DE SULLY
très de Henri IV y étaient placées sans ordre et sans rapport avec les événemens: voilà sans doute d'excellentes raisons pour corriger et pour refaire. L'abbé de l'Ecluse ajouta d'ailleurs au texte une grande quantité de notes explicatives , apologétiques ou critiques, et faisant parler Sully lui-même à la première personne , il lui prête un style qui, sans être d'une élégance et d'une pureté remarquables, est au moins très-supérieur à celui de l'édition originale. Quel qu'ait été le travail de l'abbé de l'Ecluse, sa version prévalut (car c'est une véritable version); les Mémoires ne se réimprimèrent plus sous l'ancienne forme; toutes les éditions successives depuis 1 74^ jusqu'à l'année i8i4* n'ont reproduit que l'ouvrage de l'abbé de l'Ecluse; et, à l'exception de quelques gens de lettres en petit nombre, il y a peu de personnes qui aient lu l'édition originale, celle qui fut imprimée sous les yeux de Sully, et que l'on nomme 1 édition aux lettres vertes, parce que le frontispice y offre une vignette où trois grands V Y Y sont entourés d'un feuillage vert.
2l8 SUR LES ABREGES HISTORIQUES.
Si nos enfans, si nos petits-neveux ne sont pas très-savans , ils ne pourront pas nous en accuser ; il n'y aura pas eu de notre part négligence ou parcimonie : les livres élémentaires pleuvent autour de nous; les jeunes gens n'ont plus que l'embarras du choix : il n'est aucune science, aucune partie de la littérature que des spéculateurs adroits n'aient mise à la portée de la jeunesse , je dirai presque de l'enfance , tant ils ont pris soin d'aplanir tous les obstacles, d'écarter toutes les épines, pour faire un court amusement de ce qui était autrefois un long travail. Certains jeux sont devenus une étude ; l'étude, en revanche, n'est plus qu'un jeu. Tel petit volume contient tous les secrets d'une profonde science ; l'histoire universelle se renferme en quelques pages, la morale en quelques lignes ; et nous aurons bientôt une Encyclopédie portative dont le poids ne fatiguera pas un enfant de douze ans.
On a commencé par faire des abrégés des bons livres ; ils étaient utiles ; les in-folio sont trop lourds pour la jeunesse ; mais bientôt ces abrégés ont paru trop volumineux encore , on en a fait des
SUR LES ABRÉGÉS HISTORIQUES. 2ig
extraits où l'on a prétendu n'avoir rien omis d'essentiel ; ecs extraits à leur tour ont été jetés dans de nouveaux alambics, on en a tiré la quintessence, et Ion a obtenu une nourriture très-peu substantielle , très-sujette à s'évaporer, très-propre à former des enfans extraordinaires et des hommes fort ignorans.
Quelques bons esprits se sont éleve's contre cette mode , qui avait dégénéré en véritable manie ; ils ont dit aux parens que ce qui s'apprend trop facilement s'oublie de même; que la mémoire, comme le corps , acquiert de la vigueur par l'exercice et le-travail ; que ces phénix de l'enfance deviennent presque toujours des hommes médiocres ; mais les païens n'ont pas voulu les entendre. Des hommes pressés de jouir ont rejeté toute idée de lenteur et de retard ; il ont cru que leurs enfans étaient privilégiés , que la science en eux pouvait précéder la raison; et les mères, encore plus crédules, n'ont pu résister au plaisir de voir dans leurs marmots des beaux-esprits en petite robe, et des docteurs en bourrelets. Dès- lors les jouets de l'enfance sont devenus de savans hiéroglyphes : on apprit à lire avec un jeu de cartes ; la géographie , avec des écrans; la poésie , avec les bonbons à devises; les lois de l'équilibre, avec le bilboquet; et le temps n'est pas loin sans doute où les petits enfans feront un cours d'anatomie sur des poupées, comme les grands enfans étudient la crâniologie sur des tabatières.
Si vous leur demandez les motifs qui leur font adopter cette nouvelle méthode , ils vous répondront qu'il faut inspirer aux enfans du goût pour l'étude , et que pour la leur faire aimer il faut en écarter tout ce qu'elle a de fastidieux et de pénible ; ils ajouteront enfin d'un ton très-affirmatif , qu'on ne fait jamais bien que ce qu'on fait facilement. Mais il est bon de s'entendre sur cette prétendue facilité. Il est inconstestable que les leçons les plus courtes sont celles qui s'apprennent le plus vite ; mais ce qu'ils paraissent ignorer, c'est que les leçons courtes sont aussi celles que l'on retient le plus difficilement. Prenons un exemple dans l'Histoire de France. Si nous la lisons avec ses détails essentiels, avec tous ses faits intéressans, les événemens, les images, les catastrophes qu'elle nous présentera seront autant de points d'appui qui soutiendront notre mémoire ; les noms et les dates s'y attacheront presque à noire insu , et nous n'oublierons pas des personnages avec lesquels nous aurons eu le temps de faire connaissance. Supposons au contraire que pour faciliter cette étude on ait fait abrégé sur abrégé de cette histoire, et qu'on l'ait réduite à un très-petit nombre de faits sans aucune liaison, à la nomenclature des rois dans leur ordre successif, et aux dates des naissances, avènemens et morts des souverains, qu'arrivera-t-il? L'enfant ou le jeune homme aura d'abord besoin d'une mémoire vigoureuse pour retentir soixante-sept noms dans un ordre prescrit , avec les dates qui y sont atta-
chées ; mais quand il serait capable de cet effort , il est presque impossible qu'après quelques jours il ne lui échappe pas plusieurs de ces noms qu'aucun intérêt, aucune image, aucun fait remarquable, n'auront classes dans sa mémoire ; et bientôt , trompé par l'ordre apparent des chiffres , il sera tenté de nommer Louis XIII après Louis XII , comme il nomme Henri IV après Henri III.
Dans une histoire détaillée , on ne court pas ce risque ; les noms se classent dans la mémoire sans qu'on y songe ; et leur ordre y est déterminé par celui des faits mêmes.
Supposons que le jeune homme lise le règne de Charles VII : les prodiges de la Pucelle d'Orléans, l'expulsion des Anglais, la France reconquise, sont des événemens qu'on ne peut oublier ; mais pendant qu'on s'en occupe, on voit figurer le Dauphin qui se révolte contre son père , et qui finit par lui causer la mort , on reconnaît bientôt ce mauvais fils dans Louis XI, qui néglige à dessein l'éducation de celui qui doit lui succéder sous le nom de Charles VIII , et les démêlés de ce dernier avec le duc d'Orléans apprennent d'avance à connaître Louis XII. On voit par ce court exemple que les noms sont attachés aux faits, et que l'on ne peut s'en rappeler un sans penser en même temps à celui qui précède et à celui qui doit suivre. En voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que les histoires les plus abondantes en événemens et les plus détaillées sont les plus faciles à retenir, et que les
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nomenclatures sèches sont, au contraire, ce qu'il y a de plus pénible et de plus désagréable à classer dans la mémoire.
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Quand un événement mémorable est raconté par plusieurs historiens , et présenté de plusieurs manières très-différentes, la version la plus simple , la plus vraisemblable et la plus naturelle est adoptée par tous les hommes qui sont doués de l'esprit de critique , et qui ont fait une étude approfondie de l'histoire. Une vaste lecture, une longue expérience, leur apprennent que si un fait approchant du merveilleux n'est pas absolument impossible , il est au moins fort rare , et qu'entre deux écrivains dont l'un s'attache aux probabilités et l'autre à l'éclat des événemens , la présomption est , par cela seul, en faveur du premier. Ce n'est point par scepticisme , comme on le croit communément , que les hommes sages se défient de tout ce qui est extraordinaire et qui tient du merveilleux. Leur préférence pour la narration simple est fondée sur ce raisonnement : Quel motif aurait pu faire négliger des faits qui ajoutent à l'intérêt et à l'éclat du récit ? Tout homme qui écrit veut être lu : il veut plaire, il veut intéresser, toucher, étonner le lecteur ; or,
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tous les hommes ont un penchant pour les récits extraordinaires , pour les grands tableaux , pour le dramatique et même pour le romanesque ; si ce dramatique , ce romanesque , est cependant vrai , est-il naturel de supposer que des historiens , estimés pour leur exactitude et leur savoir, se soient accordés à rejeter des vérités qui , sans peine et sans efforts, auraient animé leurs compositions historiques , et en auraient doublé le prix ? Me répondra-t-on qu'ils ont mis leur amour -propre à combattre des opinions reçues , et qu'ils ont voulu prouver leur sagacité par leur scepticisme ? Cette objection est fort bonne si on l'oppose aux écrivains qui ont discuté et nié les faits adoptés généralement, mais elle tombe devant ceux qui , connaissant les traditions vulgaires , n'ont pas même daigné les combattre et les ont entièrement passées sous silence ; on ne peut donc reprocher à ceux-ci d'avoir voulu briller en argumentant contre la croyance commune ; et il faut d'ailleurs se pénétrer de ce principe : qu'un seul historien , contemporain et témoin oculaire , qui raconte un fait simplement, est une autorité plus respectable et plus forte que trente écrivains qui , venus plus tard , présentent ce même fait avec des circonstances romanesques. Mais le vulgaire des lecteurs ne juge point ainsi. Le récit le plus dramatique et le plus brillant est celui qu'il adopte. Si un grand personnage meurt après une courte maladie , le poison paraît bien plus vraisemblable qu'une apoplexie ou un ané-
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vrisme ; des milliers d'hommes -égorgés au premier coup de cloche des vêpres . sur une vaste surface, et à la même heure, à des très-grandes distances , sont un événement hien plus croyable que l'explosion successive d'une haine long-temps comprimée. Ainsi le roman de Francesco Pipino, qui a écrit long-temps après le massacre, doit l'emporter sur le récit de INeocastro, écrivain distingué et témoin oculaire, et sur celui de Speciali , qui raconte le même fait sans en faire un mélodrame.
Avant d'aborder la discussion , détruisons une objection qui inquiéterait au moins le lecteur , si elle ne l' égarait pas. Un témoin oculaire , me dirat-on, peut avoir des raisons pour dissimuler ou pour altérer la vérité , et il ne serait pas étonnant qu'il eût voulu dérober à la postérité les circonstances atroces d'un complot aussi odieux. Voilà , ce me semble, l'argument dans toute sa force, mais il n'a de valeur qu'aux yeux de ceux qui ont lu ce trait d'histoire isolément, et n'ont aucune connaissance des faits qui ont précédé, accompagné et suivi les Vêpres siciliennes. Bien loin d'avoir horreur de ce massacre, les Siciliens en faisaient gloire ; ils y ajoutaient même des circonstances révoltantes et fausses, comme pour l'embellir et mieux faire éclater leur haine contre les Français. Tel Silicien qui n'avait pas osé regarder en face un soldat de Charles d'Anjou , se vantait, après l'événement, d'en avoir égorgé et torturé une douzaine. Tous les historiens d'ailleurs, ceux même qui dé-
testent cet acte de fureur, le présentent néanmoins comme une vengeance horrible mais juste. Ils y voient les représailles de la mort de Conradin, du supplice de vingt-quatre barons, de la cruauté avec laquelle le vainqueur fit couper les jambes à ceux qui avaient suivi l'étendard de Souabe , et surtout du massacre d'Auguste, ville dont tous les habitans furent plus complètement exterminés que les Français ne le furent aux Vêpres de Païenne. Jean de Procida lui-même, qui ne dissimulait pas sa haine contre les Français, et qui allait. chercher des vengeurs en Aragon et à Constantinople; Jean de Procida qui, depuis trois ans, excitait les Siciliens à la révolte, et croyait tout légitime contre les oppresseurs de sa patrie, n'aurait pas manqué de se glorifier d'un aussi grand complot, si réellement il lavait conçu. Ce n'est donc pas par pudeur que les premiers historiens n'ont rien dit du fameux coup de cloche qui devait être le signal, mais parce que le fait est absolument faux. Présentons d'abord cette grande catastrophe selon la croyance commune, et voyons si cette version peut résister a la critique.
On sait qu'après la défaite et la mort de Mainfroy , et après le supplice de Conradin , Charles d'Anjou, n'ayant plus de compétiteur, régnait seul à Naples et occupait la Sicile , où commandaient en son nom Eribert d'Orléans, Jean de Saint-Remi et Thomas de Bussaut. Gardons nous d'appliquer nos principes politiques du dix-neuvième siècle
MÉLANGES. l5
aux révolutions du treizième. Les deux princes qui se disputaient le royaume de Naples , pouvaient également se dire légitimes; Conradin, comme fils de l'empereur Conrad IY, et Charles d'Anjou comme ayant reçu l'investiture du pape, dont la suprématie , même temporelle , sur tous les Etats chrétiens , était encore reconnue par un grand nombre de peuples. J'écarte donc toute idée d'usurpation de la part de Charles, ou plutôt je rétablis cette vérité que chacun des deux princes avait le droit de considérer son ennemi comme usurpateur. Ce qui serait faux aujourd'hui ne l'était pas à cette époque. Jean de Procida, qui était sincèrement attaché à la maison de Souabe , avait été dépouillé de ses titres et de ses biens par Charles d'Anjou. Tout ceci est exact et n'est contesté par personne. Mais on ajoute que ce Procida trama une grande conspiration en Sicile , et que , d'après le plan des conjurés, on devait égorger tous les Français au même signal sur toute la surface de l'île ; que ce signal était le premier coup de cloche annonçant les vêpres du lundi de Pâques, à Palerme. Ce grand secret, dit-on, fut religieusement gardé ; le complot fut ponctuellement exécuté comme il avait été ourdi ; tous les Français furent massacrés le même jour, à l'exception seulement de Guillaume des Porcelets, qui, étant généralement aimé et estimé, eut la permission de se retirer en Provence, sa patrie. On ajoute encore que pour reconnaître les Français , et ne pas faire de méprise , avant
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d'immoler une victime, on la forçait d'articuler le mot ciceri, très-difficile à prononcer pour les Français, qui ne savent jamais distinguer les mots sdruccioli àcs mots troncid et piani.
Telle est l'opinion vulgaire qu'il faut examiner logiquement et historiquement avant de rétablir les faits dans toute leur exactitude. Si les conspirations, dont le secret est confie à un très-petit nombre de personnes, réussissent rarement, et, sont si souvent découvertes, commeni n'est- on pas étonné d'un secret si bien gardé par les habitans de tant de villes et de villages répandus , à de grandes distances, sur la surface d'une île qui n'a pas moins de cent quatre-vingt lieues de circonférence ? Pour que le complot réussît , il fallait qu'il éclatât partout en même temps. Il fallait donc aussi qu'il y eût des conjurés et des assassins partout : que d'hommes dans la confidence ! Et parmi ces hommes , plusieurs étaient liés d'amitié , d'intérêt avec les Français qu'ils devaient égorger ; et beaucoup de femmes ou filles étaient attachées par le mariage, ou autrement, à ces mêmes Français qu'elles allaient voir livrer aux poignards, et qu'elles n'avertissaient pas. Yoilà déjà bien des difficultés, mais je n'ai pas encore exposé la plus grande. C'est en 1279 <lue Jean de Procida, le héros de cette tragédie, et l'inventeur, dit-on, du coup de cloche , arriva en Sicile, et les Vêpres fatales n'eurent lieu qu'en 1282. Dans ce long intervalle, Procida fit deux voyages en Aragon, deux voyages
à Constantinople et à Rome. Quoi ! pendant tout ce temps, les Français n'ont conçu aucun soupçon, ils n'ont aperçu aucuns préparatifs ! De Messine à Catane , et de Girgenti à Païenne , aucun homme, aucune femme n'a révèle' l'affreux secret à un ami , à un mari , à un amant ! Convenons qu'ici le merveilleux commence : mais il est temps de faire voir l'absurdité.
Jean de Procida , qui cherchait à susciter partout des ejinemis à Charles d'Anjou , avait enfin déterminé Pierre III , roi d' Aragon , à faire une invasion en Sicile. Le jeune Conradin , avant de recevoir le coup mortel, avait jeté son gant au pied de l'échafaud. Ce gant fut ramassé et porté à Constance , fille de Mainfroy , et dernier rejeton de l'arbre de Souabe. Pierre III, son époux, regarda la transmission de ce gant comme une espèce d'investiture ; il arma une flotte qui devait débarquer dix mille hommes en Sicile , et Procida n'attendait que ce renfort pour soulever les Siciliens dont il connaissait les dispositions, et pour chasser les Français. Or, la flotte du roi d'Aragon ne fut prête qu'en juin 1282, plus de deux mois après les Vêpres de Palerme. Je demande à tout homme sensé s'il est raisonnable de supposer que Procida , qui , pendant deux ans avait sollicité cet armement , ait confié le salut de sa patrie au succès d'une conspiration aussi peu certaine, tandis qu'il était assuré de réussir avec la coopération des Aragonnais. Charles venait d'armer contre l'empereur deCons-
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tantinoplc ; les Siciliens n'attendaient que le moindre secours pour se soulever, et Jean de Procida, qui fondait toutes ses espérances sur l'Espagne, aurait éclaté avant de recevoir les puissances auxiliaires qui allaient rendre le succès assuré! Cela est trop absurde. Il faut donc reconnaître qu'un événement quelconque fit soulever les Siciliens avant que Pierre pût les y aider, et que les vêpres du lundi de Pâques en fournirent l'occasion fortuite, sans être le signal dune explosion dès long-temps méditée. Yoyons maintenant si le récit des historiens sages , et notamment d'un témoin oculaire, présentera quelque chose de plus vraisemblable que le roman de Pipino.
Soit à tort, soit avec raison , les Siciliens abhorraient le joug étranger , et il faut avouer que les lieutenans de Charles abusaient étrangement du droit de conquête et de l'éloignement de leur maître. Jean de Procida, pendant son séjour en Sicile , avait entretenu ces dispositions à la révolte , et il n'attendait que les dix mille soldats de l'Aragon pour la faire éclater. Mais le lundi 3o mars 1282, seconde fête de Pâques, les habitans de Palerme ayant été , selon leur usage , entendre les vêpres à l'église du Saint-Esprit, dans le village de Montréal, à une lieue de Palerme, la licence d'un soldat français dérangea le plan de Procida , loin de le servir, et rendit douteuse une entreprise qu'elle faisait éclore beaucoup trop tôt. Ce soldat, qui se nommait Drouet, ayant porté une main impudente sur
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le sein d'une jeune femme, fut aussitôt assailli , et perce de sa propre e'pe'e. Les Siciliens, quoique encore désarmés, assommèrent les Français répandus dans la campagne , le nombre suppléant au défaut d'armes". Un massacre général s'organisa à Palerme , et des armes, cachées jusqu'alors, y sont employées. De proche en proche , d'autres villes imitèrent Palerme ; Messine fut la dernière qui prit part à la révolte : tous les soldats français qui s'étaient réfugiés dans cette ville , voulurent résister au torrent ; mais voyant la partie trop inégale , ils capitulèrent; on leur fournit des barques pour passer le Phare , et cette capitulation est du 28 avril. Du 3g mars à cette dernière époque , il y eut des combats ou des massacres partiels , et les Français tentèrent inutilement de reprendre Palerme, tentatives qui, tout infructueuses qu'elles ont été, prouvent au moins que tous les Français n'étaient pas morts au son de la cloche des vêpres.
Ce récit, j'en conviens , n'est pas aussi dramatique et aussi brillant que le premier ; mais les personnes qui voudront réfléchir et consulter les historiens dignes de foi , le trouveront plus vraisemblable. Je pourrais citer un grand nombre d'autorités , et entre autres, ce M. Koch dont l'exactitude est connue de toute l'Europe. Il daigne a peine employer quatre lignes pour détruire une fable qui a fait une si grande fortune. Les hommes qui lisent peu ne retiennent que 1rs faits extraordinaires, qu'ils adoptent sans examen ; et les hommes qui
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lisent peu sont en grande pluralité. On dit que la vérité seule triomphe et reste ; non , c'est Terreur qui dure long- temps, et j'en pourrais citer des exemples. J'aime mieux revenir aux Vêpres siciliennes et m'étayer d'une autorité qui ne sera pas suspecte.
On n'accusera pas M. Simonde de Sismondi de rejeter, de nier ou d'affaiblir les révolutions, les conjurations , les troubles civils et les massacres dont l'Italie a été le théâtre dans le cours du moyen âge. Je lui ai reproché, au contraire, l'espèce de complaisance avec laquelle il retrace ces tableaux effrayans, et j'ai combattu surtout cette opinion bizarre qui ne voit de bonheur pour les peuples que dans les agitations des guerres civiles. Par l'une de ces contradictions dont l'esprit humain n'offre que trop d'exemples, M. de Sismondi, avec les intentions les plus droites et un grand amour pour l'humanité , veut que nous admirions tous les conspirateurs en général, et il a écrit deux chapitres pour honorer les Pazzi, assassins des Médicis. S'il y a de l'erreur dans cette thèse étrange, il n'y a point d'inconséquence ; et, en effet, si les peuples sont d'autant plus heureux qu'ils sont plus agités par les fureurs intestines , c'est être philanthrope que de leur souhaiter des révolutions. A cela près, j'ai reconnu que M. de Sismondi est un historien très-exact et très-impartial, même envers les rois qu'il n'aime guère, et les papes qu'il n'aime pas. On peut donc s'en rapporter à lui sur le mas-
sacre de Palerme ; car, si effectivement Procida l'avait conçu et l'avait fait exécuter, M. de Sismondi ne lui ravirait pas cette gloire , et Procida serait excusé comme l'a été Salviati. Eh bien! M. de Sismondi ne parle pas même de ce complot , et il raconte le fait presque littéralement comme je viens de l'exposer plus haut. C'est à lui que je dois la date de l'expédition de Pierre III, preuve chronologique dont j'ai tiré le plus fort argument contre la préfendue conjuration. On peut consulter à cet égard le vingt-deuxième chapitre de l'histoire des Républiques italiennes, il ne laisse rien à désirer sur le fait et sur les autorités qui le constatent.
Malgré cela, je ne me flatte pas d'avoir déraciné la vieille erreur; elle est trop théâtrale pour cesser d'être une vérité. Dans mille ans encore on parlera dufameuxcoupde cloche, de Bélisaire qui mendiait son pain , de la pomme de Guillaume Tell, anecdote qui se retrouve dans l'histoire de Danemarck et dans celle de la Corse ; des vertus du roi Pelage, et des hauts faits de Pharamond , princes dont je ne contesterai pas la gloire quand on prouvera qu'ils ont existé.
LE VESUVE.
Tout le monde parle du Vésuve ; une foule de curieux l'ont visite' , un grand nombre d' auteurs Font décrit ; et maigre tous ces renseignemens ceux qui n'ont point vu cette montagne célèbre , n'en conçoivent qu'une idée obscure, ne s'en forment qu'une image incomplète. Il ne suffit même pas d'avoir visité ce volcan pour le connaître , et il arrivera souvent que deux voyageurs qui l'auront observé ne s'entendront point en se communiquant leurs observations. Rien de plus varié, rien de plus contradictoire que les différentes relations sur le Vésuve ; et la difficulté de les concilier devient bien plus grande, quand on compare le Vésuve moderne à celui que les anciens ont décrit.
J'ai pensé qu'il serait intéressant de réunir sous un même point de vue, les diverses notions qu'on nous a laissées sur ce volcan , et d'expliquer la cause de leurs contradictions apparentes.
Interrogez plusieurs voyageurs qui reviennent de Naples, et questionnez-les sur la figure du Vésuve ; l'un vous dira que ce volcan est un cône tronqué, dont le sommet creusé en forme de coupe, vomit de la fumée et quelquefois des flammes : vous concevrez donc l'idée d'une montagne co-
nique , et rien de plus. Un autre voyageur vous assurera que le Vésuve a deux cimes très-distinctes, comme le Parnasse ; que le sommet septentrional se nomme Somma, et que l'autre est le Vésuve proprement dit, mais que tous deux ensemble ne forment qu'une seule montagne portée sur une seule base. Le troisième voyageur dira que les premiers ont mal observé ,*que ce volcan a réellement trois sommets d'une hauteur presque égale , et que le troisième sommet se nomme Ottdiano. Un quatrième enfin aura vu beaucoup d'autres cimes, sans compter celle de l'Hermitage, les T^iulizX les Monlagnoles, qui sont d'autres petits cônes semés çà et là au pied du Vésuve.
Si vous demandez ensuite d'autres détails , l'un vous montrera ce volcan comme un amas de cendres, de pierres-ponces et de laves, d'une couleur noirâtre, privé de toute substance végétale, et ne représentant que l'image de la mort et de la destruction. Un autre vous parlera des belles vignes du Vésuve, qui produisent le vin grec et le lachryrna chrisli, de ses maisons de plaisance, de ses jardins , de ses sources d'eau fraîche et limpide. Celui-ci vous peindra les dangers de son voisinage (i), au point de vous ôter l'envie d'en approcher; celui-là vous fera rémunération des villes et villages situés sur la base de ce volcan , et vous
(1) Une inscription placée sur le grand chemin, au pied du Vésuve , commence par ces mots effrayans : Fugite , posteri, yeslra res agitur !
nommera Saint- Jean , Portici , Résina , la Tour du Grec, la Tour de l'Annonciade, San-Angelo, Bosco-tre-Case , Ottaïano , et beaucoup d'autres , tous également exposés à être brûlés par les laves, ou engloutis par une éruption.
Parlez- leur du cratère , leurs descriptions se ressembleront encore moins. Celui-ci vante le courage qu'il a eu de descendre dans ce cratère effrayant , et assure qu'il est parvenu jusqu'à la bouche d'où sortaient les flammes et les matières embrasées. Celui-là niera la possibilité d'y descendre , et accusera le premier d'une jactance ridicule. Un troisième, pour concilier les deux autres, vous apprendra qu'il y a deux cratères; que le premier que l'on trouve en arrivant au sommet du volcan , se nomme cratère antique, et que l'on peut y descendre ; mais que l'autre , qui est dans le centre du premier, se nomme la bouche , et qu'il est inaccessible, parce qu'il est enveloppé d'une petite montagne conique et creuse , sur laquelle il faut monter pour voir l'orifice du gouffre. Alors survient un quatrième observateur qui dit : Cette petite montagne est purement imaginaire ; j'ai été dix fois au Vésuve ; j'ai parcouru le cratère, je n'y ai jamais vu de petite montagne , mais bien un bourrelet de quelques pieds qui couronnait la bouche du volcan. La montagne existe, s'écrie un autre voyageur, je l'ai mesurée ; elle s'élève à 180 pieds au-dessus des bords extérieurs du cratère , et même du môle de Naples on l'aperçoit très-bien.
Voulez-vous maintenant quelques ëclaircissemens sur les laves, sur le lieu d'où elles sortent , sur leur étendue , leur abondance , leur rapidité ? Les uns vous répondront : c'est un torrent de terres , de pierres embrasées et dans l'état de fusion , qui sort avec vitesse de la montagne , et se précipite dans la mer, après avoir dévoré tout ce qu'il a rencontré sur son passage. Rien n'est plus faux , vous diront les autres : ces matières ne sont point dans l'état de fusion, puisqu'elles offrent à la vue des inégalités , des aspérités considérables ; ce sont des amas de rochers mêlés à des torrens de sables rougis par le feu : tous ces rochers incandescens sont très-^certainement solides , puisqu'ils élèvent des angles et des pointes qui ont 10, 12 et i5 pieds de hauteur; d'ailleurs, le bruit qu'ils font, en se heurtant mutuellement dans leur cours , prouve assez qu'ils ne sont point fluides ; et les corps les plus lourds se soutiennent à leur surface et ne s'y plongent pas, dernière preuve de solidité. Quant à la source qui vomit ce Phlégéton, les uns la placent dans le cratère même , au sommet du volcan ; et d'autres soutiendront que les laves sortent toujours par le flanc , et quelquefois même du pied de la montagne.
Les rapports ne différeront pas moins sur l'étendue de ces laves , et des voyageurs les compareront à une petite rivière, tandis que d'autres leur donneront la largeur de deux lieues et une longueur trois fois plus grande. Celui-ci leur suppose une
effrayante rapidité ; elles engloutissent les villes avant que les habitans n'aient eu le temps de se dérober à la mort : celui-là soutient que leur cours est dune extrême lenteur, qu'elles se traînent sur le sol plutôt qu'elles n'y coulent , et qu'il leur a fallu souvent quatre ou cinq jours pour parcourir l'espace de trois mille toises.
Interrogeons maintenant les auteurs anciens qui ont parlé du Vésuve , et voyons si leurs écrits pourront expliquer les contradictions des observateurs modernes.
L'histoire fixe l'époque de la première éruption du Vésuve à Tan de Rome 832 , de J. C. 79 , du règne de Titus I, au ier de novembre, à midi (1). De tous les auteurs qui en ont parlé , Eusèbe est le seul qui place cette éruption dans l'année 80 de l'ère chrétienne; mais on peut voir cette opinion réfutée par le Nain de Tillemont, dans sa uote IV sur Titus. Tout le monde sait que Pline , qui commandait alors l'année navale à Misène , s'approcha du Vésuve pour reconnaître la cause de l'incendie qui se manifestait sur la montagne , et que cette curiosité lui causa la mort. On sait aussi que cette éruption détruisit, ou plutôt ensevelit sous un déluge de cendres les quatre villes d'Herculanum , Retina , Stabia et Pompeii. Il paraît donc bien démontré que le Vésuve n'est devenu un volcan que depuis la première année du règne de Titus.
(1) Scion quelques-uns, le 2^ août de la même année.
Voyons cependant si cette opinion est aussi certaine qu'elle est accre'dite'e. Diodore de Sicile , qui écrivait sous Auguste, plus de soixante ans avant l'éruption que l'on regarde comme la première , nous décrit ainsi le Vésuve (je me sers de la version latine) : Phlegrœus campus sic appcllatur acolle qui, AEtnœ instar Siciliœ, magnam vim ignis eructabat; nunc J^esuvius norninatur, multa inflammationis prislinae vestigia reservaris.
Sous le règne d'Auguste, le Vésuve était donc déjà considéré comme un volcan i puisqu'il avait anciennement jeté beaucoup de feu , magnam vim ignis, et qu'il conservait des traces d'une ancienne déflagration.
Strabon , qui écrivait vers la fin d'Auguste et sous Tibère , dit, en parlant de Stabia et d'Herculanum : Supra hœc loca situs est fesuvius , mons cinctus agris optimis, dempto vertice, qui magna s ui parte pi an us , totus sterilis est, adspectu cinereus...., ut conjecturam jacere queus ista loca quondam arsisse , etc.... Voilà encore le Vésuve considéré comme volcan un demi-siècle avant le règne de Titus : et ce passage de Strabon présente une autre difficulté ; car, au lieu d'une montagne à trois ou quatre cimes, il nous montre le Vésuve plane dans sa plus grande partie , magna sui parte planus , et sans aucun sommet , dempto vertice.
Florus , que l'on croit contemporain de l'empereur Adrien , parle du Vésuve dans la guerre de Spartacus. Il dit que ce gladiateur, qui osa com-
battre les armées romaines , s'était retiré sur le Vésuve comme dans une forteresse où il était assiégé parClodius, et qu'ayant fait descendre ses soldats jusqu'au fond du cratère , il s'échappa par des conduits souterrains , tomba sur les Ptomains à l'improviste , et saccagea leur camp. L'état actuel de ce volcan n'offre rien qui puisse expliquer ce passage de Florus.
Dion Cassius , qui composa son histoire depuis l'an 204 jusqu'à l'an 229 de notre ère, c'est-à-dire, cent vingt-cinq ans après la mort de Pline , décrit l'état du Vésuve , après les éruptions de 79 et de 2o3, qui sont les deux premières constatées par les historiens. Voici la version latine de Dion : Is mons mare spectat ad JSapolim, habetque fontes ignis rnaximos; at olim ex omni parte pariter excelsus
erat, sed tune ex medio ejus ignis extitit Ver-
tices qui circum sunt adhuc vête rem altitudinem
habent lia uttotus mons formant Jiabeat arn-
phitheairi, etc
Je suis forcé d'abréger considérablement cette citation ; mais le peu de mots que je transcris suffit pour établir une énorme différence entre le Vésuve de Strabon et celui dont parle Dion Cassius. Le premier Ta montré comme une montagne plane et sans sommet , le second parle des vertices et culmina ; ce qui ferait supposer un grand changement opéré par deux éruptions , dans Tintervalle de deux siècles. On ne peut pas même accuser d'inexactitude le traducteur latin ; car Dion se
2/j.O LE VÉSUVE.
sert du mot *opv<p*t , qui répond à vertices et culmina , c'est-à-dire cimes ou sommets. Quant à i'expression de veterem altitudincm , elle est inexplicable ; car si ces sommets conservaient leur ancienne hauteur, ils existaient donc déjà dans le temps de Strabon et de Diodore.
Je ne finirais pas si je voulais rapporter toutes les contradictions des écrivains à cet égard. Polybe, Lucrèce , Denys d'Halicarnasse , Pline l'Ancien , Pline le Jeune, Sénèque , Plutarque, Yitruve et Suétone, en parlant de ce volcan, semblent avoir décrit autant de montagnes différentes.
J'ai exposé les contradictions qui existent dans les différentes descriptions du Yésuve , il me reste a les concilier.
La première erreur provient de ce que le nom de Yésuve est tour-à-tour employé collectivement et particulièrement ; tantôt il signifie le cône volcanique , abstraction faite des autres cimes qui l'environnent ; tantôt il désigne tout le système de la montagne.
Ce volcan est situé à l'est-sud-est de la ville de Naples ; sa forme est un cône qui a été plus ou moins tronqué , plus ou moins élevé aux différentes époques de ses éruptions. L'élévation actuelle de son sommet est de 600 toises , et selon M. Hamilton , de 365q pieds français. Il a pour voisins les monts de Somma et d'Ottaïano ; mais ces trois montagnes ayant une base commune , on les comprend toutes trois sous le nom collectif de Yésuve.
LE VÉSUVE. 24l
Somma et Ottaïano sont situés au nord du volcan , et n'en sont séparés que par une vallée , ou plutôt une gorge de 2000 pieds de largeur, et d'une profondeur de 1600. Ces mesures sont variables comme tous les autres caractères de cette montagne. Les laves qui coulent le plus souvent dans le vallon , les pierres lancées par les éruptions , et qui y retombent , en exhaussent le sol , et en rétrécissent la largeur. Somma et Oltaïano ne sont pas deux montagnes différentes , mais les cimes d'une même montagne , dont la forme est celle d'une moitié d'amphithéâtre, qui présente un demicercle au cône du volcan : leur face intérieure est taillée à pic , et entièrement stérile ; leur croupe extérieure est arrondie, praticable, et ornée de la plus belle végétation. Du côté du Yésuve , ce demicercle de rochers emprunte la couleur noirâtre du volcan ; du côté opposé , il n'offre aucune trace d'incendie.
La base de ces trois montagnes , ou plutôt de ces trois cimes, forme un cercle de trente milles de circuit dans ses racines. C'est au pied de cette base que sont situés les villes, bourgs ou villages, dont voici les noms : Saint-Jean , San-Iorio, Portici, Regina, Torre del Fico, le Marine, Torre del Greco , Ripa-Stretta , Torre l' Ancino , Torre del l'Annonciate, Bosco-tre-Case, San-Angelo, Santa- Maria, Ottaïano , Somma, et quelques autres.
L'observateur placé à Naples, voit distinctement deux cimes au Vésuve : si l'on se pose directement
MÉLANGES. lO
à l'ouest de la montagne on lui voit trois sommets, parce que la pointe d'Ottaïano , qui est la plus orientale , apparaît dans l'intervalle qui sépare Somma du Vésuve. Au midi et au nord , on ne voit qu'une cime, parce qu'elles se cachent mutuellement ; et quand on est parvenu au haut du volcan, on reconnaît que les sommets d'Ottaïano, de Somma, et plusieurs autres, ne sont que la dentelure des rochers qui enveloppent le Vésuve du côté du nord , et lui présentent un demi-cercle. Enfin, on peut se faire en petit une image de cette montagne , en supposant que sur un soubassement circulaire et mamelonné , on a élevé un amphithéâtre romain , dont la moitié , détruite par le temps, a été remplacée par un édifice en forme de cône , dont la hauteur surpasse tout ce qui l'environne.
Quand on a dépassé les villages, les jardins, les habitations qui ornent la base du Vésuve , on arrive à une surface plane qui se nomme Atrio del Cavallo. C'est là que les cimes se séparent ; c'est là que le volcan se montre isolé, et que cesse toute apparence , tout espoir de végétation. Le cône est couvert, dans toute sa surface , d'un gros sable brun , que l'on appelle le jraisi de la montagne, et qui est composé de petits cubes irréguliers , et qui sont le résidu des scories , des laves et des ponces projetées par les éruptions. Cet amas de pierrettes , lapilli, est en même temps incommode et utile au voyageur : incommode , parce
qu'il rend la montée pénible et lente en cédant sous le pied; utile, parce qu'on y enfonce, et que sans ce point d'appui , la déclivité trop rapide ne permettrait pas d'y monter.
A une certaine hauteur on rencontre une assise, une zone plane , horizontale et circulaire qui enveloppe tout le cône; un peu plus haut on en trouve une pareille, et enfin une troisième avant d'arriver au cratère. On voit par-là que les côtés du cône ne sont pas une ligne continue, et que le volcan est formé de plusieurs portions de cône posées en retraite l'une au-dessus de l'autre, ce qui prouve qu'il a eu différentes hauteurs en différens temps , et que ces additions successives sont dues à de nouvelles éruptions.
Quand on arrive au sommet , on voit des rochers brûlés, ou des blocs de lave qui couronnent le cratère , et tournent leur face concave vers le centre commun : c'est ce qu'on nomme les bords du cratère antique. Ce mot antique ne désigne pas une haute antiquité , et il n'est employé que pour distinguer le oratère de la bouche , comme je l'ai dit. On marche quelque temps dans cette coupe assez peu concave avant d'arriver à la bouche du volcan. Ce petit voyage est effrayant et quelquefois dangereux. La croûte qui porte le voyageur est souvent très-mince (1), remplie de crevasses d'où il
(1) Le P. délia Torre, qui a passé quarante ans sur le Vésuve , dit que souvent celle croûte n'a pas plus de dix pouces d'épaisseur.
sort de la fumée , et percée de différens trous en forme de puits, qui lancent de temps à autre des pierres et du feu.
La bouche, qui est ordinairement au centre de ce cratère , est tantôt saillante , et tantôt enfoncée : enfoncée, lorsqu'au premier moment d'une éruption , tout ce qui embarrassait l'orifice a été lancé dans les airs ; saillante, lorsque, par la suite de cette même éruption, de nouvelles matières vomies par le gouffre ont formé un nouveau bourrelet. Pour comprendre cette construction et celte destruction continuelle, il faut savoir que dans le nombre immense des pierres lancées par le volcan , plusieurs retombent sur le cratère même; les autres, projetées plus loin, augmentent successivement la circonférence du cône. Celles qui retombent autour de la bouche, s?y amoncellent en forme de bourrelet; ce bourrelet augmentant sans cesse, s'élève en cône jusqu'à la hauteur de 180 pieds et plus, et dépasse bientôt les bords extérieurs du cratère : telle est l'origine de la petite montagne dont j'ai parlé , et que tout le monde n'a pu voir, parce qu'elle n'existe pas toujours. Lorsque cette montagne creuse et conique , qui couvre la bouche comme une capsule , s'est accrue au point d'empecher l'expansion des vapeurs , le volcan mugit et gronde; bientôt il soulève la masse qui obstrue sa bouche, il ébranle, détruit et rejette au loin les matériaux qui composaient la petite montagne ; et la chaudière entièrement découverte , vomit de
nouvelles matières enflammées. Cette bouehe alors s'agrandit aux dépens du cratère , sa circonférence s'approche sans cesse des rochers qui environnent le cône du volcan , et quelquefois la bouche et le cratère ne deviennent qu'un seul et même orifice.
Dans la suite, de nouvelles additions de matières projetées rétrécissent peu à peu l'ouverture ; la croûte du cratère se reforme; un nouveau bourrelet couronne la bouche ; ce bourrelet redevient cône et montagne, et il continue à croître et à s'élever jusqu'à ce qu'il soit ébranlé et détruit de nouveau. Si cette petite montagne acquérait par la suite une base assez solide pour résistera une éruption, la hauteur absolue du Vésuve croîtrait de 2 ou 3oo pieds ; et au lieu de trois repos en forme de zones que l'on rencontre dans sa déclivité , le voyageur en trouverait quatre avant de parvenir au cratère.
Si nous recourons maintenant aux descriptions des anciens , rappelons- nous que Diodore a trouvé le sommet de ce mont presque entièrement plane, magna sut parte planas; que Strabon ne lui a point vu de sommet saillant, dernplo vertice , et qu'il conservait les marques d'une ancienne déflagration , mulla prislinœ injlammationis vesiigia réservons. Cela nous prouve que dans des temps antérieurs à toute histoire de cette contrée , Campus Phlegrœusa\diil été le théâtre des ravages volcaniques. Le Vésuve alors offrait dans son centre une grande surface circulaire et plane, entourée d'un cercle de rochers également élevés, de manière
que le tout présentait l'image d'un vaste amphithéâtre : lia ut monsformam habeat amphitheatri. Le cratère avait alors pour largeur tout le diamètre de la montagne , et le côté du sud et du couchant avait son demi-cercle de rochers comme celui de l'est et du nord. Le Yésuve enfin avait en grand la figure que présente actuellement la Solfatare , volcan , magnâ sui parte planus , et dempto vertice. L'éruption de 70, , sous le règne de Titus , aura soulevé la masse de terre que les pluies de plusieurs siècles avaient fait couler dans le cratère , et qui l'avaient rendu plane, de concave qu'il était. L'explosion terrible de cette éruption a détruit la partie méridionale et occidentale de l'amphithéâtre , enseveli quatre villes sous un déluge de terres et de pierres, et formé des sommets distincts de Somma et d'Ottaïano , qui antérieurement n'avaient pas été regardés comme des cimes particulières , parce qu'ils faisaient alors partie d'un cercle commun. Ainsi , Strabon avait raison de dire , avant cette époque : Dempto vertice; et Diodore avait également raison de dire après l'éruption : V ertices circum sunt. Si l'on observe maintenant que la partie des rochers circulaires qui a été détruite est celle du sud-ouest, et que les villes d'Herculanum et de Pompeii sont au sud-ouest du volcan , l'explication que je donne laissera d'autant moins de doute , qu'elle s'accorde avec les observations modernes et avec les diverses descriptions des anciens.
LE VESUVE. 3/7
Depuis l'an 79, trente-une grandes éruptions, sans compter les moindres, ont vomi une énorme quantité de matières qui, retombant sur les bords du cratère, ont construit successivement des portions de cône , comme l'attestent les bandes planes que l'on rencontre sur la déclivité du volcan. De nouvelles éjections succédant aux premières ont enfin élevé le cône à sa hauteur actuelle , et opéré dans la construction des autres parties , comme elles opèrent dans la formation de la petite montagne que Ton voit s'écrouler et se reproduire dans le cratère d'aujourd'hui.
Je termine en faisant obsei'ver que Pline avait une idée bien juste sur la théorie des volcans , lorsqu'il a dit que le foyer de l'éruption n'était point placé dans la montagne, mais fort au-dessous: Sed in aliquâ infemâ valle conceptus exœstuat , et alibi pascitur ; il ajoute que le cône volcanique n'est que la cheminée , et non point la source de l'incendie : In ipso monte ignis non alimentum habet, sed viam. Si Buffon avait senti cette vérité quand il composa sa Théorie de la Terre, il se serait épargné la peine de bâtir un système qu'il a été obligé de détruire lui-même dans ses Epoques de la JSature. L'avantage que j'ai eu de voir le Yésuve avant , pendant et après une éruption , m'a fait comprendre et reconnaître l'exactitude de diverses relations que jusqu'alors j'avais cru contradictoires.
Yous n'aimez plus guère la litte rature , et vous aimez beaucoup les panoramas ; le succès constant du mélodrame , la de'cadence du théâtre de Molière me prouvent que vous regardez attentivement , et que vous écoutez avec distraction ; venez donc : c'est un grand tableau que je vais tâcher de de'ployer sous vos yeux; il ne sera ici question ni de morale (Dieu m'en préserve ! ), ni de littérature , ni de philologie , ni même de politique. C'est une grande ville, un beau golfe, un volcan , des coteaux agréables , de hautes montagnes , des campagnes riantes, des rochers calcinés, un sol riche, de pauvres villages, des bosquets verdoyans , et des ruines que je vais faire passer devant vous.
Paris a long-temps admiré le Panorama de Naples; dans cette belle composition , le spectateur était placé sur le palais du roi, position bien choisie pour laisser apercevoir les détails de la ville, mais beaucoup trop basse pour qu'on pût y jouir du magnifique spectacle qu'offrent les environs. Le coteau du Pausilype y cachait entièrement les champs Phlégréens et le golfe de Pouzzol ; et toute la côte de Sorrento était dans la vapeur.
Plaçons-nous donc sur celte montagne que couronne le fort Saint-Elme, et dont la ville de Naples tapisse la base orientale. Quel immense horizon se découvre de toutes parts, hors un point seulement , où la haute montagne des Camaldules et son couvent pittoresque interceptent la vue du nord-ouest, et servent de repoussoir aux objets placés à la droite et à la gauche de cette masse obscure î Sous vos pieds, la ville de Naples descend en amphithéâtre , se courbe vers le golfe dont elle embrasse une partie , et projette dans la mer un môle et un château. Si, de ce dernier point, votre œil suit le rivage qui se dirige au couchant , il parcourt la Tailla Beale, promenade située entre lès coteaux et la plage , et la route qui lui est parallèle vous conduit à la grotte du Pausilype. Qui a creusé cette longue caverne à travers toute la largeur de la montagne? Le peuple de Naples vous dira que c'est Virgile, car Virgile est connu des lazzaroni même comme un grand magicien. Sénèque, qui la nomme la crypte napolitaine, se sert, en la décrivant, d'une expression remarquable : « Il n'y a, dit-il, de lumière que ce qu'il en faut pour y apercevoir les ténèbres. » Voilà bien les ténèbres visibles de Milton. Aujourd'hui ce souterrain est moins obscur; Alphonse Ier y a fait percer deux soupiraux qui , puisant la lumière au sommet de la montagne , portent un jour douteux jusqu'au fond de la caverne.
Quand vous avez franchi ce Pausilype, célèbre
autrefois par ses maisons de plaisance, et encore si agréable aujourd'hui, une nouvelle scène s'ouvre à vos regards : le lac Agnano , cratère d'un ancien volcan ; la Solfatare , qui menace encore de se rallumer, et qui recouvre d'une croûte mince un lac en ébullition; Pouzzol, l'ancienne Dicéarchie , avec ses deux temples antiques , son amphithéâtre, et les énormes piles qui enseignaient son port ; un nouveau golfe se présente, et il se divise en plusieurs enfoncemens qui ont leur nom particulier. Ici, le Monte-Nuovo > volcan moderne , est sorti des entrailles de la lerre dans la nuit du 2() septembre 1 538; il a détruit et fait disparaître le bourg de Tri pergola et tous ses habitans , il a comblé le lac Lucrin, fait reculer la mer et bouleversé tout le rivage. Plus loin, le château de Baia , qui domine le golfe , vous rappelle Néron , Anicet et le bateau à soupape ; sur la pente du coteau et jusqu'au fond de la mer, sont les ruines de cette ville de Baia dont Horace vantait les délices; à peu de distance on trouve Bauli, lieu célèbre par la mort d'Agrippine; suivez la ligne du littoral , vous arriverez à la mer Morte , port vaste, parfaitement circulaire et profond , où Pline commandait la flotte romaine , lorsqu'attiré sur le rivage de Stabia par la première éruption connue du Yésuve , il y fut étouffé par les cendres du volcan. Si vous vous écartez de la mer, le second plan du tableau vous offrira d'abord le mont Gaurus, fameux par les guerres des Romains et des
PANORAMA DE NAl'LES. 2f>r
Samnites ; le lac Averne, dont les oiseaux ne redoutent plus aujourd'hui les eaux devenues fraîches et limpides, et la prétendue grotte de la Sibylle , avec des restes de temples. Bientôt une porte de forme élégante et d'une haute antiquité vous introduit dans une vaste enceinte où une route pavée en basaltes et une multitude de voûtes couvertes de ronces et de buissons vous, annoncent que vous foulez cette ville de Cumes, déjà célèbre avant que Rome fût bâtie. Une élévation isolée au milieu de cette plaine , porte encore le soubassement d'un édifice formé d'énormes blocs; et si vous avez la manie des conjectures , il ne tient qu'à vous de prendre cette ruine pour les restes du temple bâti par Dédale. La triste Cumes vous montre encore la forme et les débris d'un amphithéâtre creusé dans une montagne ; et à l'aspect de l'immense caverne qui s'ouvre à l'ouest sur le rivage , on ne peut s'empêcher de prononcer ce vers de l'Enéide :
Excisum cuboicœ latus ingens rupis in anlruin , etc.
Mais j'ai promis de ne point parler latin , et je continue ma description.
La mer me forçant à revenir vers le sud, je côtoie le lac Achérusia, qui n'a plus rien de remarquable que son nom, et j'arrive sur l'isthme étroit où fut Misène. Des merveilles des Lucullus il ne reste plus qu'un vaste souterrain soutenu par des piliers, et un amphithéâtre dont la mer a envahi
1 arène, et où l'on ne peut entrer qu'en bateau. Ce cap, ce mont Misène est creuse et percé dans toutes les directions; vous y verrez eucore quelques vestiges d'une gloire passée , mais je ne vous conseille pas d'y chercher l'endroit où Énée a enterré son trompette. Portez vos yeux vers l'occident : un canal d'une médiocre largeur vous sépare devS anciennes Pythécuses. Procida , la première de ces îles, est plane, uniforme , et ne s'élève que sur son rivage oriental ; Ischia , l'ancienne GEnaria, cache dans les nuages la cime de son volcan , plus haut que le Vésuve , et ressemble à une pyramide colossale destinée à servir de limite entre le domaine de Cérès et celui de Neptune.
Nous venons de terminer la moitié du cercle que nous avions à parcourir; pour examiner l'autre moitié, revenons au point où nous avons commencé , et achevons de gauche à droite l'examen que jusqu'ici nous avons fait en sens contraire. L'île de Caprée sera la borne de ce demi-cercle, comme le cap Misène l'a été de l'autre.
Quelle est cette montagne dont le sommet arrondi est surmonté d'une merveille de l'art ? c'est Capo di Monte, maison royale , de structure imposante , qui , s'élevant sur une masse d'arbres épais, ressemble à un palais magique que la main des fées tient suspendu sur une touffe de verdure. Plus loin , cette route qui se dirige au nord est celle de Capoue; à droite, est celle de Caserte ; plus à droite encore , celle de Bénévent. Ici la
plaine repose les regards fatigues des nombreuses aspérités des montagnes. Partout la vigne mariée à l'ormeau, et nourrie d'une sève vigoureuse , atteint et dépasse la cime des arbres qui lui servent d'appui, et ses grappes de couleur d'ambre pendent en festons sous des voûtes ombragées. L'active fécondité d'un sol tout volcanique ne se borne pas à ce double produit ; l'épi de Cérès , qui partout ailleurs demande l'aspect immédiat du soleil, croît et mûrit ici à l'ombre àes pampres et des ormeaux; et quand la moisson est faite, l'avide cultivateur exige encore de nouveaux bienfaits ; il jette sur cette terre , déjà trois fois féconde , les semences des légumes, des lupins et d'autres plantes utiles qu'il a le temps de recueillir avant les courts et faibles frimats qui se font sentir sous ce climat privilégié. Avançons maintenant sur le bord oriental de ce beau golfe, où d'autres phénomènes nous attendent
Le premier objet qui nous frappe est le Vésuve. Entièrement détaché de la chaîne des Apennins , il semble , dit César Braccini , qu'il dédaigne le contact des montagnes vulgaires. Semblable au Parnasse, il nous montre un double sommet. Audessous , la mer offre un nouveau spectacle : des vaisseaux , des barques nombreuses la sillonnent en tous sens ; au bas de la montagne régnent le luxe, l'industrie, l'activité; au haut sont amoncelées les laves, les ponces , les cendres, les scories, et tout présente l'image de la destruction ; enfin ,
2 54 PANORAMA DE NAPJLES.
au-dessus de la mer, des villagCsS, du volcan et des flammes , la chaîne des Apennins élève ses neiges éternelles, et couronne le tableau par la découpure de ses cimes argentées. Quelquefois, quand le vent d'est règne sur cette côte , la colonne de fumée qui sort du Vésuve s'incline sur le golfe , le traverse en forme d'arc, et se recourbant vers la région de la Solfatare , semble indiquer la communication qui existe entre ces deux ateliers de Yulcain.
Au-delà du lieu où la triste Pompéii commence à se remontrer à la lumière, dans le pli formé par la nouvelle direction du rivage, vous voyez Castellamare, port et maison royale, d'où le golfe de Naples, vu en sens inverse , présente le tableau le plus imposant et le plus varié; le reste de la côte contraste de la manière la plus agréable avec la sombre sévérité du Vésuve. Les villes que vous apercevez , et qui semblent se pencher vers la mer, sont Vico , Sorrento et Massa , que de nombreux villages environnent; et, dans ces lieux jadis chers aux nymphes et aux muses , Pan, Cérès, Bacchus et Pomone prodiguent à l'envi leurs richesses à l'habitant paresseux. Cette portion du continent se termine par le cap de la Minerve , et enfin , au sud , l'île de Caprée est le dernier objet qui arrête vos regards. Placée vis-à-vis Naples, elle semble fermer l'entrée du golie ; les commets de ses rochers, découpés en forme de rayons , offrent l'image d'une grande couronne, et paraissent nous
rappeler qu'autrefois l'un des maîtres du inonde choisit cette île pour le théâtre de ses plaisirs, de ses débauches et de ses cruautés.