L' AMOUR ET CUPIDON
L'Amour et Cupidon sont deux dieux différens,
Quoique n'en dise rien la fable :
L'un est ce bel enfant, doux , caressant, affable ,
Véritable ami des amans ; L'autre est cet effréné, libertin, indomptable, Capable des excès les plus avilissans.
Ainsi dans l'amoureuse flamme
L'Amour est le tyran de l'âme,
Cupidon est celui des sens :
Notez bien ces deux points , ils sont intéressans.
Cupidon soupirait pour la jeune Glycère,
Et n'osait demander sa main ; Il avait bie*i raison , car son air libertin
Eut effarouché la bergère.
Il pria donc l'Amour, son frère , De faire de sa part la déclaration.
Le petit séducteur se chargea de l'affaire, Et s'acquitta fort bien de la commission :
Son air doux, innocent et tendre,
Prévint Glycère en sa faveur;
Elle consentit à l'entendre;
Bref, le fripon gagna son cœur.
Vous savez qu'il promit à Cupidon, son frère,
Qu'il ne séduirait la bergère
Que pour la remettre en ses mains 5 Tout dépend des marchés et de l'art de les faire , Entre les dieux comme entre les humains :
Et c'était par délicatesse
Qu'il en manquait à sa maîtresse.
Il introduit dans la maison
Le vif et bouillant Cupidon.
Dans tout autre moment l'aspect du téméraire Aurait fait frissonner la timide Glycère; Elle eût fermé les yeux sur ses atours trompeurs. Elle eût fermé l'oreille à ses discours flatteurs ; Du vilain Cupidon la fourbe eût été vaine : Présenté par l'Amour on le reçut sans peine.
Que dis -je? on eut bien du plaisir.
Familiarisée avec son air farouche ,
Glycère ouvrit l'œil, l'oreille, la bouche, Le cœur enfin , ce cœur d'où sortait un soupir
Que Cupidon savait bien recueillir.
On devait épouser monseigneur de Cythère, On nommait Cupidon le cher petit beau-frère ,
Et vous, verrez qu'il sera le mari.
Il plaisait pour le moins arutant que l'Amour même,
Et sitôt qu'il se vit chéri, Il voulut régner seul en monarque suprême.
La jeune Glycère après tout Eût voulu conserver les deux amans ensemble : L'un d'eux disaittout d'or, l'autre prouvait beaucoup.
Et c'est bien doux quand on rassemble Le sentiment, l'amour et la preuve surtout. Hélas ! voici la fin de votre belle histoire,
Pleurez, Glycère, pour toujours,
La fuite de vos jolis jours ;
C'est bien assez pour votre gloire
D'avoir enchaîné deux amours.
Entre les deux amans il s'élève une guerre ; Plus de fraternité , plus de douce amitié ; O mes amis, croiriez-vous que Glycèr»
Y contribua de moitié ?
En vain le tendre dieu de l'âme
Voulut rallumer son flambeau ; Le dieu des sens en éteignit la flamme,
Il lui déchira son bandeau ; Et tout dieu qu'il était, il l'eût mis au tombeau,
Pour peu que l'eût voulu madame.
Des ce jour délogea l'escorte Des ris, des jeux , des soupirs, des attraits; Et comme le plus fort, sans honte et sans regrets, Le brutal Cupidon mit son frère à la porle. Mesdames , Cupidon s'enfuit bientôt après.