AVONS-NOUS LES VÉRITABLES MÉMOIRES DE SULLY
Celui qui n'a pas lu les Mémoires de Sully ne peut pas se flatter de bien connaître Henri IV. Ni l'Etoile, ni Péréfixe, ni Mathieu, ni le Grain , ni les Chroniques ou autres Mémoires du temps ne donnent une idée aussi complète de cet excellent prince. Si, parmi les écrivains plus modernes, il en est qui aient parlé dignement de ce grand roi, il est lacile de reconnaître que Sully a été leur guide et leur première autorité. Cependant Sully était l'ami de Henri IV, et peut-être le seul véritable ami qu'ait jamais eu un monarque. Sous ce rapport, sans doute , on pourrait craindre de la partialité ; et le ministre , comblé des bienfaits du prince , ne semble guère appelé à devenir son historien; mais, par une rare et honorable exception à la règle générale, cet ami du meilleur des rois a été en même temps l'appréciateur le plus impartial de ses vertus, et le censeur le plus sévère de ses faiblesses. Je ne parlerai pas dès écrits publiés pendant la Ligue ou dans l'esprit de la Ligue : ce ne sont pas des censures, mais des calomnies; je ne désignerai pas même les historiens étrangers qui ,
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y ûmme Yittorio Siri, ont codé aux préventions ultramontaines ; et pour me tenir également éloigné des deux écueils , j'écarterai certain tableau trèsmoderne où Henri, dépouillé de tous les défauts qui tiennent à la nature humaine, n'est plus qu'une grande figure froide et sèche , qui inspire une vénération sans amour et une admiration sans intérêt. La femme célèbre qui a tracé ce portrait de fantaisie , a bien réussi à rendre Henri plus parfait; mais elle semble avoir craint de le faire paraître aimable : elle a vaincu cette difficulté, et certes la tâche était pénible ; car, quand il serait prouvé que Henri n'a pas été le plus grand de nos rois, on ne pourrait nier au moins qu'il n'ait été le plus aimable des princes et des hommes ; et , comme on l'a dit avec autant d'esprit que de justesse :. On Vairne tant , que souvent on ne songe pas à l'admirer. C'est dans les Mémoires de Sully qu'il faut chercher à le connaître ; c'est là que l'on voit le prince et l'homme dans toutes les vicissitudes d'une vie agitée ; c'est là que l'on aime, que l'on admire , que l'on blâme tour à tour cette valeur qui , de l'héroïsme , passe trop souvent jusqu'à la témérité , celte excessive bonté qui descend quelquefois jusqu'à la faiblesse , cette clémence que la haine et la trahison n'ont jamais pu fatiguer, cette douce familiarité, cet aimable enjouement, et quelques-uns de ces défauts pour qui l'honnête homme a beaucoup d'indulgence, mais que les hypocrites n'excusent jamais. C'est à
Sully qu'il appartenait de peindre Henri IV : et à qui serait réservée la noble tâche de présenter ce prince à notre admiration et à notre amour, si ce n'est à son compagnon d'armes , à son incorruptible ministre , à son ami , au confident de toutes ses affections , au consolateur de toutes ses peines, au dépositaire de tous ses secrets?
Mais avons-nous les Mémoires de Sully? Si j'en crois Voltaire , ils ont été , non pas mis en ordre , mais composés (i) par les secrétaires de ce ministre alors disgracié par Marie de Médicis. La grande influence que Voltaire a eu sur son siècle n'a cependant pas fait prévaloir cette opinion. On convient généralement que ces Mémoires ont été composés sur des notes écrites, en forme de journal , par Sully lui-même , mais recueillies , réunies et classées par des secrétaires qui ont bien pu les altérer, et qui , par une bizarrerie inconcevable , s'adressent au duc de Sully, lui parlent à la seconde personne, et lui racontent tout ce qu'il a fait. Cette forme a pu tromper des lecteurs peu réfléchis; mais Voltaire pouvait -il être dupe de cette apparence? Il faut donc supposer que, rebuté par un style incorrect , souvent lâche et diffus, par le désordre de la narration , par de fréqucns anachronismes et d'autres fautes grossières, il n'a pu attribuer à Sully un ouvrage aussi informe , quoiqu'il ait dû souvent y reconnaître une
(i) Dissertation sur la mort de Henri IV.
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raison supérieure, des tableaux très-animés, des vues saines et profondes , et de nombreux passages où l'expression est aussi remarquable que la pensée.
Pour être bien convaincu de l'authenticité de ces Mémoires , il suffit de les lire avec attention : j'y trouve partout la preuve que Sully en est le ve'ritable auteur, et je suis persuadé que les altérations commises par les secrétaires ne sont pas aussi considérables qu'on le pense. Le lecteur partagera vraisemblablement mon opinion à cet égard, s'il veut peser les considérations suivantes:
i° Les qualités éminentes qui ont fait de Sully le digne ministre d'un excellent roi étaient tempérées plutôt qu'obscurcies par une vanité qui perce dans ses écrits et dans ses discours, et qu'il ne se donne presque pas la peine de déguiser. Cependant il a dû sentir que ces fréquentes déclamations sur sa noblesse , ces éloges sans cesse répétés de sa bravoure , de son administration et de son aptitude à toutes les affaires , deviendraient fastidieux , s'il parlait à la première personne , et il a pu regarder comme un heureux expédient de se les faire adresser par ses secrétaires.
2° On sait que les deux premiers volumes de l'édition originale et in-folio de ces Mémoires, ont été imprimés au château de Sully , sous la rubrique d'Amsterdam , sans date d'année et sans nom d'imprimeur; car celui qu'on y trouve est un nom barbare, presque illisible , et visiblement supposé.
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Or, il n'est guère probable que le sage Sully ait laisse imprimer sous ses yeux des Mémoires qui portent son nom , sans les connaître et sans les avoir approuvés.
3° On trouve fréquemment dans ces Mémoires des aveux que Sully a bien pu faire , mais que certainement aucun de ses secrétaires n'aurait hasardés sans une permission formelle. A la prise de Ville franche, il se fit donner mille écus par un malheureux vieillard que des soldats voulaient tuer; à la prise de Cahors, il ne rougit pas de partager le pillage , et sa bonne fortune fit tomber dans ses mains une boîte de fer oh il trouva quatre mille écus en or. Lorsque le bagage du duc de Mercœur fut pillé en Touraine , Sully réclama sa part du butin , qui fut de deux mille écus. Les habitans de Louviers ayant été trahis par un gentilhomme nommé Beaugrard , leur concitoyen , on découvrit les toiles et les cuirs qu'ils avaient cachés ; tout fut pillé assez vilainement , et Sully se félicite d'avoir eu trois mille livres pour sa part. A Mantes, un vieillard nommé de Fourges, se préparait à conduire , en contravention , un bateau de vivres à Paris ; mais il fut dénoncé par son propre fils, et conduit devant Sully. Dans le moment où le duc l'interrogeait, la poche du vieillard , qui était percée , laissa échapper des pièces 'd'or. Sully le fit d'abord courir dans la chambre pour (aire tomber les écus au soleil ; puis l'ayant Tait fouiller, il trouva sept mille écus en or, qu'il
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saisit , et dont il avait grand besoin, dit- il , en attendant la vente de ses blés et de ses bois. Enfin , dans une tentative sur Paris , le faubourg Saint- Germain fut pillé , Sully y gagna trois mille écus, et ses gens firent un butin considérable. Si maintenant on considère les nombreux et fastueux éloges que Sully reçoit dans ses Mémoires sur sa loyauté à la guerre , sur sa sévère probité , sur son désintéressement, on conviendra que ses secrétaires n'auraient osé lui rappeler les traits que je viens de citer, si le duc lui-même ne les avait pas consignés dans ses notes, et n'en avait pas fourni les détails.
4° Enfin , en voici la preuve la plus concluante: dans le livre III , Sully nous apprend lui-même comment et pourquoi il a composé cet ouvrage , auquel il donne quelquefois le titre de Journal. « Pour soulager ma mémoire , dit-il , je corn- » mençai à jeter sur le papier quelques traits qui » m'avaient frappé, et en particulier les discours y> que le roi m'avait tenus, ou que je lui avais » entendu tenir sur la guerre , sur la politique , » où je voyais qu'il y avait infiniment à profiter » pour moi. » Notez que Sully avait six ans de moins que Henri IV. « Ce prince qui s'en aper- » çut , parce que je lui rappelais quelquefois mot » pour mot ce qui était sorti de sa bouche, m'or- » donna de mettre quelque ordre dans mon tra- » vail , et de l'étendre. J'y trouvais de grandes » difficultés; mais, sur le commandement réitéré
» do S. M., je repris et continuai ce travail assi- » duemeiit. Voilà ce qui a donne naissance à ces » Mémoires. »
S'il pouvait rester encore quelque doute, je demanderais comment les secrétaires de Sullv auraient pu connaître et rapporter aussi fidèlement les longs et iréquens entretiens du roi avec son ministre , et les scènes qui se passèrent à huis clos entre Sully et la princesse Catherine , et la duchesse de Beaufort, et la marquise de Ycrneuil, et le comte de Soissons , et le prince de Condé , et le duc de Bouillon , et tant d'autres conférences délicates et secrètes que nous aurions toujours ignorées , si Sully lui-même n'avait pris le soin de nous en instruire. Je crois donc que Ton doit regarder ces Mémoires comme l'ouvrage de ce ministre ; et cependant, malgré cette conviction, je puis encore demander si nous avons réellement les Mémoires de Sully?
Pour expliquer cette énigme, il faut savoir qu'en 1745, un écrivain qui se nommait l'abbé de l'Ecluse, ou qui prit ce nom comme le chartreux Argonne prit celui de Yigneul-Marville, publia une nouvelle édition des Mémoires de Sully, corrigés, commentés et remis dans un meilleur ordre. Dans une préface adroite et sagement écrite, il expose les motifs qui l'ont dé.erminé à retravailler ces Mémoires. Toutes les matières y étaient , dit-il, dans la plus grande confusion ; le style y réunissait presque tous les défauts ; les nombreuses let-