‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 4)Chapitre 58 sur 59 · L*HOMME DE BON TON · texte numérisé non relu

L*HOMME DE BON TON

vSe mettent le tloigt dans le nez ou ailleurs , et qui défont leurs culottes ; il a sans doute aussi compare' l'ignorance des ducs et des pairs et celle des cochers de fiacre , et il l'a trouvée du même poids ; je n'ai donc rien à lui objecter, moi qui ne vais, ni aux Tuileries, ni à la Courlille, si ce n'est que le style du professeur eri bon ton me paraît se rapprocher beaucoup plus de celui des carrefours que de celui des palais, ce qui indique un peu de partialité en faveur de la Courtille.

Après des considérations générales sur l'extérieur de l'homme de bon ton , et sur les avantages que les jeunes gens r^//r^/?./de la société des femmes, notre pédagogue , qui n'est ni menteur, ni effronté comme ceux des grands, nous introduit dans les salons , et nous initie aux mystères des visites. Le maître du logis ne manquera pas d'offrir des fauteuils à tout le monde : les dames les accepteront sans cérémonie; mais vous, lecteur, homme de bon ton, vous ne devez prendre qu'une chaise , si le maître de la maison n'aquune chaise pour lui-même. Cette modestie me plaît beaucoup, mais le précepte me jette dans un cruel embarras. Vraisemblablement, le maître sera debout pour recevoir la société qu'on lui annonce. Comment devinera-t-on si antérieurement il était sur une chaise ou sur un fauteuil ? et si , par hasard , j'ap prenais qu'il était couché sur un canapé, je n'aurais donc rien de mieux à faire que d'aller m'y étendre ? La question est assez épineuse pour que l'auteur

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nous en donne la solution dans une seconde cidllion, qui a peul-ètre paru avant la première. Quand \ous serez sur la chaise ou sur le fauteuil , gardezvous bien de vous renverser en arrière, de badiner avec vos gants ou avec les breloques de votre montre , et surtout ne laites pas craquer vos doigts. Voilà une phrase qui paraît fort claire , et cependant j'y trouve une lacune. L'auteur ne veut pas que ses disciples ressemblent à ces grands si insupportables , ni à ces prolétaires si grossiers ; or , je doute que les grands fassent craquer leurs doigts et se renversent sur leurs chaises , et je doute également que les successeurs des Ramponeau et les habitués de la Courtille badinent avec leurs gants et avec les breloques de leur montre.

Le passage qui suit est beaucoup plus sérieux. Si vous avez reçu une dame, la politesse ordonne que vous lui donniez la main pour descendre les degrés ; si elle a une voiture, vous devez l'aider à y monter, et rester sur la porte extérieure jusqu'à ce qu'elle soit partie. Ce précepte est fort ancien et il n'en est que meilleur; mais l'auteur a oublié de dire que ce cérémonial est souvent de rigueur à l'égard d'un homme, quand cet homme est d'un rang très-élevé. On va bientôt sentir de quelle importance est l'omission dont je me plains. Quand le comte d' A vaux fut nommé plénipotentiaire au (Congrès de Munster, pour la paix de Wcstphalie, les affaires comment;aient à prendre une bonne tournure, lorsqu'une visite reçue d'une manière

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incorrecte vint tout de'ranger, et prolongea la guerre de plus de six mois. M. Contarini , ambassadeur de Venise, étant venu faire sa visite officielle au comte d'Avaux, ne fut reconduit par l'ambassadeur de France, que jusqu'à l'escalier, sans que le comte descendît une seule marche. Le fier Vénitien fut si indigné de ce manque d'égards, qu'il prit immédiatement la poste, et alla porter sa plainte à son gouvernement. Venise, quoique déchue, était encore superbe alors , et elle déclara qu'elle ne renverrait son ambassadeur au Congrès , que quand on aurait réglé les honneurs qui lui étaient dus. La France était lasse de la guerre ; et après de grandes négociations, pendant lesquelles on tuait bien des hommes et l'on brûlait bien des villages, la régente ordonna au comte d'Avaux de satisfaire pleinement la pointilleuse vanité de M. Contarini. Celui-ci revint triomphant, fit sa visite au comte, qui le reconduisit jusque sur le seuil de la porte cochère , y resta jusqu'à ce que le Vénitien fût monté dans sa voiture, et le salua profondément quand la voiture eut tourné , et quand M. Contarini eut rendu le salut, car tous ces mouvcmens étaient stipulés dans Xultimatum de Venise. El dites maintenant qu'une visite est peu de chose ! J'espère que l'auteur du Manuel fera son profit de cette anecdote.

Le chapitre de la conversation csl delà plushautc importance , car c'est par la conversation que l'homme devient sociable; aussi l'illustre anonyme

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a-t-il resorvc ses plus vives couleurs pour ccKe partie de son tableau. Ses conseils sont d'abord négatifs: il dit fort judicieusement qu'il ne faut pas se curer les dents cu^ec une plnme , fredonner un air, hsWXçv ioui haiii , ni siffler , s'étendre dans un fauteuil ou sur un canapé , battre du tambour avec les doigts sur quelque meuble , soupirer fout kaut^ affecter des frissonnemens, tirer des papiers de sa poche et les lire. Il y a deux observations à iaire sur ce brillant paragraphe. J'y vois que l'instituteur, en défendant de bailler et de soupirer tout haut, nous permet de bâiller et soupirer tout bas : sans cette tolérance , j'aurais plaint le jeune homme qui se trouveraitdans un cercle, placé entre un ennuyeux discoureur et une jolie femme. J'admire ensuite l'adresse avec laquelle l'auteur a rangé les diverses matières dans les chapitres qui leur conviennent ; on sent, en effet, qu'il serait trèsdifficile de soutenir la conversation en fredonnant un air, en bâillant ou en se curant les dents açec une plume. Je ne suis pas moins satisfait des détails qui suivent : « Ne prenez point votre auditeur par le bouton , ne lui mettez pas le doigt dans l'estomac, ne réveillez pas son attention à coups de coude. » Cette phrase me rappelle qu'un grand homme prenait son auditeur non -seulement par le bouton, mais souvent par l'oreille. Cela nous prouve qu'il ne faut pas toujours imiter les grands hommes. Le conseil de ne pas réveiller l'attention à coups de coude est très-délicat, et celui de ne

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pas mettre le doigt dans l'estomac de l'auditeur est e'minemment salutaire ; mais l'auteur aurait dû nous dire si ^div auditeur ^ il entend également une personne des deux sexes. Les principes positifs de notre législateur sont clairs et précis : ils offrent surtout cet avantage, qu'il est très-iacile de s'y conformer. Quand il dit, par exemple: Rendez votre auditoire attentif par le choix du sujet et de la grâce de l'élocution ; quand il nous ordonne d'exprimer nos idées avec clarté et élégance, de n'employer que les termes les plus purs et de les placer à propos ; quand il nous exhorte enfin à parler avec esprit, il faudrait être né bien indocile pour vouloir lui désobéir ; mais quand il ajoute qu'il ne faut pas montrer de l'érudition, ni clouer de l'esprit à chaqt^e phrase , il aurait pu tout aussi bien dire : Parlez comme j'écris ; car, sur ce point, il est irréprochable.

Du salon, l'instituteur nous conduit au banquet: c'est ici qu'autrefois on vous prescrivait de ne pas lécher les plats et les assiettes ; mais, par un raffinement de délicatesse, on vous conseille aujourd'hui de ne pas laire de bruit avec la bouche, de ne pas sucer les os , et de ne pas verser le bouillon ou la sauce des assiettes dans la cuiller. L'homme de goût qui saura comparer les deux rédactions , sera étonné du chemin que l'esprit humain a fait en douze ans. Je saute à pieds joints par-dessus leshals^ parce que la danse n'est pas ce que j'aime, et j'évite les chapitres qui traitent du cérémonial

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du duel et des enterremens. Je ne puis cependant m'abstenir de faire remarquer la sagacité' avec laquelle l'auteur a placé les enterremens après le duel ; mais je m'arrêterai plus long-temps sur Varf de découper et de servir les inandes. Cette poétique de gastronomie est précédée de deux gravures où Ton admire un carré de veau, un aloyau, une tête de veau, une poularde, un levraut, un tuihot et une truite : ce repas, composé de gras et de maigre, se nommait autrefois chère de commissaire ; mais ce ne serait aujourd'hui qu'un simple déjeuner, la marche continuelle du genre humain lui ayant encore plus ouvert l'appétit que l'esprit. Je ne puis qu'effleurer un si vaste sujet, et je me borne à quelques observations importantes: apprenez, gens qui ne vous mettez à table que pour manger, sans vous inquiéter de vos convives, apprenez qu'un quartier de chevreau se coupe selon les mêmes principes qu'un quartier d'agneau ; qu'il y a trois manières de découper une dinde rôtie , et que la troisième est toute nouvelle ; mais je ne vous l'apprendrai pas, parce que je veux que l'écuyer tranchant vende son livre ; apprenez que le dindonneau se découpe comme la dinde , avec cette différence notable qu'on ne serre jamais les cuisses pour un dindonneau; sachez que l'oie doit être servie sur le dos, que la morellc exige des soins particuliers, et offre plus de difficultés que l'oie ou le canard ; si vous ignorez ou si vous négligez mille précautions délicates, vous risquez, dit l'auteur, de déshonorer

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la morelle au lieu de la découper. Les pigeons d'une grosseur raisonnable , se coupent en quatre ; ceux qui ne sont pas raisonnables, en deux portions seulement. Ce paragraphe me rappelle encore une anecdote : Un fermier, obligé par son bail de fourni r tous les ans un cochon, outre le loyer de la ferme, avait soin de choisir toujours l'animal le plus maigre. On lui intente un procès, et jugement intervient par lequel le fermier est condamné à livrer chaque année un cochon raisonnable. Cela était très-difficile autrefois, mais la perfectibilité s'étendant sur tout ce qui respire, les cochons raisonnables sont beaucoup plus communs aujourd'hui. Je n'ai pas tout dit sur les pigeons: quand ils ne peuvent se diviserqu'en deux parts , il faut toujours les couper transversalement , de manière à ce que les deux ailes se trouvent dans l'une , et les deux cuisses dans l'autre ; alors la première portion se nomme le chémbiriy et la seconde la culotte. Malheureusement le mot culotte n'entre plus dans le vocabulaire du bon ton , ni dans celui de la mode. Il est bien étonnant que le savant auteur n'ait pas fait cette réflexion ; comment a-t-il pu laisser un mot de mauvais ton dans le Manuel de l'homme de bon ton ? Pour le tirer d'embarras, je lui conseille d'imiter la délicatesse anglaise , qui nomme la culotte le petit vêtement. Je ne parcourrai pas la longue série des cailles, des bécasses et bécassines, des grives, des ortolans et desbccfigues : c'est au lecteur à rechercher lui-même quels sont les oiseaux

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délicats qu'il faut servir tout entiers , quels sont ceux qu'il faut couper dans le sens des parallèles ou dans le sens des méridiens, et de tons les poissons dignes d'être dévore's par nos Apicius, je ne citerai que le turbot , pour dire qu'on ne peut le servir qu'aicc une truelle de vermeil ^ ou tout au moins d' argent bien ojjilee. Ainsi, vous autres gourmands vulgaires, qui n'avezà votre disposition que l'humble cuiller d'argent , gardez -vous de présenter un turbot sur votre table. Je voudrais savoir cependant si le fameux turbot de Domilien a été servi à la truelle ?

L'auteur, arrivé aux compotes et aux fromages, paraissait n'avoir plus rien à nous dire : il nous avait appris à faire ou à recevoir des visites , à nous tenir avec grâce sur une chaise ou sur un fauteuil, à parler et à danser avec élégance ; à nous battre avec décence , à nous faire enterrer correctement , puis nous avait ressuscites pour nous enseigner à découper les viandes et les manger selon les vrais principes. Un esprit borné croirait que sa tâche était finie : mais que faire de la soirée quand on reste dans un salon ? Il faut amuser tout le monde , et l'auteur a senti que, pour atteindre ce but , il n'est rien de mieux que les jeux de société. Soixante pages sont consacrées à cet article important des bienséances : et n'allez pas croire qu'il nous reproduise les jeux insipides de nos grand-pères, ou ceux des provinciaux si arriérés dans la science du bon ton. Fidèle à son système

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qui repousse cgalement les gcnlllsliommes cl les goujats , il laisse aux grands seigneurs ou aux petits artisans l'ignoble coliri-inaillard , le grossier pieddc-bœuf , le puéril corbillon , la lourde mainchaude et d'autres jeux pleins de niaiserie , tels que monsieur le cure, la boîte d'amourette, le petitbonhomme vit encore , le jardin de ma tante , la pincetle , la sellette , le furet , le sifflet et pigeonvoie ; les nobles jeux de notre Aristole sont dignes d'un peuple regene're , et constatent le progrès des linnières ; ce sont : les elcmens , les Irois règnes de la nature , l'avocat, jeu où l'on parle beaucoup; les me'tamorphoses , l'amphigouri , tout empreint de l'esprit du siècle ; les complimens , où l'on apprend à mentir du meilleur ton ; les fleurs , jeu où les dames sont les fleurs , et où les hommes jouent le joH rôle d'insecte ; le concert d'amateurs où l'on n'est jamais d'accord ; les rimes sans poésie , jeu qui s'est introduit jusque dans nos socie'tès littéraires ; la mer agitée , très-propre à rendre les jeunes gens dociles , et sauve qui peut , le plus naturel de tous.

Après les jeux viennent \es pénitences ^ qui sont presque toujours des baisers , parmi lesquels le baiser à la capucine et le baiser à la religieuse me semblent les plus dignes de notre civilisation. Ainsi , lecteur, quand vous aiu-ez perdu l'habitude de vous curer les dents avec une plume en bonne compagnie , quand vous ne mettrez plus le doigt dans l'estomac de la personne qui vous écoute,

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quand vous saurez tuer votre ami en duel et l'enterrer avec grâce , quand vous saurez manier la truelle de vermeil pour servir le turbot , distribuer avec discernement le chérubin ou la culotte , et donner un baiser à la capucine , vous serez un homme accompli.

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