QUESTION LITTÉRAIRE
Est-ce d'aujourd'hui que les auteurs dramatiques, les gens de lettres en général , les savans, les écrivains en tout genre , mettent à profit les ouvrages de ceux qui les ont précédés? N'est-ce que dans le dix-neuvième siècle que l'on a vu une comédie faite sur un sujet déjà mis au théâtre? M. Etienne est-il le seul auteur qui se soit approprié en entier, ou avec de légers changemens , huit ou dix vers d'une tournure commune , dont la pensée ne valait pas une nouvelle façon ? Un auteur dramatique est-il obligé d'imprimer la liste de tous les écrivains qu'il a imités , de tous les livres où il a puisé quelques idées , quelques tournures , quelques phrases insignifiantes ? doit- il même le faire quand il imite en entier, pour l'embellir, un sujet qui a déjà été traité moins heureusement? Telles sont les questions que la haine et l'envie ont déjà résolues au désavantage de M. Etienne , et qui sont agitées avec une gravité ridicule par les personnes les plus étrangères à la littérature.
Les ennemis de M. Etienne s'attendent à trouver ici une longue réfutation de leurs principes , une apologie des imitations , des emprunts , du plagiat même : ils se trompent. Je n'ai garde de les contredire , quand ils parlent au nom de l'hon-
tieur et de la bonne foi littéraires , lorsqu'ils prêchent le respect des propriétés. Leur conscience est si pure à cet égard , leurs scrupules sont si respectables , ils ont donné de si beaux exemples en ce genre , que je ne puis m' empêcher de leur témoigner publiquement mon estime et mon admiration.
Non, messieurs, je n'excuse point un homme qui s'empare d'un sujet de comédie , qui imite un auteur sans le nommer, qui dérobe huit ou dix vers , et des vers admirables tels que ceux-ci :
Vous trouverez bon feu , bon lit et bonne table. Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?
Je ne l'excuserais pas même quand il aurait pillé les vôtres. Oh ! combien cet auteur vous ressemble peu! Tout ce que vous dites est neuf; idées, expressions, tournures , tout est a vous ; ce que vous faites ne ressemble à rien. On ne reconnaît dans vos productions aucuns traits de nos grands maîtres : on pourrait croire que vous ne les avez pas lus ; ou si quelquefois vous daignez imiter vos confrères, vous faites sonner toutes ies trompettes pour annoncer vos emprunts, et les journaux retentissent de vos nobles aveux. Hélas! tous les écrivains n'ont pas votre probité. Ceux que nous avons la faiblesse de regarder comme des modèles, les Molière , les Racine , les Voltaire , ont été moins honnêtes que vous. Le sévère Boileau même a dérobé des expressions , des tournures poétiques ,
I lO FIN DU PROCÈS
des vers presque entiers , et à qui encore ? à ce Chapelain qu'il a couvert d'un ridicule indélébile. Je suis forcé d'en convenir, messieurs, tous les grands écrivains ont été de grands voleurs , et vous êtes irréprochables.
Puisqu'il n'est pas possible de justifier M. Etienne, je vais tâcher du moins d'atténuer son crime , en le comparant à ceux des grands coupables qui ont séduit ce jeune homme, et lui ont donné de si mauvais exemples.
Je ne parlerai pas des emprunts faits aux auteurs de l'antiquité, ou aux langues étrangères; personne ne conteste que, dans ce cas, l'imitation ne soit très-permise ; elle est même un sujet d'éloges. Je me bornerai aux emprunts de Français à Français ; je commencerai par les imitations des ouvrages entiers , et je passerai ensuite à celles des vers, des idées et des tournures. Quoique mes citations soient nombreuses, elles ne formeront pas la dixième partie de celles que je pourrais faire ; je neveux pas trop ennuyer les ennemis de M. Etienne; ils méritent bien d'être ménagés, ils ont eu tant de modération!
Les plagiats de Molière sont trop connus pour les rapporter en détail, et trop nombreux pour que je puisse les renfermer dans les bornes de cet écrit. Les gens qui étaient à Molière ce que nos libellistes sont a M. Etienne, accusèrent dans le temps le père de la bonne comédie d'avoir pillé non -seulement Aristophane et Plante, d'avoir enlevé d'énormes
DES DELX GENDRES. I I I
lambeaux de pièces au théâtre espagnol et à celui de Venise , mais aussi d'avoir pris des traits éminemment comiques, des situations, des caractères, des effets admirables , des scènes entières , dans les anciens auteurs français, et même dans les plus récens, tels que Rotrou et beaucoup d'autres. On sait que Molière répondit : je prends mon bien où je le trouve; mais ce mot qui nous plaît aujourd'hui passait alors pour une mauvaise gasconnade ; et si ce grand homme vivait encore , nous ne lui pardonnerions pas de métamorphoser de mauvaises pièces en chefs-d'œuvre, et de chercher, comme Virgile, des parcelles d'or sur des fumiers.
Le plus grand de nos poètes , Racine , n'a pas dissimulé ce qu'il empruntait au théâtre grec; mais comme s'il eût dédaigné d'imiter Sénèque , il ne le nomme, dans sa préface de Phèdre , que pour dire qu'il s'est écarté de lui. Il est cependant certain qu'il lui doit la belle scène de la déclaration qui ne se trouve point dans Euripide ; et la comparaison fait voir qu'il n'a pas méprisé tout-à-fait, ce Robert Garnierqui, dans son style gothique, nous présente néanmoins les idées principales , les tournures, et même quelques-unes des beautés que l'on retrouve dans Racine. Sénèque avait gâté cette scène par une idée ridicule. Phèdre, dans l'espoir de séduire Hippolyte , s'habille en amazone , parce que le prince était fils de l'amazone Antiope; or, comment une femme qui veut éloigner l'idée de l'inceste , peut-elle vouloir ressembler à lanière de son amant?
Racine a dû mépriser un pareil exemple ! Voyons s'il a également dédaigné le vieux Garnier qui le devançait d'an siècle.
Je n'examinerai que quelques passages de la seule tragédie de Phèdre ; mon intention n'est pas de faire un volume sur ce sujet. On verra que Racine ne s'est pas cru obligé d'indiquer la source obscure où il avait puisé ce qu'il devait embellir d'une manière si éclatante.
Quand je lis ces vers antiques :
PHÈDRE
Dieux , qui voyez sécher mon sang dedans mes veines,
Et mon esprit rongé d'un éternel émoi,
O dieux ! grands dieux du ciel , prenez pitié de moi.
Que fais-je plus au monde? et de quoi la lumière De notre beau soleil sert plus à ma paupière ?
Parlé-je de mourir? Eh ! pauvrette , mon corps,
Mon corps ne meurt-il pas tous les jours mille morts
O Phèdre ! ô pauvre Phèdre !...
Ou'il t'eût bien mieux valu délaissée au rivage ,
Comme fut Ariadne en une île sauvage.
Ariadne , ta sœur, errer seule en danger !
O vous, creuses forêts, qui recelez ma vie , Que bien jalousement je vous porte d'envie !
Et vous, coteaux pierreux, et vous aussi , fontaines, Qui allez ondelant par les herbeuses plaines !
Le repos de la nuit n'allège mes travaux , T4e somme léthéan n'amorlit pas mes maux,
DES DEUX GENDRES. Il3
Ma douleur se nourrit et croît toujours plus forte, Je brûle, misérable....
dans tout ceci m'est-il possible de ne pas penser à Racine, quelque énorme différence qu'il y ait entre les deux poètes ? Je n'ai pas besoin de faire observer que ces vers ne se suivent point dans l'original; je ne transcris que ce qui offre des ressemblances. Voyons maintenant la déclaration qui, je le répète, ne se trouve pas dans Euripide.
PHÈDRE
Nourrice , le voici.