PARIS DETRUIT
Un jour, sur les bords de la Seine, Le vieillard Philémon conduira ses enfans; Et l'heureuse famille assise sous un chêne,
Du père écoutera les chants.
« Vous voyez, mes enfans, ce fleuve si tranquille Dont l'onde rafraîchit Je pied de ces forêts : Aujourd'hui , grâce au ciel ! son rivage est l'asile
De la candeur et de la paix.
Sur ses paisibles bords règne un profond silence : Nous pouvons librement, dans ces riants déserts , Elever jusqu'aux cieux notre reconnaissance 5
Un calme saint protège nos concerts, Et le cri des médians ne vient point dans les airs
Troubler les vœux de l'innocence.
Ce bois religieux, ce bois dont le regard
Perce à peine la nuit obscure,
Semble dire que la nature L'a toujours défendu des outrages de l'art.
Tout semble retracer l'image
De cette auguste antiquité 5
Tout semble nous offrir de l'heureux premier âge
L'imposante simplicité 5
Tableau touchant, tabieau sublime
De ces jours de paix où le crime
.N'était point encore inventé.
Ces chênes surannés, ces masses de verdure, Ce limpide ruisseau qui gazouille, murmure
Et qui serpente en liberté,
L'homme exempt de méchanceté,
La femme exempte d'imposture, De nos pasteurs la rustique gaieté, De nos enfans l'ingénuité pure, Feraient croire à mon cœur qu'en ce lieu respecté, La nature encor vierge étale sa parure
Et sa première majesté.
Comme tout a changé ! Jadis sur ces rivages
La main de l'homme éleva des palais ; Les palais ne sont plus ; et ces vastes forêts,
Et ces délicieux ombrages
Qui du temps semblent des bienfaits,
Du temps attestent les ravages.
Jadis ce séjour enchanté,
Dont la richesse nous étonne , Ce coteau blanchissant où l'œil est arrêté , Ce pré vaste et fleuri que l'horizon couronne S'enfermaient dans les murs d'une seule cité : Espace trop étroit pour un peuple innombrable !
O mes enfans ! ce n'est point une fable : A nos pères jadis nos aïeux l'ont conté. Là s'étalaient le luxe et la magnificence, La molle oisiveté , l'indolente opulence : C'est ici qu'une digue , ouvrage des humains.
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Resserrait l'onde fugitive; C'est là qu'un arc de pierre arrondi parleurs mains,
Mariait l'une à l'autre rive, Et des chars fastueux volaient rapidement, Suspendus sur ce fleuve où la rame craintive Ose à peine agiter un perfide élément.
Ici, dans des jardins où l'onde prisonnière
Dormait en de larges canaux, Les tilleuls odorans, les flexibles ormeaux Se dépouillaient de leur forme première , Et leurs fronts inclinés se courbant en berceaux, Prêtaient à la paresse une ombre tutélaire. Hélas! que reste-t-il de tant d'objets si beaux? Le temps a moissonné cette cité superbe ; Ses vestiges épars se dérobent sous l'herbe, Et les fleurs des gazons tapissent des tombeaux.
Sous ces arbres touffus et sombres,
Si je m'égare quelquefois , Monceild'unpeupleentiercroitvoirerrerlesombres: Je crois entendre encor leurs gémissantes voix...»
A ces mots régnera le plus morne silence. Saisis d'un saint effroi, les enfans, le vieillard , Soulevant jusqu'aux cieux un timide regard, Adoreront du temps l'invisible puissance. Enfin, les yeux lassés d'un si triste tableau , Ils quitteront ces lieux , théâtre des ravages 5 Et , le cœur accablé de ces sombres images, Ils prendront en pleurant le chemin du hameau.
LHERMITAGE.
J'habite sous un toit rustique, Des ans et des vents respecté, Et couvert d'un tilleul antique Que mes bons aïeux ont planté.
Ma demeure n'est pas brillante.
Mais je trouve dans ma maison Le frais, dans la saison brûlante, Le chaud, dans la froide saison.
Du nectar et de l'ambroisie J'ignore le charme enchanteur; Mais j'ai ce qu'il faut pour la vie , Et peut-être pour le bonheur.
De mon lit j'aperçois l'aurore S'éveiller et sourire aux cieux :
Mes rideaux blancs qu'elle colore, Se teignent de pourpre à mes yeux.
Près de mon asile champêtre, Un parterre de mille fleurs Etend le long de ma fenêtre Un tapis de mille couleurs.
De ces fleurs récemment écloses , Zéphyre m'apporte l'odeur 5 Je ne respire que fraîcheur, Je ne respire que des roses.
Bientôt je savoure le lait Qu'une jeune Io me procure 5
Simple et frugale nourriture:
Mais c'est Claudine qui le trait.
Claudine est blonde, jeune et belle $ Toujours elle chante , elle rit :
Claudine n'a pas grand esprit, Mais ses yeux bleus en ont pour elle.
Elle touche à cet heureux temps Où l'on aime si bien la vie :
C'est la fleur que seize printemps N'ont point encore épanouie.
Claudine éveille le désir ,
Claudine chut, Muse indiscrète :
Elle n'est pas le seul plaisir Que je goûte dans ma retraite.
Quand le soleil, du haut des cieux, A doré les monts et la plaine, Je vais d'un regard curieux Visiter mon petit domaine.
L'œillet, la rose, l'oranger, La vigne, la simple fougère, Le petit bosquet, le verger, Tout reçoit un coup-d'œil de père.
Je vais par un soin amusant, Qui du temps passé me console, Epier si le fruit naissant Paraît sous la fleur qui s'envole.
Satisfait de voir qu'à mes yeux Tout rit et promet l'abondance.
Je réfléchis sur l'espérance , Et je m'en retourne joyeux.
Repas simple , mais délectable , Qu'assaisonne la liberté, Appelle bientôt à ma table Trois convives pleins de gaieté.
Ces convives, on les devine; Malgré ma médiocrité , Trois amis ne m'ont point quitté :
Bacchus, l'Amour et ma Claudine.
Après midi, quand la chaleur Du zéphyre a tiédi l'haleine, Près du bassin de ma fontaine Je vais respirer la fraîcheur.
C'est là qu'une onde caressante Qui sort en fuyant du rocher, M'offre sur la mousse naissante Doux repos que j'y vais chercher.
Avant que son gentil murmure Dans le sommeil plonge mes sens , Je jette des yeux languissans Sur les charmes de la nature.
Bientôt mon œil plus assuré S'élève aux cieux ; il les mesure.
Et parcourt ce dôme azuré Qui couronne un lit de verdure.
Déjà mes regards échappés Percent au séjour du tonnerre;
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Mais trop d'éclat les a frappés, Ils redescendent vers la terre.
J'y vois les détours du ruisseau Que forme l'eau de ma fontaine, Et qui se perd sous le berceau D'une caverne souterraine.
C'est là qu'une foule d'échos , Cachés sous la grotte profonde, Répète le chant des oiseaux Et le gazouillement de l'onde.
Cette eau qui fuit loin de ces bords M'inspire un peu de rêverie 5 Je pense au cours de notre vie...
Mais heureusement je m'endors.
Dans le tourbillon d'un doux songe Mes yeux ont vu mille beautés :
Songe n'est pas toujours mensonge, Claudine était à mes côtés.
Je m'éveille et la vois sourire...
Quel feu soudain vient m'embrâser!
J'ai mille choses à lui dire...
Mille choses ! c'est un baiser.
L'ombre de la forêt voisine, Avant-courière de la nuit, En s'allongeant vers mon réduit Me dit d'y ramener Claudine.
Mes amis, tel fut le destin
Du jour qui vient de disparaître j
Sera-t-il aussi beau demain?
L'espérance me dit : Peut-être.
Ainsi le temps, d'un vol léger, M'offre chaque jour ce que j'aime; Mon plaisir est toujours le même, Mais je n'en voudrais pas changer.