SCÈNE VIL MEDÉE, JASON
MÉDÉE
Eh bien , Jason, vous gardez le silence, Vous détournez les yeux, vous fuyez mon aspect?...,
Ingrat, de tout ce que j'ai fait,
Voilà donc la reconnaissance î Dans les plus grands périls m'oser abandonner ! M'enlever mes enfans, choisir une autre épouse ! Ne redoutais-tu rien de ma fureur jalouse? Pensais-tu que mon cœur sût jamais pardonner ? INIais , parle , à qui dois-tu tes lauriers et ta gloire , La superbe toison qui brille en ce palais, Tout enfin ?
Je vous dois une illustre victoire , Je le sais; mais mon cœur rejette des bienfaits Qui vous couvrent de honte et coûtent des forfaits. MÉDÉE.
Parjure! Oses-tu bien me reprocher mes crimes? Ne sont-ils pas les tiens ? Et n'est-ce pas pour toi
Que j'immolai tant d'augustes victimes?
Comme le tien mon cœur a t-il manqué de foi?
Pour loi seul je trahis, j'abandonnai mon père;
Pour toi j assassinai , je déchirai mon frère,
Et lorsque Pélias descendit au tombeau ,
Parle, était-ce pour moi qu'un pieux parricide
Au sein de ce vieillard enfonça le couteau?
Voilà mes attentats , je les connais , perfide ,
Je n'en perdrai jamais le cruel souvenir :
INIais crains : la source encor n'en est point épuisée,
A les surpasser tous je mettrai mon plaisir.
Tu te repentiras de m'avuir abusée ,
Et si j'ai tant osé pour te prouver ma foi,
Que n'oserai-je point pour me venger de toi?
JASON
Vous vous plaignez que je vous ai trahie; Vos transports , vos excès savent trop m'excuser; Tout parle contre vous : en voulant m'accuser,
Votre fureur me justifie.
Oui, d'un honteux hvmen j'ai brisé les liens. J'ai cherché pour mes fus vm asile à Corinthe; Voilà mes trahisons, mes crimes, j'en conviens: Ils ne m'inspireront ni repentir ni crainte. Vengez-vous sur moi seul, blâmez mon nouveau choix; Mais dans le monde entier, quand tout vous abandonne. Tonnez contre Jason, mon cœur vous le pardonne : Soyez humble à Corinthe et respectez ses lois.
MÉDÉE
Ecoutez-moi, Jason, pour la dernière fois.
Vous voyez de vos fds la mère infortunée. Criminelle pour vous, par vous abandonnée.
19^ MEDEE
Vous savez quel fiit son amour;
Ingrat, il vous fut cher un jour.
Délaissée aujourd'hui, proscrite, malheureuse, Avant de vous connaître elle était vertueuse.
Son cœur ignorait les chagrins
En fans des passions terri J)les;
Toutes ses nuits étaient paisibles,
Et tous ses jours élaient sereins.
Je possédais alors une patrie, un père;
J'ai tout sacrifié pour vous:
A l'univers entier je deviens étrangère; Pour tant de biens perdus rendez-moi mon époux. Je ne veux que vous seul, j'abjure ma colère; Médée en plems, jNIédée embrasse vos genoux. Pour tout ce qu'elle a fait, rendez-lui son époux.
Regrets tardifs! repentir inutile!
Vous avez de Créon excité le courroux.
MÉDÉE
Si le roi courroucé nous refuse un asile , Venez, fuyez pour moi, comme j'ai fui pour vous. IMes malheurs m'ont laissé peu de momens à vivre; Quelques jours seulement , si vous daignez me suivre. Mon époux de ma vie adoucira la lin.
Et Médée en mourant bénira son destin.
JASON
Que je quitte Créon et que je le trahisse! De vos emportemens il me croirait complice. Que j'expose mes fds à l'exil, à la mort! Non , non , rien ne peut plus réunir notre sort; Je connais vos fureurs et vos perfides charmes.
MÉDÉE
Le traître! il méprise mes larmes !
Va! je n'implore plus la stérile pitié Dont ton lâche cœur est avare:
Je ne dis plus qu'un mot; choisis, choisis, barbare, Ou l'amour le plus tendre , ou mon inimitié.
JASON
Pourquoi faire éclater une plainte importune? Vous ne de\ ez qu'à vous toute votre infortune. Pour vos enfans plutôt consultez votre amour. Créon m'offre pour eux un asile en sa cour. D'un si brillant hymen je dois chérir la chaîne.
MÉDÉE
Tu la choisis? Eh bien! je te donne ma haine. Fuis, laisse-moi; mais tremble, un monstre te poursuit: Dans l'aveugle fureiu- qui seule me conduit. Rien n'est sacré pour moi : va, ta perte est certaine.
nu o.
Perfides ennemis qui conspirez ma peine , Du ciel et des enfers , j'en atteste les dieux, Vous ne formerez point cet hymen odieux.
JASON
Réprimez, justes dieux, sa fureur inhumaine, Et ne permettez pas que d'horribles forfaits Troublent mes bienfaiteurs , et souillent leur palais.
EN SE3IBLE.
O fatale toison! ô conquête funeste!
i-. 1 • S nous coûtez ^ . j . i i i
Combien vous ( >et de sang et de pleurs!
/(coûterez j
THÉÂTRE T. I. l3
104 MÉDÉE
MÉDÉE
O Colchos! pour punir l'ingrat que je déteste , Colchos, inspire-moi tes plus noires horreurs.
JASON
o comble de forfaits! ô criminelle audace! Fuyez, dérobez-vous au ccJlip qui vous menace.
MÉDÉE
Moi fuir ! moi craindre ! Ingrat , si tel est son malheur, Ton épouse , en fuyant , te percera le cœur.
ENS EM B LE
O fatale toison! etc
JASON
D'un roi puissant, d'un roi redoutez la colère.
MÉDÉE
Mon père aussi régnait, et j'ai trahi mon père.
JASON
Vous courez à la mort.
MÉDÉE
Mais avant de mourir , Je saurai te laisser un amer souvenir,