il pas dit d'iîortensius? Ne s'estil pas emporté quelquefois jusqu'à traiter des hommes consulaires , tels que Pison et d'autres , d'hommes stupides, d'insensés et de bêtes brutes? Ces honnêtes sénateurs ne se sont -ils pas reproché le libertinage, l'ivrognerie et l'usure? Et dans ce même sénat, presque dans le même temps où notre auteur a placé sa plaisante séance , n'at-on pas entendu César tourner en ridicule les dieux de l'Olympe , la croyance à une vie future, streplfumque Acheroniis acari? Oh! certes, l'anonyme n'a point péché contre le costume moral: les Romains étaient des hommes, et nous sommes plus Romains que nous n'oserions le croire.

Je néglige, à dessein, le morceau intitulé : J^c faux dévot et le faux indrvot ; je voudrais pouvoir retrancher V histoire admirable d'un jeune lionunt sans le sou; clic me déplaira plus encore vsi l'on m'assure qu'elle est vt-rilable; je ne dirai rien des Misères de Ta ge d'or, quinzième sura d'une rtiélarnorphose aramèenne , parce que je n'y ai rien compris ; les seize points d'admiration me paraî-

TOUT A PROPOS DE RIEN. 3c)Q

traient fort plquans s'ils étaient rcduils de moilic. Je recoinnijuide au lecteur l'anecdote qui porte le titre bizarre de Jupiter et madame la duchesse de Duras; elle donne beaucoup à penser, et vaudrait mieux encore si elle était débarrasse'e d'une grande partie de son préambule ; et après ce jugement rendu en conscience , mais non pas sans appel , j'aborde enfui le mor^'cau capital , et je le désigne ainsi , parce que l'auteur me semble l'avoir placé à la fm du recueil par un motif de prédilection.

Son titre est : Apollon dieu des enfers , et Pluton dieu de la lumière. Tout le monde comprendra cette allégorie , tout le monde y verra de la malice ; mais je suis très-décidé à n'y rien comprendre , et je vais en donner une idée sans tirer à conséquence.

Dans un long préambule , nommé prolégomènes , l'anonyme rechercbe quelles ont été les causes de notre révolution ; mécontent des réponses qu'on lui fait, il s'élarîce dans les espaces imaginaires , il embouche la trompette de l'ange A/raël , et aussitôt mille voix discordantes se font entendre à la fois ; il prie les répondans de vouloir bien s'expliquer l'un après l'autre, puis il leur" adresse cette question : « D'où provient la révolution française? Le clergé : c'est de la philosophie. I.KS PHILOSOPHES : c'est du clergé. L\ noblesse : accusez le peuple. Le peuple : accusez la noblesse. Les émigrés : tout allait bien sans les révolutionnaires. Les révolutionnaires : le mal est entré

4oo ol;vragï:s divers.

quand les cmigrcs le sont devenus. Les jacobins : Pitt et Cobouig. PiTT ET CoBOURG : \e^ jacobins. » On ferait cent volumes sur les causes de la révolution , que l'on ne dirait pas mieux que cela. Ainsi, au lieu de disputer sur le plus ou le moins, prenons chacun une petite part du fardeau , sans rechercher si ce partage est un acte de générosité pour celui-ci , ou de justice pour celui-là. L'essentiel n'est pas de connaître la cause de la révolution, mais de n'en avoir pas une seconde.

Cependant notre auteur poursuit ses recherches; et , à travers l'obscurité dont il s'enveloppe , je devine qu'il a découvert une ordonnance dont voici le début : « Jupiter , dieu de l' univers entier ET AUTRES LIEUX, à ceux qui ces présentes verront , salut. » Je supprime les considérans. «Art. I" INotre bien-aimé fils Apollon, dieu du jour, est nommé dieu des enfers. Art. IL Notre bien-aimé frère Pluton, dieu des enfers, est nommé dieu de la lumière. Donné, etc »

Mais l'ordonnance est-elle authentique ou apocryphe ? Vient -elle réellement de l'autre monde, ou a-t-elle été fabriquée dans celui-ci? Tel est le sujet d'un long et curieux commentaire que je ne rapporterai pas in extenso , mais seulement en substance. Le début de l'ordonnance fait d'abord douter de son origine céleste : l'uniccT's entier et autres lieux est une formule terrestre s'il en fut jamais, et ressemble à ces kirielles de titres fastueux, suivis de trois et cœtern. Mais une foule de raisons

TOUT A PROPOS DE RIEN. /^o i

militent victorieusement en faveur de l'authenticité; en voici quelques-unes : L'ordonnance porte l'empreinte d'une raison sévère ; elle est la conséquence d'une délibe'ration réfléchie ; le premier considérant n'est point en guerre avec le second.... Elle n'est donc pas de ce monde. — Il n'y est pas stipulé qu'elle recevrason exécution du jourméme... l'ordonnance n'est donc pas de ce monde. — Le ministre dirigeant y disgracie Apollon avec certains égards , et presque avec distinction : l'ordonnance n'est pas de ce monde. — Elle se fortifie de la nécessité, et non de la vengeance, de la justice,

et non de la vanité blessée l'ordonnance n'est

pas de ce monde. Ajoutez d'autres preuves négligées, comme la science des hommes et des choses, les moyens sans clair-obscur, et un but laissé en évidence , et vous direz avec nous : L'ordonnance n'est pas de ce monde. Passons maintenant à l'effet qu'elle a produit.

« La lie des dieux , dit l'irrévérent anonyme , fermenta contre la disgrâce ; je me trompe : ce fut contre le disgracié. Mais Minerve se rangea sur les bancs de l'opposition, et Thémis y porta sa balance. Cependant Momus agita ses grelots, et une pluie d'argent balaya les incrédules. »

J'ai considérablement abrégé ce passage , et je serai plus laconique encore sur la conduite d'Apollon dans les eniers ; l'auteur y est obscur comme le lieu de la scène , mais il est parfaitement clair dans le tableau des désastres causés par

4o2 OUVRAGES DIVERS.

Pluton , sur la terre et dans les deux. Dès la pi^c*mière course il mit les chevaux d'Apollon à la réforme , cl il les fit vraisemblablement remplacer par quelques rosses ombrageuses , car il occasionna dans la machine ronde un boulevcrsemenb qui a duré trente années. Le grand orage politique commençait à se former en France , et le lecteur sentira fort bien tout ce qu'il y a d'adroit dans cet anachronisme, w On vit donc alors , et ici )) je transcris littéralement, on vit ce qu'on n'av^t » jamais vu : trente millions d'hornmes sur le » trône ; un seul sujet , c'était le roi ; le devoir » appelé insurrection , l'insurrection prise pour le » devoir ; le citoyen vertueux dans un monstre » ivre de sang humain; le despote dans un prince » condamné à mort pour avoir pardonné , et qui » pardonnait en mourant; un perpétuel échange » entre la chaise curule et la sellette , entre les » honneurs et l'échafaud ; la royauté abolie à w l'unanimité , Dieu proclamé à la majorité ab- » solue ; au-dehors Tépée , au-dedans le glaive ; » une seule loi , toujours changée , la loi de

» l'Etat, etc »

J'ai dit plus haut que notre jeune homme deviendrait quelque jour un grand politique. Dieu me paixionne ! je crois qu'il l'est déjà.

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