‹ Œuvres de F.-B. Hoffman (volume 5)Chapitre 55 sur 117 · SÉANCE · texte numérisé non relu

SÉANCE

pas tout-à-fait religieux. Voilà un trait fort adouci, que ces critiques ne pardonneront cependant pas à M. Etienne ; j'espère que , pour le complément de son triomphe , il en recevra quelque honorable injure , et alors il ressemblera davantage à ces triomphateurs romains qu'un insolent privilégié accablait de reproches et d'invectives , tandis que tout le peuple célébrait leur gloire et chantait leurs louanges.

C'est ici que l'orateur a présenté sur la comédie une opinion toute nouvelle , et lui a découvert un mérite qui n'avait point encore été aperçu. Après avoir démontré que la comédie ne dirige pas les mœurs, comme on le prétend vulgairement, mais qu'elle les suit et qu'elle en reçoit l'influence , il établit que , sous le pinceau des grands maîtres , elle s'est tout-à-fait associée à l'histoire , que les personnages de l'une sont les témoins qui déposent en faveur de l'autre , et que , si tous nos autres monumens littéraires se trouvaient anéantis, tandis que la comédie subsisterait seule, on retrouverait dans celle-ci l'histoire morale de la nation, et l'on y suivrait la trace de toutes les révolutions qu'elle a éprouvées depuis Molière jusqu'à nous.

Dans le moment où M. Etienne présentait ce nouvel aperçu , l'un de mes voisins , grand ami sans doute des vérités anciennes, s'est écrié : Yoilà un paradoxe ! Et par le peu de mots qu'il murmura, je devinai que , dans sa langue , paradoxe

DK l/ INSTITUT. qO^

signifiait opinion évidemment fausse. Je sais en effet que le vulgaire associe ces deux idées l'une à l'autre, et qu'à ses yeux le paradoxe est le synonyme de l'erreur. Or, puisque des hommes qui se croient appelés à venir juger les gens de lettres jusque dans l'Académie , ne se donnent pas la peine d'ouvrir un dictionnaire pour y apprendre la valeur des termes, je leur dirai donc que le paradoxe n'est ni une vérité ni une erreur, mais une proposition dont la vérité ou la fausseté n'a point encore été démontrée , c'est-à-dire une idée nouvelle et soumise à la discussion.

Oui , sans doute , M. Etienne a avancé un paradoxe , mais il l'a bientôt fait changer de caractère par les développemens qu'il lui a donnés et les preuves qu'il a fournies. Le temps où parut le Misanthrope était certainement celui de la politesse et de l'élégance ; Tartufe nous apprend que la religion était respectée , puisque son masque seul usurpait l'estime publique ; les Femmes saçantes,que les lettres étaient en crédit, puisque le faux savoir même était un moyen de fortune ; le Bourgeois gentilhomme, que la noblesse était considérée , puisque tout homme riche aspirait à être noble.

Un nouvel ordre d'ouvrages dramatiques nous annonce une révolution dans les mœurs, suile naturelle d'un changement dans le gouvernement de l'Etat : Turcaret nous dit aussi fidèlement que pourrait le faire un historien, que la fortune pu-

afi.

4o4 SEANCE

blique a été livrée à des parvenus grossiers, et que des laquais enrichis foulaient aux pieds toutes les lois de l'honneur. Le Philosophe marié nous apprend qu'on rougit des affections les plus douces ; plus tard , Nanine nous montre un noble , un sage qui croit s'honorer en se mésalliant; et pour ne pas suivre M. Etienne dans .la longue galerie qu'il parcourt, jetons les yeux sur les comédies des temps révolutionnaires, et nous verrons que ces affreux ouvrages sont l'histoire fidèle de cette affreuse époque.

Qu'il me soit permis de suppléer par une seule réflexion à l'impossibilité où je suis de rapporter toutes les preuves de l'orateur. Tout ce qu'un auteur peut ou ne peut pas présenter au théâtre , tout ce qu'il ose ou n'ose pas dire ; les mœurs, les usages qui y paraissent naturels ou invraisemblables ; les caractères que l'on y souffre ou que l'on en écarte ; les opinions que l'on y expose hardiment ou que l'on y improuve : tout cela ne dépend-il pas des mœurs , des habitudes , des opinions du peuple pour lequel la comédie est faite? et ces mœurs , ces habitudes, ces opinions , ne dépendent-elles pas à leur tour de l'état politique et civil de la nation ; et , en dernière conséquence , la comédie n'est-elle pas l'histoire morale de l'époque où elle prend telle ou telle forme pour plaire au peuple rassemblé?

M. Etienne a terminé son discours en nous rassurant sur la crainte de voir la comédie s'étein-

de l'institut. 4°5

dre faute de pouvoir être alimentée par de nouveaux caractères: « La comédie est éternelle, dit-il ; » elle ne cessera d'exister que le jour où tous les » hommes seront parfaits : et rien n'annonce » qu'elle doive finir de sitôt. » Les personnages de Molière placés dans d'autres circonstances et prenant de nouveaux masques, deviendront, des personnages nouveaux ; et un nouvel ordre de choses produit assez de ridicules nouveaux .pour que la comédie ne manque jamais ni de moyens ni de couleurs.

Cette seconde partie du discours demande à être méditée ; elle doit avoir encore plus de succès à la lecture qu'elle n'en a obtenu au simple débit; et Ton y trouve enfin , selon l'expression de la Mothe ,

De ce vrai qu'on est étonné

De trouver vrai quand on y pense.

M. le comte de Fontanes a répondu à M. Etienne. Dès les premières phrases de son discours, il m'apprend que prononcer le nom d'un grand écrivain, c'est déjà faire son éloge ; il me suffirait donc d'annoncer que M. de Fontanes a parlé, et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il l'a fait avec un talent supérieur : ce talent est trop habituel en lui pour qu'on en fasse l'objet d'une remarque. Quand on lit les vers qu'il se plaisait à écrire autrefois , on regrette qu'il ait abandonné les Muses de la poésie ; quand on entend ou quand on lit sa prose, on craint qu'il ne reprenne les goûts de sa jeunesse.

/to6 DES CABALES LITTERAIRES.

Page 1