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auteurs de la corruption géne'rale , n'existaient pas. sous Louis XIV; et s'ils avaient été les sujets de ce monarque , ils n'auraient écrit ni le Contrat social, ni le Dictionnaire philosophique, ni les Pensées philosophiques , ni le Système de la Nature. Voyez cependant quelles étaient les mœurs publiques immédiatement après la mort de ce grand roi. Sont - ce les écrits de Diderot , de d1 Holbach et de Rousseau qui ont produit la Régence?
Mais au moins les écrits philosophiques peuvent entretenir l'esprit de sédition, d'irréligion, et la corruption des mœurs. — Oui , j'y consens ; ils produiront cet effet comme les chansons bachiques entretiennent le vice de l'ivrognerie , qui subsisterait sans les chansons. Mais accordonsleur complètement cette fâcheuse influence ; ce ne sera , du moins , que quand ces écrits seront lus , médités et répandus jusque dans la masse du peuple. Or, les ambitieux, les factieux, les révolutionnaires enfin sont -ils de grands amateurs de livres philosophiques? Je sais qu'ils s'en vantent, mais c'est tout. Me persuadera-t-on que les vainqueurs de la Rastille , les hommes de 1 793 et le sénat régicide aient lu le Tractatus philosophicopoliticus de Spinosa, le Léviathaji de ïïobbes^ et même les écrits anti-chrétiens de Boullanger? Leurs chefs les avaient lus, dira-t-on. — Si vous me parlez des chefs de révolution, je répondrai que , comme ils n'annoucent jamais ce qu'ils veu-
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lent faire, et comme ils indiquent un but quand ils se dirigent en secret vers un autre , ils sauront toujours trouver des prétextes et alléguer des motifs, si ceux de la philosophie leur manquent. La religion elle-même n'en a-t-ellc pas servi ? Sont-ce les philosophes qui remuèrent le monde quand des cours du nord , sous un prétexte religieux , accordèrent à Luther une protection toute politique ? Sont-ce les philosophes qui , dans le seizième siècle, ont voulu donner le trône de France à la maison de Lorraine , et ont proscrit Henri IV ?
Non, le peuple ne lit pas les gros livres; et parmi les classes moyennes de la société , les philosophes ont été bien0 plus vantés qu'ils n'ont été lus. Le Système de la Nature était un livre rare, même pendant la révolution, et l'on serait étonné du petit nombre d'hommes qui le connaissent aujourd'hui. Ce sont les noms des philosophes et non pas leurs écrits que l'on opposait à la religion et au gouvernement. Voltaire même , le plus séduisant de tous, était bien mal connu des révolutionnaires, puisqu'ils l'ont cru partisan de la liberté et de l'égalité, puisqu'ils ont décerné l'apothéose à l'écrivain qui ne voyait que des singes et des tigres dans la future grande nation. Comment est-il devenu l'idole du peuple , celui qui a dit cent fois, en vers et en prose : Odi profanurn vulgus et arceo? Dans ses œuvres, on trouverait, sous toutes les formes, des phrases semblables à celles-ci: «Criez contre l'autorité et les impôts,
vous aurez toute la canaille pour vous ; et quand vous aurez assez de cette canaille à vos ordres, il se trouvera des hommes d'esprit qui lui mettront un mors à la bouche, une selle sur le dos, et monteront dessus pour aller renverser les trônes et les empires. » Ah! si les hommes de la grande fédération avaient bien connu Voltaire , ils n'auraient pas fait du marquis de Ferney le premier saint de la révolution. Mort , ils l'ont porté au Panthéon dans un char magnifique ; vivant, ils l'eussent traîné à l'échafaud dans une charrette.
Malgré tout cela , me répondra-t-on, il vaudrait bien mieux que les philosophes n'eussent jamais écrit. Oui , sans doute, il vaudrait bien mieux que les hommes fussent toujours contens , paisibles , dociles, sans ambition! et que nous fussions encore à l'âge d'or; c'est un vœu fort honnête: V ignorance et V incuriosité sont un mol et doux chevet pour reposer une tête bien faite ; mais celui qui a dit cela était le plus curieux et le moins ignorant des hommes de son siècle. On aura beau faire , les écrits philosophiques existent , et si un jour ils deviennent dangereux, ce sera la faute des lois et du gouvernement. Les anéantir est impossible ; les proscrire, c'est leur donner une fâcheuse importance; c'est faire soupçonner qu'on les craint, et, aux yeux du vulgaire, la vérité se trouve toujours dans ce que la puissance redoute, loi ouvrage hardi est tombé tout à plat, qui serait vanté et recherché s'il avait obtenu les hoir
neurs de la prohibition. Ces éditions multipliées
de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, etc ne
prouvent pas qu'on lise davantage et que l'on eomprenne mieux ces écrivains, mais elles sont la conséquence naturelle de la grande importance qu'on a donnée à tous ces écrits par l'espèce d'interdit qu'on a voulu jeter sur eux. Si on ne s'en était pas occupé , les hommes studieux auraient profité de ce qu'ils ont d'excellent, et le peuple n'aurait pas connu le reste. On a bien tort de croire que la hardiesse d'un écrit suffise pour lui donner de la vogue ; j'ai pour preuve du contraire un fait qui n'est pas bien ancien , et dont le récit terminera moins tristement cette discussion un peu trop sérieuse.
Il y a quinze ou seize ans qu'un homme d'esprit et fort instruit publia un livre intitulé : Du Feu considéré dans l'Homme et dans l'Univers. La première phrase de l'ouvrage était celle-ci: « Dieu n 'est autre chose que le calorique. » Un journal l'ayant citée, des hommes religieux se récrièrent contre l'apparition d'un tel écrit, dans un temps où les vrais principes de l'ordre social commençaient à reprendre faveur. Mais un plaisant leur dit : « Eh! Messieurs, laissez l'auteur en repos ; si son livre réussit , ce dont je doute , on en fera bientôt un autre où l'on dira : Dieu n'est autre chose que l'oxigène, et les deux dieux chimiques s'entretucront sans que le public prenne part à la querelle. «Le gouvernement ne s'occupa
point du livre , et le dieu calorique se morfondit, à l'insu même des philosophes.
J'espère qu'on ne me soupçonnera pas l'intention de vouloir étendre aux écrits séditieux la tolérance que je réclame pour les ouvrages philosophiques. Ces derniers sont ordinairement volumineux ; pour les lire et les comprendre , il faut une certaine instruction , une attention forte , l'habitude de la dialectique , l'aptitude à saisir et à concevoir les abstractions , et une connaissance suffisante du vocabulaire et du style didactique. Ajoutez à cela qu'ils ne présentent jamais une lecture amusante dans le sens que le vulgaire attache à ce mot. Les écrits séditieux ont un tout autre caractère : renfermés dans une légère brochure, dans un court pamphlet, et souvent portés sur une feuille volante, ils sont, par leur brièveté et par leur prix modique, à la portée et à la convenance d'un bien plus grand nombre de lecteurs. S' adressant aux passions et aux vices, ils en prennent le langage qui est toujours intelligible pour les esprits les plus obtus. Il ne faut ni attention forte , ni études préliminaires, ni connaissance de la dialectique pour en développer le sens ; ils amusent parce que l'homme est naturellement frondeur, ils paraissent forts de raisonnement parce qu'ils flattent les vices et les passions ; enfin, comme le dit Voltaire dans le passage que j'ai cité : « Criez contre l'autorité » et les impôts , vous aurez toute la canaille pour » vous. »
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Pour achever le parallèle , ou plutôt le contraste que j'établis entre les œuvres philosophiques et les écrits séditieux, il suffit d'ajouter que les premières peuvent s'appliquer à tous les temps , tandis que les autres dépendent des circonstances. Les gouvernemens peuvent donc toujours arrêter les effets de ces derniers, tandis qu'ils ne peuvent plus anéantir tout ce qui existe d'écrits philosophiques ; et, en empêchant qu'on n'en produise de nouveaux , ils ne feraient qu'ajouter au lustre et à l'importance des anciens que l'on ferait passer pour les derniers accens de la vérité ; et , au contraire , en laissant le champ libre aux nouveaux philosophes, ils ne feront qu'augmenter la masse des sophismes, des conjectures hasardées , des systèmes absurdes, et des contradictions qui se combattront , se réfuteront, et se neutraliseront , puisque ce mot est à la mode. Une page du père Duchêne a fait plus de mal que toute la société du baron d'Holbach.
Je n'ai pas parlé des écrits obscènes parce que le goût en est passé. Les romans libertins n'obtiendraient aucun succès. Au théâtre , le respect pour la décence se manifeste tous les jours avec une telle sévérité, qu'on n'y a plus à craindre que l'excès de rigorisme. Bans la société , nonseulement une expression obscène révolterait tout le monde , mais les gravelures les mieux gazées y sont proscrites par \c bon goût et par le bon ton , ce qui est encore plus sûr.
La vie littéraire de Diderot a ëte' une palinodie continuelle. En rendant compte de l'édition de 1818, j'ai prouve par de nombreuses citations que ce philosophe avait été souvent orthodoxe et même intolérant. La nature lui avait refusé la possibilité d'écrire avec modération, et il se jetait toujours dans les extrêmes : quand il lui prenait la fantaisie d'être religieux, il l'était avec despotisme , véhémence et dureté ; quand l'incrédulité survenait à son tour, elle ne s'arrêtait point au doute , et Tathéisme était son terme, avec quelque regret peutêtre de ne pouvoir aller plus loin. Naigeon, l'ami de Diderot, ayant déclaré qu'il faut avoir beaucoup d'étoffe pour être athée , Diderot, qui avait, beaucoup d'étoffe , devait aller jusque là. Ainsi , comme dans les fièvres intermittentes , les retours se manifestent par des alternatives de frisson et de chaleur, le fondateur de l'Encyclopédie éprouvait tour à tour des accès de dévotion et d'athéisme , ce qui a fait dire que ses œuvres présentaient continuellement le combat du génie du bien et du génie du mal.
Quelques lecteurs vont me prendre pour dupe : « Ne voyez- vous pas , me diront-ils, que ces pages si chrétiennes , si orthodoxes , et même intolérantes , étaient des concessions faites au despotisme ecclésiastique ? Il fallait vivre ; et Diderot était sans fortune.» Il fallait vivre! J'admettrai cette excuse , quand on m'aura prouvé qu'un homme , plein d'esprit et de talent , ait pu se trou-
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ver dans la nécessité d'écrire, tour à tour, pour et contre la religion et l'Etat ; quand on m'aura démontré qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'existence que de souffler en même temps te froid et le chaud, et quand on m'aura fait voir un arrêt du parlement qui ait condamné Diderot à se couvrir d'un masque religieux quand il penchait vers l'athéisme. Il faut que je vive est l'excuse banale des faiseurs de libelles. Un ministre répondit à l'un d'eux : Je n'en vois pas la nécessité ; le mot est dur. Je n'imiterai pas l'homme d'Etat , et je dirai au contraire : Il faut que tout le monde vive ; mais comme les censeurs les plus rigides , les lois les plus impératives ne nous ordonnent que de nous abstenir de l'attaque, sans jamais nous commander d'embrasser la défense , je refuserai toujours mon estime a l'écrivain qui professe hautement une doctrine contre laquelle il écrit en secret.
Mais on veut que j'estime Diderot et que je l'admire. Voyez quels éloges emphatiques on lui prodigue depuis quelques années ! Non-seulement on le présente comme un génie du premier ordre, mais on le vante comme un homme rempli de probité, d'honneur et de droiture. A Dieu ne plaise que j'ose ternir une aussi belle réputation ! Je veux même renchérir sur les louanges , pourvu que les admirateurs prennent la peine d'éclaircir une difficulté qui rend mon assentiment impossible. Les mêmes hommes qui témoignent tant de vénération
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pour Diderot, affichent au moins autant d'enthousiasme pour Rousseau. L'auteur du Contrat social est le plus sincère des politiques ; l'auteur du Discours sur l inégalité des conditions , le plus sage des philosophes; l'auteur d'Emile, le plus vertueux des hommes. Or, je sais que Diderot et Rousseau étaient amis, et l'amitié des philosophes est toujours éclairée , sincère et solide. Pour estimer Rousseau à sa juste valeur , je ne puis donc rien faire de mieux que de consulter Diderot, son camarade philosophe, son émule en sagesse et en probité. A force de recherches dans les Œuvres de l'encyclopédiste, je trouve enfin qu'à propos d'un vil délateur, nommé Suilius, et contemporain de Néron, Diderot a exprimé, dans quinze pages, sa grande estime pour l'ami Jean- Jacques. Yoici les traits les plus saillans de ce beau panégyrique.
« On m'a dit que ma sortie (contre Suilius ) s'adressait à Jean -Jacques Rousseau; ce Jean- Jacques a-t-il fait un ouvrage tel que celui que je désigne? a-t-il calomnié ses anciens amis? a-t-il décelé l'ingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs ? a-t-il déposé sur sa tombe la révélation
de secrets confiés ou surpris ? Je dirai, j'écrirai
sur son monument: Ce Jean- Jacques jut un
pervers Jean-Jacques n'a-t-il rien lait de pareil ?
Ce n'est plus de lui que j'ai parlé. »
Voyons plus loin si c'est bien Rousseau que Diderot a voulu désigner sous l'affreux emblème de Suilius.
« Après avoir vécu vingt aimées avec les philosophes, comment Jean- Jacques devint-il an ti philosophe ? Diderot repond immédiatement à cette question :
» Précisément, comme il se fit catholique parmi les protestans, protestant parmi les catholiques, et qu'au milieu des catholiques et des protestans ,
il professa le déisme ou le socinianisme
» Comme il écrivait dans la même semaine deux lettres à Genève, par l'une desquelles il exhortait ses concitoyens à la paix, et par l'autre, il soufflait dans leurs esprits la vengeance et la révolte.
» Comme il plaida la cause des Iroquois à Paris, et comme il eût plaidé la nôtre dans les forets du Canada.
» Comme il écrivit contre les spectacles après avoir fait des comédies.
» Comme il se déchaîna contre les lettres qu'il avait cultivées toute sa vie.
» Comme il calomnia l'homme qu'il estimait le plus, après avoir avoué son innocence....
» Comme, en prêchant contre la licence des mœurs, il composa un roman licencieux.
» Comme... etc.. etc. »
IV est-il pas bien plaisant de voir Diderot faire un crime à Rousseau d'avoir professé secrètement le déisme au milieu des catholiques ; Diderot, qui professait l'athéisme après avoir écrit vingt pages décentes et religieuses ? et ce roman licencieux reproché à Jean -Jacques, comme si la Nouvelle Hé-
loïse était plus scandaleuse que la Religieuse et les Mijouoc indiscrets !
Maintenant , messieurs les admirateurs , j'ai besoin de vos lumières. Vous m'ordonnez de respecter ces deux grands et honnêtes philosophes ; je suis disposé à vous obéir, mais il faut opter : si Jean-Jacques a été tel que Diderot le représente , je ne puis voir dans Fauteur des Conjessions qu'un méprisable charlatan ; si au contraire Rousseau a été vertueux, Diderot n'est plus qu'un vil calomniateur. Je vous laisse le choix : auquel de ces deux sages dois-je aller porter mon encens ?
Je ne me charge pas de réfuter l'un après l'autre les principes z///rà- philosophiques de Diderot ; on trouvera cette réfutation complète dans les écrits des autres philosophes, car, comme je l'ai fait observer, ils ne sont d'accord sur rien ; mais je puis, par un seul exemple , donner une idée de la dialectique et de la manière d'argumenter de ce profond logicien. Dans une promenade qu'il fait avec un abbé , la conversation roule sur la peinture en général , et sur le paysage en particulier. L'enthousiaste Diderot élève jusqu'aux nues le génie des grands artistes, mais l'abbé ne voit toujours que des hommes dans ces artistes, et il admire encore plus le créateur. Notre philosophe saisit cette occasion pour donner au bon abbé une petite leçon de matérialisme. Notez queDiderot fait lesdemandes et les réponses, et qu'il suppose son interlocuteur un peu bète, deux moyens infaillibles de triompher
dans une dispute. « Si j'avais là, dit le philosophe, un boisseau de dés; que je renversasse ce boisseau, et qu'ils se tournassent tous sur le même point , ce phénomène vous étonnerait-il beaucoup ? — Beaucoup. — Et si tous ces des étaient pipes, le phénomène vous étonnerait-il encore? — Non. — L'abbé, à l'application : ce monde n'est qu'un imias de molécules pipées en une infinité de manières diverses. Il y a une loi de nécessité qui s'exécute sans dessein, sans effort, sans intelligence , sans progrès, sans résistance, dans toutes les œuvres de la nature. » Plus loin , Diderot conclut que le bel ordre qui nous enchante dans l'Univers ne peut être autre qu'il n'est; et notre bon abbé reste tout stupéfait et tout atterré d'un si terrible argument. Mais au lieu de cet abbé , si soigneusement hébété par Diderot, supposons un interlocuteur doué du simple bon sens, et qui eût répondu : Une infinité de molécules, non pipées, ne produiraient que le chaos ; une infinité de molécules, pipées avec intelligence, produiraient l'ordre; mais qui est-ce qui a fait les molécules , et qui est-ce qui les a pipées? » Je serais curieux de savoir quelle eût été la réplique du philosophe.
Par condescendance pour les admirateurs du grand homme, je veux bien, malgré ce que j'ai dit plus haut, leur concéder que la nécessité exprimée par iljaut que je vive, l'ait contraint à écrire tour à tour avec sagesse et avec audace ; j'irai même jusqu'à lui pardonner le petit calcul par lequel il
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se faisait payer comme orthodoxe, et vanter comme esprit fort. Mais , sur les sujets qui n'intéressent ni la religion , ni le gouvernement , ni la morale publique , dans les écrits sur les beaux-arts , par exemple , pourquoi Diderot s'est-il contredit sans cesse , comme dans ses œuvres philosophiques , pourquoi n'a-t-il pas écrit une page qui n'ait été démentie par les pages suivantes? 11 n'y a point ici de il faut que je vive , et son libraire n'a pas stipulé dans son marché que Diderot lui livrerait quatre ou cinq volumes de contradictions. Il ne reste donc plus qu'à prouver que ces contradictions existent, qu'elles sont évidentes, choquantes et absurdes. Le lecteur jugera de l'étoffe par les jolis échantillons que je vais lui mettre sous les yeux.
Diderot avait la plus grande aversion pour la critique ; il la regarde comme un signe évident de méchanceté. « On est plus jaloux, dit-il, de passer pour homme d'esprit qu'on ne craint de passer pour méchant. IN' est-ce donc pas assez des inconvéniens de l'esprit sans y joindre ceux de la méchanceté ? » Il dit ailleurs : « Tu remues le sable d'un fleuve qui roule des paillettes d'or , et tu reviens les mains pleines de sable , et tu laisses les paillettes. » Plus loin : « Il est une certaine subtilité d'esprit très-pernicieuse ; elle sème le doute et l'incertitude. Ces amasseurs de nuages me déplaisent spécialement ; ils ressemblent au vent qui remplit les yeux de poussière. » Plus loin encore: « La sotte occupation que celle de nous empê-
cher sans cesse de prendre du plaisir, ou de nous faire rougir de celui que nous avons pris : c'est celle du critique. » Après des déclarations si bienveillantes, on peut être certain que quand ce brave homme entrera dans un salon d'exposition , il ne parlera des artistes qu'avec décence et modération. S'il plonge ses mains dans le Permesse, il n'y cherchera que les paillettes d'or, cl il ne nous montrera pas le sable ; il se gardera bien de ressembler aux amasseurs de nuages, et son génie ne s'abaissera point à la sotte occupation du critique. Voilà ce que j'ai dû penser après avoir lu son chapitre de la critique. Voici comment il sait observer les bienséances qu'ils s'est prescrites, quand il passe en revue les peintres français, dans son Salon de 1767 . « Belle. Belle n'est rien. — Millet. Nul. — Lundberg. Nul. — Le Bel. Nul. — Venevault. Nul. — Valade. Ptien. — Juliart. Rien. — Voirot. Comme Juliart. — Amand. Je n'en ai jamais rien vu qui vaille. — Guérin. Rien. — ParroceL Moins que rien. — Deshays. Mauvais. — Jollain. Rien, décidément rien. — Rcnon. Serviteur à M. Renon. » Vingt autres reçoivent des complimens aussi flatteurs et aussi laconiques.
Mais peut-être, six ans auparavant, Diderot était-il moins morose, et conséquemment plus poli. Voyons donc le Salon de 1761; écoutons l'homme qui ne ramasse pas de sable et ne cherche que les paillettes.
« M. Nastier : Le portrait de feu madame In-
fante7 en habit de chasse, est détestable. Cet homme-là n'a donc point d'ami qui lui dise la vérité ? — M. Halle : Il n'y a pas, à mon gré, un morceau de M. le professeur Halle qui vaille. » En 1765, notre juge s'exprime avec autant de grâce et d'aménité : « Bachelier: M. Bachelier, il est écrit : Nil faciès , incita Minervâ. On ne viole guère d'autres femmes , mais Minerve , point. La sévère et stricte déesse vous a dit : Et lorsque vous assommez Abel avec une mâchoire d'âne , et lorsque vous saisissez notre Sauveur, bien malheureux de retomber entre vos mains au sortir de celles des Juifs, tu ne feras rien qui vaille ; on ne me viole point. — Challe : Le tableau de Chai le a dix-huit pieds de large sur douze de haut. C'est ma foi une des plus grandes sottises qu'on ait jamais faites en peinture. — Yalade : Nous devons , mon ami (il s'adresse à Grimm), un petit remerciement à nos mauvais peintres ; ils ménagent votre copiste et mon temps. Vous m'acquitterez auprès de M. Yalade — Desportes: Ne m'oubliez pas non plus
auprès de M. Desportes. — Descamp : Encore à celui-ci la petite politesse que vous savez. «—Guérin (plusieurs tableaux) : Ce sont les plus misérables chiffons. » En 1767, Diderot, toujours ennemi de la critique , dit poliment à M. Halle : « Si vous n'en savez pas faire davantage, allez- vous-en. »— - A M. Lagrénée : « Est-il possible d'imaginer rien de plus pauvre , de plus froid, de plus plat î » — A M. Monnet : « Le Christ est malheureux en
France; il est bafoué par nos philosophes et maltraite par nos artistes. Au sortir des mains de Pierre, il tomba dans celles de Bachelier, qui l'a livré cette année a Parrocel, àBrcnet, à l'Epicié, à Monnet qui le tient à présent. » Mais voilà bien assez de gentillesses philosophiques ; repoussons d'avance la grande objection que l'on peut me faire.
Si tous ces peintres , va-t-on me dire , ont été réellement dépourvus de talent, et si leurs ouvrages ne méritaient pas d'autres éloges , Diderot , sans aimer la critique, et sans tomber en contradiction, avait bien le droit de les déclarer nuls, mauvais ou détestables , puisqu'il 1^ appréciait ainsi à leur juste valeur. C'est Diderot lui-même qui va répondre à ce raisonnement : voici ce qu'il dit de Boucher. Quelles couleurs! quelle variété! quelle richesse d'objets et d'idées ! Il n'y a aucune partie de ses compositions qui , séparée des autres , ne vous plaise ; l'ensemble même vous séduit.... Personne n'entend comme Boucher l'art de la lumière et des ombres. Il est fait pour tourner la tète à deux sortes de personnes, les gens du monde et les artistes. .... Ce peintre est à peu près en peinture
ce que l'Arioste est en poésie etc. » Observons
bien qu'il ne s'agit pas ici d'un ou de deux tableaux, mais de toutes ses compositions ; remarquons encore que ces louanges sont générales et ne s'appliquent pas seulement à l'heureuse inspiration d'un moment: Personne n'entend comme Boucher, etc Puis on le compare à l'Arioste, l'é-
loge que nos meilleurs artistes ne dédaigneraient pas. Consultons maintenant la page 1 1 4 du même volume ; nous y lirons :
« Boucher que voulez-vous que cet artiste
jette sur la toile ? ce qu'il a dans l'imagination ; et que peut avoir dans l'imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage ?... Je vous deTiede trouver dans toute une campagne un brin d'herbe de ses paysages , et puis une confusion d'objets entasses les uns sur les autres , si déplaces , si disparates, que c'est moins le tableau
d'un homme sensé que le rêve d'un fou J'ose
dire que cet homme n# sait vraiment pas ce que c'est que la grâce, j'ose dire qu'il n'a jamais
connu la vérité. » Qu'on ne dise pas, pour
justifier Diderot , que le talent de Boucher s'était dégradé, quoique cela soit vrai. Les éloges donnés ci-dessus étaient généraux, et ici le blâme est général ; ils s'appliquent au talent même du peintre et non pas à tels tableaux. Quand même Virgile aurait fini par faire des vers pitoyables, on n'aurait pas le droit de dire qu'il n'a jamais connu la grâce et la vérité. Et ce nouvel Arioste qui ne sait pas ce que c'est que la grâce !
Passons à un exemple inverse ; voyons par quel miracle un autre peintre obtient une palinodie toutà-fait contraire à celle de Boucher :
« Salon de 1761. M. Chardin. C'est toujours une imitation fidèle de la nature avec le faire qui est propre à cet artiste ; un faire rude et comme
heurté; une nature basse, commune et domestique. Il y a long- temps que ce peintre ne finit plus
rien etc.... » Comment ce peintre, qui depuis
long-temps ne finit plus rien, mërite-t-il, quatre ans plus tard, en 1 765 , qu'on lui crie : « Vous revoilà donc , grand magicien, avec vos compositions muettes ! qu'elles parlent éloquemment à l'artiste ! on entend tout ce qu'elles lui disent sur l'imitation de la nature , la science de la couleur, et l'harmonie ! comme l'air circule bien autour de ces objets ! la lumière du soleil ne sauve pas mieux les
disparates des êtres qu'elle éclaire Chardin est
si vrai , si vrai , si harmonieux qu'il se soutient , et peut-être vous enlève à deux des plus beaux Vernet , à côté desquels il n'a pas balancé de se mettre. » Yoilà donc ce faire rude et heurté, cette nature basse et commune qui rivalise avec Vernet ! partout, en peinture, en littérature, en art dramatique , le grand Diderot prononce des jugemens semblables à ceux que je viens de rapprocher. Il en est de même des principes , comme on va le voir.
Ce philosophe qui est devenu le coryphée de nos indépendans en politique et en littérature , avait , comme on s'en doule bien, la plus grande antipathie pour les règles et les préceptes. Pour élever le drame larmoyant au-dessus de Thalie et de Melpomène , il condamne les règles d'Aristote, et les tourne en ridicule ; s'il parle d'architecture dans l'Encyclopédie, il se moque des règles de Vitruve;
enfin , à propos de peinture , il fait , je ne sais pourquoi, comparaître Aristote, et il dit: « Les règles ont fait de l'art une routine , et je ne sais si elles n'ont pas été' plus nuisibles qu'utiles. Entendons-nous : elles ont servi à l'homme ordinaire ; elles ont nui à l'homme de génie. » Or ; comme tout ëc rivai u , tout artiste se croit homme de génie , et comme aucun ne consentà passer pour un homme ordinaire, il est évident qu'il faut briser le le joug des règles pour acquérir une grande renommée. Quel sera donc l'étonnement du lecteur quand il verra que , immédiatement après une déclaration si formelle , Diderot prescrit aux artistes six pages de règles de sa façon , qu'il exprime du ton le plus impératif, positivement ou négativement, comme : soyez terrible dans telle occasion, préférez telle chose à -telle autre , sacrifiez aux grâces , même dans la peinture de la mauvaise humeur, présentez tel objet de telle façon, éclairez vos
objets de telle manière, etc , ou bien: ne me
représentez jamais telle chose , n'inventez de nouveaux personnages que dans tel cas , je n'aime pas qu'Apollon poursuivant Daphné soit respectueux; quand même la nature est sèche , l'art ne doit pas
/être, etc
Mais Diderot, me direz-vous, ne se contredit point : il veut que l'on suive ses propres règles , et il ne proscrit que les règles d' Aristote. Vous vous trompez, car il fait revenir a Aristote, et il ordonne aux artistes de suivre fidèlement les règles
de ce philosophe grec : « Comme la poésie dramatique , dit-il , page 184, l'art a ses trois unités, de temps, de lieu et d'action. » Vingt lignes développent ce précepte. Voyez ensuite l'article composition du Dictionnaire encyclopédique, vous y lirez : « Le peintre est assujetti dans sa composition aux mêmes lois que le poète dans la sienne , et l'observation des trois unités iï action, de lieu et de temps , n'est pas moins essentielle au peintre historique qu'au poète dramatique. » Six pages sont employées à démontrer la nécessité de s'astreindre à ces règles d'Aristote , dont Diderot s'est tant moqué , et qui ne conviennent qu'aux hommes ordinaires. Ici, j'interpelle encore les admirateurs de l'Encyclopédie , et s'il faut que je me soumette a ses décisions, que l'on me désigne au moins celles qui doivent me servir de lois ; mais je devine : Diderot a seulement voulu dire : « Esclaves, assujettissez-vous aux règles, Diderot seul a le droit de les enfreindre. »
Mais enfin Diderot avait un grand talent! Je l'avoue ; je reconnais même que la nature lui avait départi toutes les qualités qui pouvaient en faire l'un des écrivains les plus estimables , mais Diderot les possédait virtuellement , et non pas formellement ; il les a du moins presque toutes perverties par l'usage qu'il en a fait. Oui, ce philosophe avait une instruction profonde et variée , beaucoup d'imagination, de l'originalité, de l'enthousiasme; par une espèce de prodige, il a souvent
33o SUR LA CRITIQUE.
du coloris, malgré la rudesse et l'incorrection de son style ; c'était enfin un homme d'esprit, de talent, de génie même, et, en vérité, c'est dommage.
De tout temps la critique a chagriné les auteurs ; de tout temps les auteurs ont maudit la critique. La censure littéraire est si ancienne , que les gens de lettres devraient y être habitués ; ils s'en étonnent cependant comme si elle était une chose nouvelle. L'esprit de critique est né avec l'homme et ne meurt qu'avec lui. Les plus grands écrivains ont été censurés : les plus grands hommes n'échappent jamais entièrement aux traits malins de la langue ou de la plume ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre , N'en défend pas les rois.
C'est à ce prix qu'on achète le bonheur idéal de s'élever au-dessus du vulgaire.
Or, si les plus grands hommes ont été soumis à la critique , il me semble que ceux qui ne brillent que d'un éclat médiocre n'ont pas trop bonne grâce de se mettre en fureur quand on ose leur reprocher quelques défauts. Auraient-ils trop d'à-
mour-propre ? Non : je pense au contraire qu'ils n'en ont pas assez. Que ne prennent-ils le parti de s'assimiler aux grands personnages qui ont été comme eux le but de la médisance et les objets de la critique ? Qui leur défend de s'enorgueillir de ce qu'ils nomment une persécution? Que les écrivains deviennent fiers à raison du mal qu'on dit de leurs ouvrages : ce sera un bon tour à jouer aux critiques , si l'intention de ces derniers est d'humilier les auteurs.
Certes, ce n'est pas d'aujourd'hui que la critique s'exerce contre les talens en tout genre , ou contre les hommes qui ont peu de talent. Si l'on voulait remonter à la source , il faudrait dater du moment où un homme a parlé pour la première fois ; car sans doute celui qui l'écoutait l'a contredit, et conséquemment l'a critiqué : ainsi l'on peut dire que le second homme fut le premier critique. Homère n'a pas seulement eu ses aristarques, il a eu des zoïles ; mais il faut convenir aussi qu'un aristarque est toujours un zoïle aux yeux de l'auteur critiqué. La sotte critique a opposé à Virgile les Bavius et les Mcevius ; la saine critique a reproché au cygne de Mantoue les défauts de ses six derniers chants. Eschyle , le créateur du théâtre grec , ne put supporter la critique des Athéniens et la gloire naissante de Sophocle ; il se retira à la cour d'Hiéron, où il reçut des honneurs el des critiques.
Mais sans nous perdre dans l'antiquité , rapprochons-nous de nos meilleurs écrivains , el tachons
d'en trouver un seul qui ait joui d'une réputation sans tache , et d'un ciel sans nuages. Molière , maigre son génie , malgré la protection du monarque , fut , plus que personne , en butte aux traits de la censure. Je ne parle pas ici des précieuses , des mauvais juges , des faux dévots qui lui suscitèrent une guerre cruelle , mais des critiques littéraires dont il fut accablé. S'il donnait le Misanthrope , c'était un ouvrage froid, ennuyeux et sérieusement ridicule. Boileau fut obligé d'employer son éloquence pour persuader à Molière qu'il n'avait pas eu tort de faire cet ouvrage. S'il faisait ensuite le Médecin malgré lui , pour soutenir le Misanthrope qui tombait , les écrivains criaient à la farce et au scandale ! Il marchait donc toujours entre ces deux écueils : ou ennuyer le public pour satisfaire les gens de goût, ou choquer les gens de goût pour amuser le public. Mais on ne se borna pas à lui reprocher ce qui était reprochable ; on l'accusa d'avoir pillé les pantalonnades de T^enise , pour en composer ses comédies ; et l'on poussa l'impudeur jusqu'à le nommer publiquement et par écrit , le grand maître en fait de sottises.
Corneille ne fut pas plus heureux. Ses chefsd'œuvre lurent attaqués avec acharnement dans un temps où l'on n'avait pas encore vu de chefsd'œuvre dans ce genre. Polyeucteïul l'objet de plus de critiques qu'un auteur moderne n'en éprouverait quand il ferait vingt tragédies. Un ministre
puissant se déclara chef de cabale contre l'auteur du Cid, et T Académie reçut ordre d'examiner cette pièce , c'est-à-dire de la blâmer. Scudéry enfin , le bienheureux Scudéry, disait avec orgueil que ses tragédies valaient mieux que celles de Corneille, et il citait pour preuve qu'il y avait eu des portiers tués aux représentations de ses pièces : honneur que Corneille n'avait jamais obtenu.
Racine fut encore plus persécuté, et fut aussi bien plus sensible à la persécution. On osa dire , écrire que son style était, comme Veau d'orge, doux et plat; qu'il n'avait que des hélas de poche pour toute expression ; qu'il marchait comme un pédant accompagné de mesdemoiselles ses règles; qu'il avait pour Euripide une admiration de collège; et qu'au total cependant il était un garçon d'esprit. Je ne parle pas de la cabale que l'on suscita contre sa Phèdre , cabale où les personnes les plus illustres ne rougirent pas de s'enrôler, où le grand Rousseau même prit parti pour Pradon. Il suffit de dire que les choses allèrent au point d'écrire à l'auteur des billets doux en forme de sonnets, où l'on se proposait de le corriger, non par la critique , mais
Par des coups de bâton donnés en plein théâtre.
Pvacine , abreuvé de dégoûts, voulut renoncer à cette pénible carrière, et se faire chartreux; ce qu'il y a de plaisant , c'est qu'après s'être décidé à prendre un parti désespéré , il se maria. Heureusement il reprit sa plume , et il fit Athalie.
Qui plus que Voltaire a été critiqué ? on ferait un volume des noms seuls des hommes qui ont censuré ses ouvrages ; mais si l'on a dit bien du mal de lui , il Ta bien rendu, et sa vie littéraire n'a été qu'un flux et un reflux de critiques et de satires réciproques.
Dans un autre genre, La Bruyère fut cruellement déchiré , dès que l'impression le fit connaître : le chartreux Argonne , connu sous le nom de Vigneul-Marville, nous donne un échantillon des injures que le livre des Caractères valut à son auteur.
Fénélon même , l'aimable Fénélon , n'a-t-il pas trouvé des ennemis de son ouvrage , à la cour, à la ville , à l'église , et jusque sur le trône ? Mais à quoi bon multiplier les citations? Ouvrez un dictionnaire des hommes illustres , et vous y trouverez l'histoire de la critique plus que celle des auteurs dont on y fait mention.
Qu'est-ce que tout cela prouve , me diront les ennemis de la critique ? Je leur répondrai ce que leur répondrait Montaigne : Gela prouve que toute chose en ce monde a son oui et son non. Dès qu'un ouvrage sollicite pour son auteur l'admiration publique, il éveille en même temps l'attention, la discussion et quelquefois la malveillance. Celuici veut examiner à quel point la réputation de l'auteur est juste ; celui-là veut simplement séparer des choses vantées celles qui ne méritent pas de l'être; un troisième s'élève indistinctement contre
tout l'ouvrage , par ce seul droit qu'ont tous les hommes d'accorder ou de refuser leur admiration aux productions de l'esprit. Dans ce cas , le seul parti à prendre pour un auteur, est d'accabler la critique par des succès mérités. Il ne suffit pas de conquérir une réputation , il faut plus de soins et de travail pour la conserver ; il en faut bien plus encore pour légitimer celle que l'on a usurpée par un ouvrage médiocre. Si un auteur de mérite voulait qu'on respectât même ses défauts , il arriverait qu'on aurait la même indulgence pour les défauts des autres, et il serait le premier à solliciter la sévérité de la critique, pour n'être pas confondu avec les écrivains médiocres. Car, ne nous y trompons pas , ce n'est point la critique en ellemême qui choque \es auteurs, mais bien celle qui les touche personnellement. Aucun ne dit : rie critiquez pas ; mais chacun dit : ne me critiquez pas.
'Racine qui souffrait impatiemment toute censure, y devenait moins sensible quand il en avait triomphé. Après le succès contesté de Britannicus, il ne se vengea de l'injustice de ses juges que par cette phrase bien modérée de sa préface • « U est » arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des » ouvrages qui auront quelque bonté : les critiques » se sont évanouies, la pièce est demeurée. » Fontenelle fit peut-être encore plus sagement. Un de ses détracteurs vint un jour lui demander pardon du libelle qu'il avait fait contre lui : le voilà , re'-
pondit Fontenelle , en montrant la brochure ;
mais il ne m'a point fâché, car je ne l'ai pas lu.
On se donne maintenant beaucoup de mouvement pour nous persuader que la critique doit être honnête , et qu'il y faut respecter les personnes. Cette vérité est tellement démontrée r qu'il était inutile de s'étayer de tant de raisonnemens ; elle est reconnue même de ceux qui s'en écartent quelquefois. Il y a plus; la cri tique trop acre manque son but : car le lecteur , prémuni contre son injustice , devient d'autant plus indulgent pour l'auteur, qu'on voulait le rendre plus sévère.
Quoique je regarde la censure littéraire comme très-utile à l'art, et même a l'artiste , je n'adopterai point l'opinion du P. Ducerceau, qui a disserté longuement sur le degré d'emportement que l'on doit permettre aux gens de lettres. Il prétend que leur commerce fréquent avec les anciens , qui n'étaient pas polis , doit les faire excuser quand ils manquent aux bienséances. Il cite Cicéron , o[ui osait bien , en plein sénat , traiter de stupide , de bête brute , d'insensé , et de pis que cela , Pison , homme consulaire d'une illustre naissance. Il donne une autre raison un peu meilleure : elle est fondée sur l'inconséquence du public , qui semble exiger dans un auteur de la politesse et de la modération, et qui cependant achète et lit de préférence les écrits piquans , malins , et fortement assaisonnés. On ne demande guère, dit-il , s'il y a de la solidité dans le raisonnement, de la sagesse dans le style ;
l'erreur et la vérité. 337
mais s'il y a du sel , de la vivacité , de la malignité et de l'agrément.
Malgré le P. Ducereeau , nous n'approuverons jamais les Garasse , les Saumaise , les Scaliger ; et Cicéron même n'eût pas été moins bon orateur quand il n'aurait pas traité Pison de bêle brute et d'insensé.
Au reste , la critique existera tant qu'il y aura une littérature. Et quelle littérature aurions-nous si tout passait sans examen ? Ce qu'il y a de consolant pour les gens de lettres, c'est que les critiques se critiquent entre eux ; ce qui arrive vraisemblablement aux auteurs mêmes. Enfin nous terminerons par ce dilemme difficile à rétorquer : Si la critique est injuste, l'ouvrage l' étouffera ; si elle est juste, il y aurait un peu trop de despotisme à la condamner au silence.