‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 41 sur 59 · FACÉTIE LITTÉRAIRE , HISTORIQUE ET DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

FACÉTIE LITTÉRAIRE , HISTORIQUE ET DRAMATIQUE

Par Placide le vieux, habitant de Gonesse , de l'Alhénée du même endroit, el des Sociétés littéraires de Saint-Denis et d'Argenieuil ; avec des notes plus longues que le texte , pour en faciliter l'intelligence.

Tous LES GENRES SONT BONS , HORS LE GENRE

ENNUYEUX : heureux adage qui nous donne cinq cents litte'rateurs ilieltrés, qui grossit le nombre des Muses , qui place le mélodrame au rang des ouvrages d'esprit, et qui donne à Polichinel même le droit d'aspirer au Parnasse ; car pourquoi seraitil exclus, s'il n'est point ennuyeux? Combien les Muses des boulevards, combien les successeurs de Nicolet, et les gens de lettres qui ont remplacé les danseurs de corde , ne doivent-ils pas chérir cette belle maxime, que tout ce qui amuse est bon! Vainement j'irais leur dire qu'à la vérité ce qui amuse est bon, mais qu'il y a bien des amusemens fort étrangers à la littérature ; vainement je leur objecterais que sur ces mêmes boulevards il y a beaucoup de choses qui ne demandent qu'à amuser, et qui pourtant n'ont rien de commun avec l'art d'écrire ; ils me répondraient doctoralcment : Tous les genres sont bons , hors le genre ennuyeux.

4o4 OUVRAGES DIVERS.

Pour peu que je les irritasse , ils dérouleraiwit à mes yeux toutes les conséquences de ce principe, et ils me diraient: Si tout est bon, hors ce qui ennuie, tout est mauvais, hors ce qui amuse; cela est incontestable ; or, la plupart des pièces qu'il vous plaît d'appeler des chefs-d'œuvre, n'amusent personne , puisque personne n'y va ; les nôtres amusent tout le monde, puisque la foule s'y porte: donc Je n'ose, en vérité, transcrire cette conclusion, qui brise le sceptre de Melpomène, et qui place Molière au rang des ennuyeux. Ce n'est pas que je ne pusse chicaner sur le principe : si le mélodrame n'était pas devenu respectable, j'oserais lui demander quels sont les gens qu'il amuse : et lorsqu'il serait un peu embarrassé de me répondre, je m'enhardirais au point de lui faire observer que le fameux adage a quelque chose de sous-entendu; qu'il n'a voulu blâmer que ce qui ennuie les gens d'esprit , et qu'il n'a pas prétendu louer ce qui n'amuse que les sots : mais je n'aurai jamais le courage de risquer un pareil argument contre des gens qui sont riches, qui plaisent à tant de riches, et qui ont su faire couler le Pactole dans les bourbiers de l'Hélicon. Ne disputons donc plus contre le mélodrame : il est de la bonne politique de ne point offenser les gens qui prospèrent ; quand ils perdront leur crédit, nous leur dirons leurs vérités. En attendant, laissons rouler aux boulevards ces brillantes voitures, qui ne vont si vite que pour être plus loin de Molière, et faisons

semblant de croire que tout ce beau monde ne vient là que pour s'y moquer de la sottise^ tandis qu'en effet il n'y court que pour y chercher le niveau. Ce sont les femmes contrefaites qui mettent en vogue les modes les plus ridicules, afin de se perdre dans la foule ; ce sont les sots qui accréditent les sottises pour avoir l'air de suivre la mode, tandis qu'ils ne font que se laisser aller à une pente toute na turelle Il est sans doute peu important pour la littérature que le vulgaire des spectateurs s'amuse des mauvais ouvrages, ou prenne pour bon tout ce qui l'amuse ; mais ce qui est déplorable, c'est que le mauvais goût ait assez de charmes pour séduire même les gens d'esprit, et les auteurs à qui la nature avait donné un véritable talent pour en faire un plus noble usage. On a dit souvent que les gens de lettres forment le goût du public ; je suis plus porté à croire que le goût du public influe singulièrement sur le talent des gens de lettres. Pourquoi voyons -nous aujourd'hui tant de singes de sensibilité ? C'est que les émotions douces sont à la mode. Les spectateurs sont devenus si honnêtes gens , que la peinture du vice leur fait horreur, même quand cette peinture du vice tend à les en corriger. Tous les traits vigoureux, hardis, les effraient; à les entendre, la bonne et franche comédie annonce un mauvais cœwr dans celui qui la compose. Ils ne veulent que des tableaux touchans, des situations pathétiques qui fassent couler une ou deux larmes de leurs yeux attendris, et des

|()b OUVRAGES DIVERS.

impressions douces qui titillent agre'ablement leurs fibres délicats. D'autres prenant à la lettre les mots action^ rriojii'ernent., chaleur^ rapidité^ qui exprimcnl des qualités nécessaires dans un ouvrage dramatique, ne voient \ action que dans la complication des ressorts : le mouçe ment que dans les allées, les venues, et la fréquente mutation des tableaux; la chaleur^ que dans l'action physique, et la rapidité, que dans la prompte succession des situations les plus romanesques. D'autres enHn , ne venant "au théâtre que pour y digérer ou s'y distraire, sont enchantés que l'auteur laisse leur esprit dans un parlait repos, et n'occupe que leurs yeux.

Que fera l'écrivain qui voudra plaire à ces trois espèces de spectateurs? Il composera un mélodrame, où il (era passer dans la comédie même tous les défauts qui sont devenus des beautés et des moyens de succès. Si Molière même a sacrifié quelquefois au public de son temps, pouvons-nous espérer que nos auteurs soient plus sévères? !Non. Plaire sera toujours le premier but de l'écrivain ; et s'il était bien démontré que les sottises pussent seules amuser le public, les gens d'esprit même écriraient des sotti.ses. Je ne sais si parmi les nombreux auteurs de mélodrames il en est quelquesuns qui soient en état de laire une bonne comédie; mais certainement beaucoupdenos auteurs de coméflie semblent nés pour laire des mélodrames. Le goût du public influera toujours sur celui de l'écrivain : et si nous dc-plorons aujourd'hui

les succès scandaleux d'un mauvais genre, c'est moins aux auteurs qu'aux spectateurs que nous devons attribuer cette honteuse révolution dans l'empire de Thalie.

Un.de nos poètes, plus sage que moi, a pris le parti de rire du sujet que je traite ici beaucoup trop se'rieusement. Il n'a pas daigné combattre le mélodrame avec l'arme du raisonnement: il a cru que le sarcasme et l'ironie lui fourniraient des traits assez forts pour terrasser cette hydre ridicule : il paraît même n'avoir pas voulu faire usage de tous ses moyens; car son style, un peu négligé, s'abaisse quelquefois jusqu'au niveau de la matière. A-t-il craint de prostituer le talent en attaquant noblement un ignoble ennemi? A-t-il voulu le combattre avec des armes moins inégales ? Je le croirais ; car s'il n'a pu s'empêcher de laisser tomber plusieurs vers heureux, élégans et bien tournés, il a pris soin de les cacher sous d'autres vers bien négligés et bien prosaïques ; en songeant à ses rivaux , il semble avoir dit: Ceci pour eiiœ n est encore que trop bon. Yoici quelques passages où l'on apercevra ce mélange de force et de faiblesse, de négligence et de bonne plaisanterie :

Enfin , Cuvelier vint , et le premier en France , Montra le mélodrame en sa magnificence ; De superbes horreurs crayonna les tableaux , Et... pour les amuser, effraya les badauds. Tout l'enfer varia sa lanterne magique : Le diable y fit un rôle , et fut bien dramatique.

OCVRAGES DTYEBS.

Son laurier sur sa tête est déjà suranné , El CuveJier n'est plus qu'un prince détrôné. Guilbert saisit le sceptre au bout de la semaine, Et Caigniez, à son tour, usurpa son domaine.

Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que je ne connais le mérite d'aucun des auteurs cités dans cQ\\e facéiie: s'ils se trouvent flaltés ou offensés des éloges qu'on leur prodigue, je n'y suis pour rien : je les nomme parce qu'ils sont nommes dans la brochure; je ne garantis pas les louanges dont ils sont l'objet; et s'ils doivent à l'autenr du ressentiment ou de la reconnaissance, c'est à M. Placide le vieux, de Gonesse, qu'ils voudront bien les adresser. Continuons :

Aux boulevards! c'est là que dans l'âge où nous sommes,

D'un incroyable éclat brillent cinq cents grands hommes,

Dont le renom fameux, quoiqu'un peu clandestin,

Du mélodrame encore ennoblit le destin :

Loisel de l'réogate , à prose harmonieuse ,

Dont on admne encor la Furet périlleuse ;

Et Plancher dit Valcour, et Coffin dit Rosny,

Et Servière et Delorme , et monsieur Pompigny ,

Et monsieur Frédéric, dont la pièce tragique

Me fit tant rire, un soir, à l'Ambigu-Couiique

Là, vous brillez aussi, Eernos, Hubert, Boirie , Brazier, dont la iMiiierve à Caiicale est nourrie ; Ingénieux Duperche, universel Dorvo , Par qui parut un jour Frédéric à Spandau; Vous n'aviez point encor, sur son lit de misère , Immolé Duguesclin aux sifilels du parterre.

De tous ces fiers soleils du quartier Saint-Martin , Le plus majestueux est monsieur Augustin; On doit une Peau d'Ane à ce jeune homme antique , Et sa Tète de Bronze est Uiie tèle unique. J'allais vous oublier, pardon , messieuis Charrin , Legros, Legras , Leroi , Lecomte et Simonin...

Quelque regret que j'aie à interrompre cette brillante nomenclalurc, j'y suis force: les auteurs qui re' assissent facilement dans ce genre difficile sont si nombreux, que je n'en puis citer qu'une faible partie. Voyons maintenant comment M. Placide nous présente le me'lodrame.

Mais le coup d'archet part , et le héros s'avance ;

Il vient de ses malheurs nous faire confidence.

L'illustre infortuné commence par gémir,

Et, pour peu qu'on l'écoute, il vous fera frémir.

Il nous apprend qu'il est chassé de sa patrie,

Proscrit, persécuté ; qu'on menace sa vie;

Qu'il a deux beaux enfans, une fille, un garçon ,

Victimes d'une indigne et lâche trahison ,

Qu'il nourrit , comme il peut, de fruits et de laitage ;

Qu'il court bien des dangers , mais qu il a du courage.

L'auteur nous expose ensuite les ressorts de cette espèce de drames, tels que les grands mots, ïhumanllé Va sensibilité ^

Termes sacramentaux , comme le cœur et Vârne, Dont il faut, pour raison, larder un mélodrame.

Maintenant voici les tableaux :

C'est une illusion on ne peut plus conriplète. Un vrai panorama , dont les sujets mouvans Paraissent tour-à-tour agités, a^issans.

4lO OT'VBAGES DIVERS.

Emus, passionnés, persécuteurs, victimes, Modèles de vertus , monstres couverts de crimes. On vous en donnera de toutes les couleurs : \ ous aurez des meuniers , des princes , des voleurs , Des soldats, des niais, des manans , des corsaires ;

On pille , on empoisonne , on tue , on fait Tamour, On conspire , on se bat, on proscrit une tête , On dresse un échafaud, et Ton donne une fête.

Terminons par l'extrait d'un discours que l'auteur prête à l'un des princes du mélodrame :

Messieurs, je ne connais, soit dit de bonne foi, Que deux originaux , monsieur Kotzbue et moi ; Tous les deux nous avons brisé les fers antiques, Et secoué le joug des règles dramatiques. Je suis d'un genre neuf l'inventeur principal ; J'ai su donner au peuple un spectacle moral , Qui l'instruit, qui l'amuse , et tout fait pour l'enfance , Et n'est point au-dessus de son intelligence.

Je sais qu'en ses gaietés la satire insolente A trouvé quelquefois ma prose languissante ; Mais j'en appelle au peuple, à mes admirateurs, Qui cassent tous les soirs ces arrêts détracteurs: Eh ! que me font à moi les traits de la satire?

Je Ts'eCRIS que pour ceux qui ÎSE SAVEîfT PAS LIRE.

Cette face'tie de M. Placide de Gonesse, est suivie de notes très-nombreuses et fort étendues, qu'on peut regarder comme des notices biographiques sur les auteurs de mélodrames , et qui sont destine'es à compléter un jour le dictionnaire des Grands Hommes.

Page 1