SCÈNE IV
MÉDÉE, NÉRIS
{Médée ^ après son imprécation, est tombée sur l'escalier du palais; elle y parait absorbée dans une profonde et sinistre rêverie. Ner'is s'en approche timidement, et cependant à une certaine distance , et n'osant interrompre le silence farouche de sa maîtresse , elle semble se dire à elle-même. )
NÉRIS
Malheureuse princesse! O femme infortunée! Des mortels, d'un époux, des dieux abandonnée,
loi MEDEE,
Combien de maux encor il vous reste à souffrir! Dans des déserts lointains traînant votre misère , Sous un ciel étranger il vous faudra mourir: Et quelle terre hospitalière , Quelle maison voudra vous accueillir?
Je vous verrai donc fuir de rivage en rivage , Sans trouver un ami qui vous tende la main: Oui, les mallienrs de l'esclavage Sont moins durs que votre destin.
AIR
Ah! nos peines seront communes; Le plus tendre intérêt m'unit à votre sort.
Compagne de vos infortunes,
Je vous suivrai jusqu'à la mort.
Mais que vols-je? Quel noir délire
Porte le trouble dans son sein?
Elle s'agite, elle soupire; Son œil est égaré, son esprit incertain: Sans doute elle médite un funeste dessein.
Chère et malheureuse princesse , Qui pourrait refuser des larmes à ton sort^
Oui, je te pleurerai sans cesse.
Je te suivrai jusqu'à la mort.
MÉDÉE , à elle-même.
Je profiterai bien de ce jour qu'il me laisse.
( Elle se lève. ) Ils mourront. jNIais quel coup, quel art assez cruel Peut assez me venger d'un époux criminel? O ^lédée ! est-ce assez pom* ta fureur jalouse , De déchirer le sein de sa nouvelle épouse? Ah! sHl avait un frère? Eh! n'a-t-il pas des fds?
TRAGEDIE. 20a
Que dis-je?Mes enfans! Dieux cruels! j'en frémis. Loin de moi, loin de moi celte effroyable idée; L'horreur de ce forfait épouvante Médée.
NERIS, à part, de loin.
Son œil est animé d'une sombre fureur. Sur qui, grands dieux! tombera sa colère? Ce n'est point un crime vulgaire Qu'elle médite dans son cœur, {Elle s'approche.) O ma chère maîtresse! ô mère infortunée!
MÉDÉE , avec exaltation.
Ne pleure point mon sort, il est trop glorieux. Je saurai bien troubler un hymen odieux. O victoire! ô triomphe! ô brillante journée! J'abattrai d'un seul coup trois mortels ennemis. Ah! si de les punir je n'avais la pensée, A flatter un tyran me serais-je abaissée? O ma chère Néris! tous mes maux sont finis; Tout mon éclat renaît, et ma gloire est certaine. J'ai ce jour tout entier: il est à moi ce jour. O mon cœur! mettrais-tu des bornes à ta haine? Tu n'en mis point à ton amour.
NÉRIS
Le palais s'ouvre. Ciel! c'est Jason qui s'avance. .
MÉDEE.
L'ingrat vient-il presser nos funestes adieux ? Ah! combien sa présence est horrible à mes yeux! Mais en dissimulant, assurons ma vengeance.
204 MÉDEE ,