‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 30 sur 117 · INSURRECTION DES ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

INSURRECTION DES ETATS-UNIS

chcs de l'Europe, avec celles cle Philadelphie. Le Pérou , dont une grande partie n 'est pas propre à la culture ," est encore bien moins favorisé sous le rapport des communications; on n'y peut voyager qu'à pied ou sur des mulets , les marchandises y sont toutes transportées par des bêtes de somme , et il n'y reste à la navigation que le dangereux passage du Cap-Horn, le Maragnon lui étant fermé par l'empereur du Brésil.

Aux contrastes physiques , si l'on joint les différences morales ou politiques , la comparaison devient une opposition continuelle. Toute la population des Etats-Unis était européenne ou originaire d'Europe , occupant une lisière de côtes facile à défendre , difficile à envahir. Sur une étendue de deux mille lieues , la monarchie espagnole ne compte en Amérique que quinze millions d'habilans, disséminés sur des contrées d'une nature différente . et séparés par des obstacles souvent insurmontables; deux millions d'hommes répandus sur toute la surface -de la France formeraient une population comparativement plus considérable que celle de toute l'Amérique espagnole. Mais combien ces quinze millions d'habitans vont-ils encore diminuer d'importance à nos yeux, quand nous apprenons qu'il ne s'y trouve que cinq millions de blancs , et que tout le reste se compose d'indigènes , de gens de couleur et de nègres esclaves. Les taxes imposées par l'Angleterre ont causé la révolte de ses colonies ; les indigènes des pos-

ET CELLE DE L'AMÉRIQUE DU SUD. 201 sessions espagnoles ne sont soumis qu'à une capitation très-modérée, ne eonnaissent aucun autre impôt , et les ennemis même de l'Espagne sont forces de convenir que le régime colonial n'y est point tyrannique. Un seul et même intérêt animait les habitans de l'Amérique anglaise. Les intérêts sont différens dans toutes les parties de l'Amérique espagnole : au Mexique , par exemple , le travail des mines est libre , tandis qu'il est forcé au Pérou; la culture, l'exploitation des produits, les lacilités commerciales et l'administration y étant partout différentes, doivent apporter nécessairement beaucoup de différence dans les motifs d'insurrection ou de soumission. Dans toutes les colonies anglaises, aucune caste privilégiée, aucune distinction de couleur, ne pouvaient diviser les diverses classes de la société; dans l'Amérique espagnole, les blancs venus d'Europe, les créoles, les métis, les zambos , les chinos , les quarterons , les quinterons , les indigènes etles nègres forment autant de peuples distincts qu'il y a de nuances de couleur; ces diverses nations réunies politiquement, mais ennemies par caractère , se méprisent ou se détestent mut uellement, et il faudrait être insensé pour croire quelles pussent être unies par un intérêt commun et concourir à un même but. Les indigènes s'armeront-ils pour anéantir l'autorité qui les protège contre l'oppression des créoles? Les nègres se révolteront-ils pour se donner des maîtres plus arrogans et plus cruels? Les hommes de couleur,

202 INSURRECTION pES ETATS-UNIS

plus actifs et plus vigoureux que les créoles , ne braveront-ils F autorité royale que pour se soumettre à l'autorité plus oppressive des blancs? Une réunion d'hommes où Ion trouve une hiérarchie de distinctions et de prétentions jusque dans l'esclavage , est-elle propre à fonder une république ? Des hommes chez qui la moindre nuance, un quart, un cinquième de blancs, sont des titres de noblesse, voilà hs héros que Ton nous présente comme sincèrement liés d'affection , et combattant ensemble pour la liberté, Y égalité, les droits de l'homme, et le bonheur du Nouveau-Monde ! Ajoutons enfin que malgré tous les avantages dont jouissent les Etats-Unis, malgré l'unité de principes, la communauté d'intérêts, et une population tout européenne , sans mélange de castes , leur triomphe était fort douteux sans les puissans secours qu'ils reçurent d'Europe , tandis que vraisemblablement aucune puissance de l'ancien Monde ne sacrifiera ses hommes et ses trésors pour donner une seconde fois l'exemple d'une mauvaise politique ; et pour terminer ce parallèle qui est une suite d'antithèses, opposons l'indolence apathique des habitans de la Nouvelle -Espagne à l'industrieuse activité des Anglo -Américains : Aux Etats-Unis, « partout » l'homme est occupé à bâtir des maisons, à fon- » der des villes, à subjuguer la nature , à défricher » des terrains ; nous entendons partout les coups » de la coignée , le rondement des forges ; nous » voyons les antiques forets livrées aux flammes ,

ET CELLE DE L'AMÉRIQUE DU SUD. 2o3

» et la charrue sillonnant leurs cendres ; nous aper- » cevons des villes riantes , des palais , des temples » à peu de distance des cabanes habitées par les » sauvages, etc.. » Jetons maintenant un coup d'œil sur le Mexique , la plus belle portion de l'Amérique espagnole , et nous verrons que parmi les fléaux qui s'y opposent à l'accroissement de la population, la famine est le plus fréquent et le plus cruel de tous ; indolens par caractère ou par l'influence du climat , les habitans n'y cultivent que ce qui est strictement nécessaire à leur existence ; de sorte qu'une sécheresse ou tout autre cause accidentelle diminuant la récolte , ils se trouvent subitement dans la plus grande détresse. En 1804, le maïs ayant gelé , car il gèle au Mexique , trois cent mille habitans y périrent ou de la famine ou des maladies qui en résultèrent. Telle est la prétendue ressemblance qui existe entre l'Espagne américaine et les Etat-Unis ; telles sont les notions sur lesquelles nos savans politiques ont conclu que ce qui s'était fait chez les Anglo-Américains devait nécessairement arriver chez les insurgés espagnols.

Il ne me reste plus qu'un pointa éclaircir: tout le monde sait que l'insurrection des colonies espagnoles n'a pas été causée par les vices de l'administration coloniale , mais par l'interruption des communications entre les colonies et la métropole , et par le changement de domination que l'Espagne d'Europe a temporairement éprouvé. Je répondrai

Page 1