‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 43 sur 117 · DU CAPITAINE WALLIS · texte numérisé non relu

DU CAPITAINE WALLIS

figurer avec les Armidc et les Alcine. Ce climat où règne un printemps éternel, cette terre qui fournit sans cesse à l'homme des richesses qui n'ont coûte aucunes sueurs , ces mœurs si différentes des nôtres , l'éloignement qui nous sépare de ces îles de presque tout le diamètre du globe , tout enfin était un sujet de doute ; et cependant tout a été confirmé par les voyageurs qui ont suivi M. de Bougainville et le capitaine AYallis. Cook a relâché à Otahiti dans tous ses voyages , et les dernières relations sur cette île n'intéressent pas moins que les premières. Il n'est sûrement pas un seul de mes lecteurs qui n'ait entendu parler d'Otahiti , et qui n'ait lu quelques descriptions de cette île fortunée ; je me garderai donc bien de corrompre , dans un récit écourté , le charme que leur procure ce souvenir ; je me bornerai à un seul trait , auquel peut-être on a fait peu d'attention.

Quand Wallis débarqua à Otahiti , le fer était à peine connu de ces insulaires ; mais ils en sentirent bientôt toute l'importance. De tout ce que les Anglais pouvaient leur offrir en échange des vivres que l'on fournissait à l'équipage , le fer était la substance la plus précieuse, et celle pour laquelle on obtenait davantage. Il s'établit bientôt un marché , dans lequel les clous étaient la monnaie courante : pour un petit clou, on recevait une énorme charge d'ignames ou de noix de cocos ; pour un clou médiocre , des fruits et de la volaille ; pour un gros clou , le cochon le plus gras : une hache

3oO VOYAGE

était alors un trésor inestimable. Les Otahitiens s'aperçurent bientôt que les jolies insulaires faisaient une vive impression sur les navigateurs ; et comme ces peuples étaient encore trop près de la nature pour connaître la différence entre l'amour permis et l'amour illicite, ils résolurent de profiter des tendres dispositions des Européens. De son côte' , Wallis , quoique rigide observateur de la discipline , n'osa priver entièrement son e'quipage de la douceur des mariages temporaires. Il voulut cependant prévenir les suites fâcheuses qui pouvaient naître des passions livrées à elles-mêmes, et d'une communication indiscrète entre les naturels et les Anglais : il fit tracer un camp , et défendit, sous les peines les plus graves, d'en franchir les limites; mais l'Amour fut dans le Nouveau- Monde ce qu'il a toujours été dans l'ancien : il se rit de la discipline anglaise ; et le dieu qui sut pénétrer dans une tour d'airain, franchit d'un saut les faibles retranchemens qui n'avaient été levés qu'à regret.

Les Otahitiens, effrayés de l'énorme consommation que faisaient les étrangers, virent que leur île, toute fertile qu'elle était, ne produirait jamais assez pour payer tous les clous que les Anglais avaient à vendre. Ils spéculèrent sur les soupirs de leurs hôtes, et ils sentirent que les femmes seraient un moyen d'échange aussi sûr et moins ruineux que la volaille et les cocos. Quoi ! dira-t-on, vendre des femmes ! Hélas! dans quel pays n'en vend-on

DV CAPITAINE WALLIS. 3oi

point ? L'Afrique , toute l'Asie , une partie de l'Europe en tiennent des marches publics; et s'il m'était permis de parler des marches particuliers , je n'irais pas bien loin pour trouver des excuses au procède des Otahiiiens. Mais pour des clous! eh! pourquoi pas? Pour l'homme de la nature, le fer ri'cst-il pas mille fois plus pre'cieux que l'or? Et chez nous mêmes, si ces deux métaux devenaient également rares, le plus utile ne tarderait pas à reprendre sa prééminence : trop heureux les habitans de îles Océaniques , s'ils n'avaient pas appris de nous à employer ce 1er à un usage funeste !

Revenons donc au marché d'Otahiti. Une rivière séparait les Anglais des naturels ; la communication n'était pas facile , et à l'inconvénient de cette distance fâcheuse, se joignait la difficulté de s'entendre dans deux idiomes réciproquement inconnus. Mais si l'amour est audacieux, l'esprit de commerce est bien inventif; ces deux passions se réunirent pour tromper la vigilance du capitaine. Les insulaires savaient qu'il y avait des clous de trois dimensions différentes ; celui qui voulait s'en procurer se présentait sur l'autre bord de la rivière avec trois femmes dont l'une était belle, la seconde médiocre , et la troisième laide ; car enfin , ils voulaient tirer parti de tout , et toutes les marchandises ne peuvent pas être de la première qualité. Mais comment faire entendre le tarif à des gens séparés par un fleuve ? Le marchand otahitien s'était muni de trois»chevilles de bois , qui par la

3o2 VOYAGE

forme et les proportions représentaient parfaitement les trois espèces de clous qui avaient cours , et en montrant une femme il faisait voir en même temps le simulacre proportionne au prix qu'il mettait à ses charmes ; ainsi entre le plus gros et le plus petit clou , il y avait justement la proportion qui se trouve entre la Venus de Medicis et un laideron.

Dès ce moment, le fleuve fut une faible barrière, tout le monde sut nager, et les sentinelles mêmes donnaient le mauvais exemple à ceux qu'elles auraient dû contenir. Wallis s'aperçut que la cargaison de clous diminuait à vue d'œil : les coffres furent forcés ; soldats et matelots pillaient à l'envi cette précieuse pacotille ; on alla jusqu'à attaquer les clous du bordage, et Wallis fut obligé de quitter une rade où, sans écueil et sans tempête , il aurait vu les membres de son vaisseau se disjoindre et s'engloutir.

Si quelques personnes trouvaient ce récit trop peu grave , je leur répondrais que je n'ai inventé aucune des circonstances ; que le capitaine Wallis les rapporte très -sérieusement , et qu'elles n'ont rien de plus étrange que ce que nous lisons tous les jours dans des relations qui sont sous les yeux de tout le monde. J'ajouterai une observation, par égard pour les lecteurs scrupuleux. Si dans ce récit on substituait aux clous des bourses pleines de sequins, on trouverait le marché tout simple, et l'on croirait lire un voyage à Constantinople , à Bagdad

DU CAPITAINE WALLIS. 3o3

ou à Bassora; telle femme qui a un grand mépris pour les clous , trouverait les sequins de bien meil- m leur ton ; mais je n'y puis rien faire, et je copie exactement. Quoi qu'il en soit, depuis que j'ai lu le voyage de Waliis, je n'ai pu passer devant la boutique d'un clouticr sans me dire : Il y a là un trésor équivalent au harem du Grand-Seigneur.

Le 26 juillet 1 767 , Waliis quitta cette ile, plus dangereuse pour lui que cette montagne d'aimant dont il est question dans les Contes arabes, et qui attirait aussi les clous des vaisseaux. Jusqu'au mois d'octobre , il fait la découverte des îles qu'il nomme Sunders , Lord Howe , le Groupe de Scilly, Boscawen , Reppel , et d'une autre enfin qui reçut le nom de AVallis. Il relâche à Tinian , qu'il trouva moins triste qu'elle n'avait paru au commodore Byron ; son équipage s'y guérit , s'y rétablit de ses fatigues, et il remit en mer le i5 octobre. Chose étonnante ! il a navigué depuis le 11 avril jusqu'au 18 novembre sans rencontrer, sans voir un seul vaisseau. Il jette l'ancre dans la rade de Batavia le 3o novembre ; il la lève le 8 décembre suivant, arrive au Cap de Bon ne -Espérance le 4 février 1 768 , en sort le 3 mars , et débarque le 19 mai à Hastings, dans le comté de Sussex. Waliis a fait le tour du monde en six cent trente-sept jours ; il y a peu d'exemples d'une pareille diligence.

3o4 DIDEROT.

Parlons de Diderot ; mais sans rëpe'ter ce qu'on a dit cent fois , et ce que j'ai dit moi-même des œuvres philosophiques, des romans, des drames et des mélanges littéraires de cet écrivain , occupons-nous de cette question importante : S'il est dangereux pour tordre social de permettre la réimpression et le libre cours des Œuvres de Diderot en particulier, et en général de toutes celles que V on nomme si mal à propos philosophiques? A mes risques et périls, je me déclare pour la négative. Cette opinion va paraître fort extraordinaire, et va peut-être faire jeter les hauts cris à de fort honnêtes gens ; mais par cela même qu'ils sont honnêtes, ils ne me condamneront pas sans m'avoir entendu , car alors je les comparerais à certains philosophes; il leur sera facile ensuite de me confondre s'il m'échappe quelques sottises.

On a cru et l'on croit encore les écrits philosophiques dangereux pour la religion , pour la morale et pour la stabilité du gouvernement, parce que Ion regarde la philosophie comme une doctrine opposée à la religion ; mais la philosophie n'est point une doctrine ; ce mot ne présente à l'esprit aucune idée précise , n'indique aucune

DIDEROT. 3o5

croyance, aucun précepte , aucune opinion. Interrogez les hommes religieux, à Paris, à Madrid, à Rome ou à Vienne , ils seront tous d'accord sur les points fondamentaux de la religion et de la morale ; les protestans mêmes ne diffèrent de nous que par des subtilités théologiques, inaccessibles à l'intelligence du vulgaire; et dans nos guerres.de religion, il n'y avait peut-être pas deux soldats, à chaque bataille, qui eussent pu dire pourquoi l'on se battait. Quand on prononce le mot chrétien ou le mot catholique, je sais donc clairement ce qu'on veut dire ; j'y reconnais une doctrine parfaitement coordonnée , basée sur des principes invariables , la même pour tous les peuples qui la connaissent, qui subsiste depuis un grand nombre de siècles , et qui est professée par le plus grand nombre des Européens.

Mais qu'est-ce que c'est qu'un philosophe? quelle idée peut-on se faire de l'esprit , de la raison , du caractère et des mœurs de l'homme à qui l'on donne ce titre? Socrate était philosophe, mais Diagoras l'était aussi : et les péripatéticiens qui croyaient à l'âme , et les pyrrhoniens qui ne croyaient à rien , et les épicuriens qui ne voulaient que du plaisir, et les stoïciens qui bravaient et niaient la douleur, et Diogène qui méprisait les hommes, et nos philantropes qui se vantaient d'aimer tout le monde, et Descartes avec les tourbillons, et Leibnitz avec les monades, et Wolff avec son être simple, et Kant avec le temps et l'espace,

MKL.WT.KS. 30

3o6 DIDEROT.

et Locke qui ennoblit l'entendement humain , et Lamétrie qui fait de nous des machines , et Voltaire qui veut que Ton croie en Dieu , et le baron d'Holbach qui professait l'athéisme , et Jean- Jacques Rousseau qui a fini par mépriser Diderot , et

Diderot qui a fini par détester Jean -Jacques

Tous ces hommes , anciens ou modernes, tous ces hommes dont il n'y en a pas deux qui aient eu la même opinion , sont réunis par une étrange absurdité sous la dénomination commune de philosophes :or, quelle doctrine peut résulter de cet amas de principes incohérens , divergens ou diamétralement opposés ? que peut - on craindre de tous ces systèmes, de ces opinions, de ces rêveries qui se réfutent , se détruisent mutuellement , et dont les auteurs se feraient une guerre acharnée si on leur laissait le champ libre ? Proscrivez les philosophes en masse, ils feront corps contre l'ennemi commun et ils seront d'accord entre eux pour la première fois; abandonnez-les à leur destin, ils se détruiront eux-mêmes, et vous aurez chacun d'eux pour auxiliaire contre les autres. Ainsi, bien loin de dire à un jeune homme dont l'esprit pencherait vers le philosophisme :« Gardezvous de lire les philosophes; je lui dirais : « Lisezles hardiment , lisez-les tous , si vous le pouvez , et vous finirez par les abandonner tous , parce qu'il ne résultera de toutes vos lectures aucun principe solide , aucune opinion stable ; parce que dans chacun de leurs ouvrages vous trouverez la

DIDEROT. 3o7

•réfutation de tons les antres , parce qu'enfin tous ces livres se serviront mutuellement d'antidote contre les maximes pernicieuses qu'ils renferment. »

Observons que la réfutation ou la condamnation d'un livre philosophique, présentée par un philosophe , produit bien plus d'effet que si elle était prononcée par l'autorité ecclésiastique ou civile, que l'on suppose toujours intéressée a détruire l'esprit philosophique. Prenons pour exemple le Système de la Nalure; Voltaire, que l'on n'accusera pas d'être trop favorable à la religion, s'étonne du bruit qu'a fait ce livre ; il dil qu'à l'exception de deux pages où il a vu quelques objections embarrassantes, tout le reste ne lui a paru qu'un amas de raisonnemens fastidieux qui ne prouvent rien. J'ai la conviction intime que ce jugement de Voltaire a plus anéanti le fameux Système de la Nature , que n'aurait fait un arrêt du parlement de Paris , avec brûlement du livre sous l'escalier du palais.

Mais ce sont les livres des philosophes qui ont fait la révolution. Voilà le grand argument , voilà l'opinion vulgaire que plusieurs personnes adoptent de bonne foi , et que d'autres s'efforcent d'accréditer sans y croire.

Je répondrai que si l'on veut rechercher toutes les causes de la révolution, il faudra bien reconnaître qu'elles sont très-multipliées; que les écrits philosophiques n'y sont que pour leur part, et

3o8 DIDEROT,

qu'ils sont eux-mêmes des effets de causes antérieures ; que l'explosion de i 789, malgré les écrits philosophiques , malgré la licence des mœurs et l'audace des écrivains, n'a cependant été préparée que pour servir une ambition qui n'avait rien de philosophique ; que la prétendue liberté a été le prétexte et non pas le but de la révolte ; et que cette explosion aurait pu être prévenue , retardée ou empêchée Il ne m'est pas permis d'en dire davantage.

Jusqu'ici je n'ai parlé que de la révolution politique; mais, si l'on me demande quels sont les coupables de la révolution morale , je répondrai que nous le sommes tous plus ou moins. Je conçois que les classes élevées de la population repoussent toute responsabilité à cet égard ; cette pudeur est louable , mais est-elle bien sincère ? Les plus sages d'entre nous ont jeté dans la balance du mal un poids quelque léger qu'il fût , et tous auraient quelque compte à rendre , soit pour avoir coopéré , soit pour avoir souri à un désordre qui n'était pas sans charmes, et dont on ne prévoyait pas les suites affreuses ; ceux même qui ont averti, qui ont blâmé, n'ont pas laissé de cueillir quelques fleurs au bord du précipice qui allait les engloutir. Faut-il s'étonner si les écrits du temps se sont ressentis de la licence générale? Blâmez leurs auteurs tant que vous voudrez ; mais par qui ces auteurs étaient-ils accueillis, par qui étaient-ils protégés? IN' était-ce que pour les philosophes eux-mêmes

DIDEROT. 3og

que les philosophes composoient des livres où les principes de Tordre social étaient examinés et discutés sans respect et souvent sans décence ? A qui voulaient plaire , à qui plaisaient en effet les écrivains qui affichaient l'irréligion et le libertinage? Pour qui la presse vomissait-elle chaque jour tant de romans lubriques et de brochures scandaleuses? Oui, sans doute , la liberté de penser , de parler et d'écrire , a été poussée jusqu'à l'extravagance ; mais tous ces écrits audacieux, impies ou obscènes , ne sont point la cause de la corruption générale ; ils n'en sont que la preuve. C'est une erreur assez commune que de prendre l'effet pour la cause, mais la réflexion suffit ordinairement pour nous avertir de la méprise. Depuis l'artisan jusqu'à l'homme de lettres le plus distingué , personne ne travaille que dans l'espoir du succès. On ne fait pas des colifichets brillans et dispendieux pour les hommes qui méprisent le luxe ; on ne compose pas des livres infâmes pour les peuples qui ont des mœurs ; on ne fronde pas le gouvernement , on n'attaque pas la religion dans les Etats où le gouvernement et la religion sont respectés, et où les hautes classes de la société donnent l'exemple de ce respect. Picportonsnous par la pensée vers le milieu du dix-huitième siècle , interrogeons les mœurs et l'esprit public de cette époque , et nous apprendrons si les écrits audacieux en ont été une cause ou une conséquence. Les philosophes que Toi* accuse d'être

Page 1