‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 13 sur 117 · HIPPOLYTE · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE

Le grand dieu Jupiter et le père Neptune Nous veuillent préserver de si grande infortune ! Vous reverrez mon père à peu de jours d'ici.

PHÈDRE

Non. Pluton , qui commande au royaume noirci Ne le permettra pas.

Il4 FIN DU PROCÈS

HJPPOLYTE.

C'est l'amour de Thésé qui vous tourmente ainsi.

PHÈDRE

J'ai , misérable , j'ai la poitrine embrasée

De l'amour que je porte aux beautés de Thésée ,

Telles qu'il les avait lorsque bien jeune encor

Son menton cotonnait d'une frisure d'or,

Quand il vit étranger la maison dédalique

De l'homme mi-taureau notre monstre crétique;

Sa belle taille droite avec ce teint divin

Ressemblait égalée à celle d'Apollin ,

A celle de Diane , et surtout à la vôtre.

Si nous vous eussions vu quand votre géniteur Vint en l'île de Crète, Ariadne, ma sœur, Vous eût , plutôt que lui , par son fil salutaire , Retiré des prisons du roi Minos mon père.

Je ne fais pas à mes lecteurs l'injure de leur citer les vers de Racine , et je suis bien sûr qu'ils se les rappellent en lisant ceux-ci. Dans tout l'ouvrage je trouve des ressemblances aussi frappantes, comme par exemple quand Thésée prêt à condamner son fils , dit :

Que les hommes sont feints, et que leurs doubles cœurs Se voilent traîtrement de visages trompeurs !

plus loin :

Or, cours où tu voudras ; traverse vagabond Les terres et les mers , et le grand monde rond.

Puis il dit à Neptune :

C'est ores que je veux

Te présenter dolent le dernier de mes vœux.

DES DEUX GENDRES. lL5

Tu sais qu'étant là-bas aux pieds de Radamante, Prisonnier de Pluton sous la voûte relante , J'ai toujours épargné ce vœu que langoureux Je despends aujourd'hui contre ce malheureux ; Souvienne-toi, grand Dieu, de ta sainte promesse.

J'invite le lecteur à lire dans le même auteur le récit de la mort d'Hippolyte , il verra comment des images et des idées souvent ridicules sont devenues admirables sous la plume de Racine, sans cesser de ressembler à ce qu'elles étaient auparavant.

Que de pages ne me faudrait-il point écrire si je voulais rapporter toutes les ressemblances qui exivStent entre tous les ouvrages dramatiques. Les uns ont pris le fonds, d'autres les plans, ceux-ci les situations, ceux-là des vers entiers et en grand nombre , plusieurs ont pris un peu de tout, et toujours sans en faire au public une confidence qu'ils ne lui devaient pas , et qui devenait inutile quand l'imitateur embellissait le modèle. Or, si nos grands maîtres se sont permis des emprunts dans un temps où l'art ne faisait que de naître, où lamine était récemment ouverte , le défendra-t-on aujourd'hui que le filon s'appauvrit , que la mine est épuisée ? Mais passons à des imitations plus fidèles que celles dont je viens de parler, et voyons si des plagiats réels doivent toujours être considérés comme des délits dramatiques, comme des crimes littéraires.

On ne reprochera certainement pas à M. Clément d'avoir flatté Voltaire et d'avoir voulu lemé-

Il6 FIN DU PROCES

nager. Le surnom d' inclément , qu'il a si bien mérité, prouve que l'indulgence était son moindre défaut. Ainsi quand il excuse Voltaire, l'auteur de la Henriade est excusable à fortiori.

Voyons donc ce que dit ce terrible critique sur les vers nombreux que Voltaire a dérobés à plusieurs poètes , quelquefois en les déguisant un peu, quelquefois en les reproduisant sous leur forme originelle.

« Il y a des tournures qui appartiennent à tout » le monde, et qui se trouvent nécessairement par- » tout. Il y aurait de la folie à s'en abstenir parce » que d'autres s'en sont servis. On peut même en » emprunter d'autres moins communes, mais qui » sont peu remarquables par leur éclat , et qui » n'ont pas demandé beaucoup de génie à ceux qui »> les ont trouvées ; elles rentrent alors dans le tré- » sor commun de la langue, et deviennent le bien » de tout le monde , pourvu qu'on en fasse une » dépense modérée et honorable.» (Lettre à M. de Voltaire, IXe lettre, vol. 5, pag. ilfi et 2440

Je demande maintenant si les vers pris par M. Etienne dans le manuscrit de M. Le Brun Tossa sont remarquables par leur éclat , et s'il a fallu beaucoup de génie pour les faire. Si M. Etienne est décidément un plagiaire, nous allons être forcés de donner le même nom à Voltaire, à Racine , à Boilcau même, qui ont pillé comme M.Etienne , mais qui n'ont pas eu , comme lui , la maladresse de piller des vers communs.

Je vais citer beaucoup d'exemples : M. Clément m'en fournit un grand nombre , et je me hâte d'en faire la remarque ; nos auteurs d'aujourd'hui sont si honnêtes gens que je ne veux pas avoir sur la conscience le plagiat même d'une citation. Je dois encore ajouter que si quelquefoisM. Clément blâme de pareilles ressemblances, ce n'est point sous le rapport de l'emprunt, mais uniquement lorsque ï imitateur affaiblit soft modèle. Maintenant déroulons notre liste.

RACINE

Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Elise, et de père et de mère.

VOLTAIRE

Condé , qui vit en moi le seul fils de son frère , M'adopta , me servit et de maître et de père.

RACINE

Ils regrettent le temps à leurs grands cœurs si doux.

VOLTAIRE

Il regrettait ces temps si chers à son grand cœur.

Ces changemens ne ressemblent-ils pas à l'almanachde Conaxa, que M. Etienne a métamorphosé en calendrier? Suivons.

RACINE

Et déjà les deux camps , au pied de son rempart , Devaient de la bataille éprouver le hasard.

VOLTAIRE

Déjà les deux partis, au pied de ces remparts , Avaient plus d'une fois balancé les hasards.

Il8 FIN DU PROCÈS

BOILEÀU.

Par lui dès son enfance à la victoire instruit.

VOLTAIRE

Aux combats dès l'enfance instruit par la victoire.

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