SCÈNE II
MÉDÉE, NÉRIS, les deux Fils de médée.
NÉRIS , aux enfans.
Chers enfans , embrassez votre mère.
MÉDÉE recule.
Fuyez, fuyez....
NERIS, aux enfans.
Non , non; jetez- vous dans ses bras:
C'est elle. {Les en/ans courent à leur mère.)
TRAGÉDIE. 2l5
MEDEE veut s'éloigner.
Malheureux! vous courez au trépas.
Ah! ne me touchez pas de vos mains innocentes.
NÉRIS
Chers enfans, pressez -la de vos mains caressantes.
MEDEE presse ses enfans d'une main et tient le poignard de l'autre.
Je sens mon cœur frémir et mon sang se glacer. Ma vengeance est perdue; il faut y renoncer.
{ Le poignard tombe. )
NERIS ,, voyant le poignard.
Qu'ai-je vu? justes dieux! Quel dessein sacrilège?
MÉDÉE
Mesfds!
NERIS tombe à genoux.
Faibles enfans, que le ciel vous protège !
MÉDÉE
Mes fds! c'en est donc fait; vous l'emportez sur moi. La nature est plus forte , et je cède à sa loi. O moment doulorireux! ô moment plein de charmes ! Douceur inexprimable! ô mortelles alarmes! Mon faible cœur en proie à mille sentlmens, S'ouvre à tous les plaisiis, souffre tous les tourmens.
Du trouble affreux qui me dévore , Rien ne peut égaler l'horreur :
O chers enfans! je vous adore, Et j'allais vous percer le cœur, pieux immortels, sainte justice.
2 1 6 MÉDÉE
Vous avez désarmé mon bras.
Sanvez-moi; ne permettez pas
Ce détestable sacrifice.
Périsse le perfide époux, Périsse le parjure auteur de mes souffrances! Que sa mort, que son sang suffise à mes vengeances- Le traître! ah! son nom seul réveille mon courroux!
Du trouble affreux qui me dévore ,
Rien ne peut égaler l'horreur :
O chers enfans! je vous adore,
Et malgré moi je sens encore, Je sens en vous voyant renaître ma fureur.
NÉRIS
Ah ! si vous fûtes outragée , Votre haine triomphe, et n'est que trop vengée: Votre rivale touche à ses derniers momens.
MÉDÉE
Que dis-tu?
NÉRIS
La princesse a reçu vos présens; Elle s'en est parée au lever de Taurore, Et sans doute déjà le poison la dévore. Que ce trépas suffise à vos ressentimens.
MÉDÉE
Est-ce assez de son sang pour laver mon injure? Est-ce assez d une mort pour punir le parjure?
ISÉRIS, à part.
Ah! cherchons le moyen de sauver ses enfans!
( Haut. ) O reine infortunée ! ô ma chère maîtresse !
Tandis que vos enfans sont encore avec vous,
Livrez votre âme à la tendresse; Je dois bientôt , hélas ! les rendre à votre époux.
MEDEE , à vois basse.
Néris, mon œil s'égare, et ma raison se trouble; Ma pitié s'est éteinte et ma rage redouble. Si mes fils te sont chers , éloigne-les de moi.
( Néris saisit les enfans et les lient serrés dans ses bras. ) Leur aspect me tourmente; il me glace d'effroi. Des plus noires fureurs mon âme dévorée, Par l'amour maternel est trop mal rassurée, Cache-les cache-les
NÉRIS
Hélas! et dans quels lieux 1* La mort dans ce palais va s offrir à leurs yeux : Vous les avez partout environnés d'abîmes.
MÉDÉE
Eloigne-les de moi , le temps est précieux. Redoute cette main accoutumée aux crimes : Conduis-les dans ce temple, au pied des saints autels; Obtiens-leur contre moi l'appui des immortels. Cache-les
NERIS , emmenant les enfans.
Malheureux ! hâtez-vous de me suivre.
Dieux! à ces innocens prêtez votre secours; Couvrez-les de votre ombre, et défendez leurs jours. ( Elle les conduit dans le temple et en referme la porte. )
I \ 8 MÉDÉE
SCÈÎSE III.
MÉDÉE, seule.
Eh quoi! je suis INIédée et je les laisse vivre!
Qu'ai-je fait? où sont-ils? mon œil ne les voit plus.
Pour les fils de Jason mes sens se sont émus !
Ce sont les tiens, dis-tu : mais n'est-il pas leur père?
ISÏalheureuse ! est-ce à toi de vouloir être mère?
Est-ce à toi de sentir ces doux frémissemens?
Est-ce à toi d'écouter la voix de la nature ?
Eh quoi donc! je vais fuir, je quitte mes enfans,
Et je les abandonne au pouvoir du parjure.
II peut me prévenir, les frapper le premier!
Non. Consommons le crime, et qu'il soit tout entier.
AIR
O Tisyphone ! implacable déesse , Etouffe dans mon cœur tout sentiment humain.
Rends-moi ce fer échappé de ma main ; Rends-le-moi; je saurai réparer ma faiblesse. Mon lâche cœur, mon faible bras Ne sera pas toujoms timide ; L'épouse de .lason ne se réduira pas A regretter im parricide.
Mon lâche cœm, mon faible bras Ne sera pas toujours timide; Un vain amour ne triomphera pas.
O Tisyphone! implacable déesse.
Achève d'étouffer tout sentiment humain.
Rends-moi ce fer échappé de ma main; Je saurai bien réparer ma faiblesse.
( Elle ramasse avec jiireur le fer qui était tombé de sa main , et dans le m,ême moment on entend des cris dans le palais. )
FINAL
CHŒUR derrière le théâtre.
O crime ! ô trahison ! déplorable princesse !
MÉDÉE
Les cris du désespoir pénètrent jusqu'à moi.
CHŒUR
Peuple , versez des pleurs; vous n'avez plus de roi.
MÉDÉE
O cris plus doux pour moi que des chants d'allégresse !
CHŒUR derrière le théâtre.
O crime! ô trahison! malheureuse princesse!
JASON
Déplorable Dircé, quel est donc votre sort?
CHŒUR
Infortuné Créon , malheureuse princesse !
Quel horrible forfait vous condamne à la mort, Et vous ravit à ma tendresse ?
MÉDÉE
Tu pleures ta Dircé, perfide! et tes enfans?
Ne te souvient-il plus qu ils sont en ma puissance?
Réserve-leur ces longs gémissemens :
Tu ne sais point encor jusqu'où va ma vengeance.