‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 1 sur 117 · Oeuvres de F.-B. Hoffman · texte numérisé non relu

Oeuvres de F.-B. Hoffman

Permettez-moi de vous adresser des réclamations sur l'arrêté du corps municipal relativement à l'opéra d'Adrien dont je suis l'auteur.

Des bruits injurieux se sont répandus sur cet opéra. Sans examiner si des bruits suffisent pour faire défendre la représentation d'un ouvrage , j'ai pris le parti de le faire imprimer, de le livrer à la censure publique , la seule qui puisse exister, et dans un écrit répandu avec profusion , j'ai protesté contre les intentions que Ton me prêtait , et j'ai prouvé qu'une pièce de théâtre faite avant la révolution, et traduite de Métastase, ne pouvait avoir été composée dans le dessein d'insulter à la constitution.

La municipalité était déjà chargée de l'administration de l'Opéra, quandc et ouvrage a été reçu ; ou plutôt ce sont les officiers municipaux , direc-

teurs de U Opéra, qui ont reçu Adrien. Depuis dixhuit mois que cette pièce est adoptée , on a eu plus que le temps nécessaire pour s'apercevoir si elle était écrite dans un sentiment contraire au nouvel ordre de choses : on a eu le loisir de remarquer toutes les opinions dangereuses qu'elle pouvait contenir. Cependant la municipalité ne l'a point rejetée , on a même fait 200,000 fr. de dépenses pour la mettre au théâtre , on a paisiblement laissé achever toutes les répétitions ; et lorsque l'ouvrage est prêt à paraître sur la scène, lorsque l'auteur, en le livrant à l'impression , a prouvé la fausseté des reproches qu'on lui faisait; lorsque le public désabusé a lu l'ouvrage sans réclamer contre lui ; lorsque tous les officiers municipaux en ont tenu et lu les exemplaires sans les faire dénoncer, la municipalité effrayée de quelques lettres anonymes, de bruits vagues et des déclamations de quelques malveillans; la municipalité, dis-je, contre les lois et les formes, empêche arbitrairement que la pièce soit représentée. Et ce qui est plus cruel pour moi > par le laconisme de son arrêté , elle laisse subsister, elle semble même confirmer des calomnies odieuses , et compromet par là mon honneur, mon bienêtre et ma sûreté. Je dis ma sûreté , car si la municipalité déclare qu'elle rejette Adrien par rapport aux troubles qu'il peut causer, qui osera le jouer sur son théâtre? et s'il est de nature à ce qu'on n'ose pas le jouer, qui peut oser l'avoir fait? C'est à vous, monsieur le Maire, que j'adresse

ma plainte , parce que vous êtes plus que personne en état d'en sentir la justice ; et je vous parlerai comme je le ferais au corps municipal tout entier.

Dans cette circonstance, vous avez à mes yeux trois caractères distincts. Je vois d'abord en vous M. Petion , qui a été un des plus zélés défenseurs de la liberté de la presse, de la liberté indéfinie, et qui a tant contribué à faire abolir toute censure préalable, censure que vous avez reconnue odieuse et indigne d'un peuple libre.

Vous êtes ensuite à mes yeux le chef du corps municipal chargé de la police de la ville de Paris.

Enfin , vous êtes pour moi le premier administrateur de T Opéra, puisque la municipalité a l'entreprise de ce spectacle.

Gomme M. Pétion , il est impossible que vous approuviez un acte d'autorité contraire à une loi connue , et vous savez mieux que personne que nul ouvrage ne peut être proscrit et prohibé , sans que préalablement dénonciation en soit faite et jugement porté.

Lorsque vous étiez membre de l'assemblée constituante , vous avez énoncé et fait adopter, sur la liberté indéfinie de la presse , une opinion qui est devenue une loi pour toute la France. C'est cette loi que je réclame , monsieur, et je l'invoquerai jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé que la loi n'est puissante que contre la faiblesse , et qu'elle reste faible devant la violence.

Si c'est comme chef de la municipalité que vous

avez défendu la représentation à' Adrien, permettez-moi de vous dire que vous n'en aviez pas le droit. La loi est formelle , la voici : « Les officiers » municipaux ne pourront pas arrêter ni défendre » la représentation d'une pièce, sauf la respon- » sabilité des auteurs, etc. » Rien de plus précis que ce texte ; il est sans ambiguïté , et n'a pas besoin d'interprétation. Je le répète donc , le corps municipal a fait une démarche inconsidérée , en arrêtant une pièce sans l'avoir fait d'abord dénoncer et juger, et dans ce cas, j'ai un juste recours aux autorités supérieures.

Si c'est comme entrepreneur et administrateur de l'Opéra, que vous avez pris l'arrêté du 12 mars, j'ai bien plus de réclamations à vous faire. Dans le cas où mon ouvrage cessait de vous convenir, vous, directeur de spectacle , vous deviez simplement me rendre mon manuscrit, sans l'entacher d'aucune observation défavorable , sans parler des troubles qu'il peut causer, car ce motif appartient au municipal et point au directeur : vous deviez me le rendre en toute propriété , me laisser la liberté de le porter à un autre théâtre , et vous soumettre à une indemnité , telle que vous en auriez exigé de moi, si j'avais moi-même retiré mon ouvrage; vous deviez enfin agir comme la comédie française ou italienne, quand elle rend à un auteur la pièce qu'elle ne veut pas jouer.

Rien de tout cela n'a été fait, mais bien tout ce qui pouvait me nuire.

Vous avez donné de la publicité' a la séance qui deTend Topera à' Adrien. Vous avez parlé dans l'arrêté des impressions défavorables qu'on en a reçu ; vous avez excipé des troubles qu'il peut causer, vous avez pris contre lui un arrêté d'éclat, vous ne m'avez pas rendu la propriété de mon ouvrage , vous n'avez stipulé aucune indemnité enr vers l'auteur; il est donc clair que vous avez agi en municipal et non en directeur de spectacle.

Il est impossible , monsieur, que vous veuilliez excuser un acte aussi arbitraire , si contraire surtout à la probité de M. Pétion , à l'intégrité de M. le maire de Paris , et à la loyauté d'un administrateur.

J'ai donc, sous ces rapports, un triple droit de vous demander que vous ayez la bonté de me déclarer si l'arrêté du 12 mars émane du corps municipal ou de la direction de l'Opéra. Dans le premier cas, vous m'approuveriez sans doute de recourir en homme franc et libre aux autorités supérieures , pour y invoquer la protection de la loi : dans le second , je vous redemande un ouvrage que vous avouez ne vouloir pas faire représenter, je vous le redemande avec l'indemnité qui m'est due , et avec une déclaration qu'en le rejetant vous n'avez pas prétendu le dévouer à la réprobation publique.

J'insiste sur cet article , parce que votre arrêté qui laisse subsister toute prévention défavorable > me compromet sous tous les rapports. Si quelques

hommes qui osent s'appeler la nation , ont pousse' T audace jusqu'à menacer d'incendier l'Opéra, d'insulter aux acteurs et de déployer la violence à la représentation à* Adrien, vous sentez ., monsieur le Maire , qu'ils ne sont pas disposés' à traiter l'auteur plus favorablement. C'est pourtant à ces hommes que votre arrêté me livre ; en approuvant ces craintes , en cédant à la menace, en laissant croire que je la mérite , et en ne stipulant aucun dédommagement pour moi , vous ne satisfaites que les malveilians qui attaquent l'ouvrage et vous ne punissez que l'auteur qui n'est pas coupable.

« Mais (me dira- 1- on) , et c'est là le seul pré- » texte de l'arrêté, il vaut mieux interdire larepré- » sentation d'une pièce de théâtre que de s'exposer » aux troubles qu'elle peut occasionner. »

Ce principe est bon en apparence , et il séduit tous ceux qui n'y réfléchissent pas. Mais , monsieur le Maire , vous n'en sentez que trop bien les funestes conséquences qui s'étendraient à tout autre objet qu'aux pièces de théâtre.

Eh quoi! pour éviter l'effet de quelques menaces, on proscrit un ouvrage qui ne mérite pas d'être menacé.

Mais qui vous a fait ces menaces ? quels sont les gens qui doivent exciter des troubles? quels sont leurs motifs? les ont-ils fait connaître? On me répond qu'il court des bruits , qu'il y a des lettres anonymes, qu'on s'apprête à des actes de violence, qu'on parle d'incendier.

Et c'est sur des on dit , sur des menaces , sur des lettres anonymes, c'est pour des incendiaires, que des magistrats enlèvent la propriété d'un citoyen , et défendent un ouvrage que la loi a permis! Ils le défendent sans l'accuser, lorsqu'ils l'ont sous les yeux et qu'ils peuvent juger s'il est coupable !

Celui qui menace mérite seul la sévérité des lois, celui qui est menacé a seul droit à la protection des magistrats et au secours de la force publique. Ce principe, vrai de tous temps, est plus incontestable encore dans un siècle de liberté. Et cependant le corps municipal, en prenant l'inverse d'un principe aussi sacré , s'unit à ceux qui menacent pour nuire a celui qui est injustement menacé.

On veut prévenir des troubles , dites-vous : Empêchez-les ces troubles, punissez ceux qui les causent , et ne corrompez pas le plaisir du public dans un genre d'amusement qui lui est cher. Etes-vous magistrats ? Etes-vous respectables ? faites vous respecter, faites respecter la loi , et l'on ne vous menacera plus d'incendier vos spectacles , du moins on ne vous menacera plus impunément.

Yous voulez éviter des troubles , et vous les entretenez , et vous cédez à ceux qui les fomentent , et vous pliez devant ceux qui vous menacent!

Vous voulez éviter des troubles , et vous proscrivez un ouvrage. C'est-à-dire , que tous ceux qui voudront faire tomber une pièce quelconque , seront sûrs d'y réussir, en menaçant, en calomniant, en insultant ouvertement; c'est- à- dire , qu'un

spectacle jaloux d'un autre , pourra soudoyer quelques crieurs faméliques, qui, par des allusions forcées et ridicules, jetteront un voile odieux sur une pièce établie à grands frais, et la détruiront en la dévouant à la réprobation politique ; c'est-àdire, qu'on favorisera le perturbateur dans la crainte d'exciter un trouble ; c'est-à-dire , que celui qui m'attaquera , me calomniera , aura le magistrat pour protecteur , et sera d'autant plus sûr de me nuire, que deslettresanonymes et des bruits vagues, suffiront pour faire lancer un arrêté contre moi ; c'est-à-dire, que moi-même, par représailles , je pourrai écrire, menacer, cabaler et faire défendre l'ouvrage d'un rival littéraire ; c'est-à-dire enfin , (et j'ai quelque honte à l'exprimer), c'est-à-dire que la loi qui pliera toujours devant la menace , s'avilira au point de ne pouvoir plus se faire écouter. Yoilà, monsieur le Maire, la conséquence funeste, mais infaillible , du principe qui a servi de base à l'arrêté du 12 mars.

Je me résume ; et sans doute il est affligeant qu'il ait fallu être si long pour plaider une cause aussi simple. Je dis donc, que si l'arrêté du 12 mars émane du corps municipal, la loi a été violée. Il fallait préalablement dénoncer l'ouvrage et ne me punir qu'après un jugement légal. Si l'arrêté émane d'une administration de spectacle, les entrepreneurs doivent me rendre ma pièce , m'indemniser, déclarer qu'ils n'ont pas prétendu la juger et me laisser par écrit la liberté de la porter à un autre théâtre.

Voilà, monsieur le Maire, des raisons que je crois justes, et que je soumets cependant à M. Pétion, c'est-à-dire, au plus zélé défenseur de la liberté indéfinie de la presse.

D'après cette réclamation , si vous ne daignez pas me répondre , et si vous croyez ne me devoir aucune satisfaction, ne soyez pas étonné, monsieur, si je donne la publicité de l'impression à ce Mémoire. S'il est décidé qu'on ne me rendra pas justice , je veux au moins que tout le public sache que je l'ai méritée, que je l'ai demandée , et que je ne l'ai pas obtenue.

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